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États-Unis: le 18 brumaire de Donald Trump n’a pas eu lieu

États-Unis: le 18 brumaire de Donald Trump n’a pas eu lieu
Des partisans radicaux de Donald Trump, entrés dans le Capitole, s'adressent aux policiers le 6 janvier 2021 à Washington © Manuel Balce Ceneta/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22528058_000027

Mais le temple de la démocratie américaine a été profané…


Les images qui nous sont arrivées des États-Unis sont sidérantes. Avant de se pencher sur les faits et leur signification, une chose est évidente : le temple de la démocratie américaine a été profané. Plutôt qu’à une prise de pouvoir, nous avons assisté à des scènes de désacralisation. Les personnes qui ont envahi le Sénat et la Chambre des représentants n’ont pas fait de discours ni de déclaration. Ils n’avaient ni communiqué ni plan. Ils étaient ivres de rage et ils se sont soulagés. Mettre ses bottes sur le bureau de Nancy Pelosi est un geste dont le sens est anthropologique. Ce n’est pas une étape dans un projet politique. Et c’est là que se trouve le vrai problème : hier à Washington il y avait de la colère, de la violence, mais il n’y avait pas de rationalité, il n’y avait de plan. Et surtout il n’y avait pas de limite.  

La drôle d’entrée en campagne de Trump pour 2024

Donald Trump espérait sans doute changer la donne. Soit il pense toujours se maintenir au pouvoir soit – ce qui est plus probable – il est déjà en campagne pour 2024. 

Le président Donald Trump en campagne pour sa réélection, le 26 octobre 2020 à Martinsburg en Pennsylvanie © SAUL LOEB / AFP
Le président Donald Trump en campagne pour sa réélection, le 26 octobre 2020 à Martinsburg en Pennsylvanie © SAUL LOEB / AFP

Pour se maintenir au pouvoir, il lui fallait le soutien d’une véritable force fédérale – l’armée – et peut-être des forces locales capables de prendre le contrôle des institutions. Mais Trump n’a pas ce genre de soutiens. On peut supposer qu’il a essayé de les obtenir et que ces tentatives et appels infructueux sont la cause de la tribune des anciens ministres de la Défense. Quoi qu’il en soit, en toute probabilité, le 7 janvier en fin de matinée Trump savait que l’armée, la police, le FBI et le service de protection n’allaient pas bouger. Mais il a tellement l’habitude de changer la donne avec ses transgressions ahurissantes – rappelons qu’il a été le premier surpris par son élection en 2016 – qu’il a appelé ses supporters à se manifester au Capitole. 

En 2016 Trump n’espérait pas tant d’une campagne qui l’avait grisé et lui promettait même en cas de défaite une célébrité encore plus lucrative. On peut donc supposer qu’hier matin à Washington, Trump jouait encore avec le feu, cherchait les limites pour les dépasser et voir ce que cela donne.  Jusqu’à preuve du contraire, il n’y avait pas un véritable plan de putsch. Mais on peut aussi supposer que la possibilité d’un coup d’État voire d’un simple massacre n’a pas fait reculer le président des États-Unis. Trump a lâché le boulet. Il a harangué la foule, flattant l’une de plus vieilles passions américaines : la haine de Washington. Souvenez-vous de Mr Smith goes to Washington comme des premières décennies de la république américaine. Tout y est déjà. 

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Donald Trump a donc fait ce qu’il faut pour provoquer ce qu’il espérait : le chaos, le drame. Avec ce manque de responsabilité qui est sa marque de fabrique : puisque lui personnellement n’a rien à perdre, tout le reste peut bien aller au diable. 

Trump ne savait pas ce qui allait se passer. Comme toujours, il renverse la table sans avoir de plan pour la suite. Il sait juste qu’il profite plus souvent que d’autres du chaos et de la sidération de l’inédit, de la stupéfaction suscitée devant la transgression de tout « ce qui ne se fait pas » (« it’s not done »). Le président américain a donc jeté les dés en espérant une bonne combinaison de chiffres, un « six-six » et cela aurait pu être un putsch, on ne sait jamais… Sur un malentendu comme disait Jean-Claude Dusse on aurait pu avoir un scénario bien pire.

Les plaies de la guerre de Sécession rouvertes?

Si l’opérette d’hier n’a pas accouché d’un coup d’État, elle a en revanche de fortes chances de devenir le mythe fondateur du trumpisme, l’Alamo, la défaite glorieuse, le dernier carré de Waterloo. « We few, we happy few we band of brothers » diront bientôt les Trumpistes en parlant du 6 janvier 2021. Des millions d’Américains vont jurer y avoir participé !  Ils ont leur cause – « les élections volées » – et leur charge aussi héroïque que désespérée. 

Les failles sont profondes aux États-Unis. Les plaies de la guerre de Sécession ne sont toujours pas cicatrisées et la nouvelle cause risque d’épouser ces anciennes lignes de fracture. Le problème actuel de la démocratie américaine n’est pas un coup d’État à craindre dans les jours ou les semaines à venir, mais de voir une minorité trop importante se retrancher dans un refus des institutions, sapant profondément et durablement leur légitimité.

L’histoire de l’Union est parcourue de tensions

Les États-Unis ont connu des crises dramatiques.    

En juin 1858, dans un moment de l’histoire américaine où les tensions et contradictions au sein de l’Union s’approchaient du point critique de la guerre civile, Abraham Lincoln, nommé sénateur de l’Illinois, a prononcé un discours devenu classique :  « Une maison divisée contre elle-même ne peut pas tenir, disait-il. Je ne m’attends pas à ce que l’Union soit dissoute – je ne m’attends pas à ce que la Chambre tombe – mais je m’attends à ce qu’elle cesse d’être divisée. Cela deviendra une chose ou une autre. » En janvier 2021 ces mots ont une résonance toute particulière. 

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En 1932 le chef d’état-major Douglas McArthur a déployé des chars sous le Capitole pour disperser des anciens combattants venus réclamer leurs allocations. Une vingtaine d’années plus tard il a été viré par Truman qui craignait son césarisme… Les assassinats politiques et la violence raciale des années 1960 ont eux aussi poussé la démocratie américaine au bord du gouffre. L’union a survécu sans qu’on puisse dire exactement pourquoi, mais très probablement grâce à certaines personnes dont le courage et la probité ont évité l’écroulement des institutions. Aujourd’hui les États-Unis sont de nouveau une maison divisée contemplant l’abime. Mais soyons rassurés : des personnes courageuses et honnêtes sont toujours là pour dépasser leurs appartenances politiques et tenir le toit de la maison.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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