Eric Piolle: « Les cours d’école de nos enfants ressemblent à des parkings en bitume, brûlantes en été et trop réservées aux pratiques des garçons. La solution: débitumiser, dégenrer, végaliser et potagiser ! » C’est infantile, gonflé de barbarismes, frotté de démagogie. Et l’on s’interroge sur le résultat que produirait un tel remède…


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944) fut un remarquable agitateur. Il vitupéra la beauté antique, la beauté classique, romantique, pathétique, ecclésiastique. Il exécrait les femmes alanguies, les hommes éperdus, les genoux à terre, les serments délétères, les fleurs dans les vases, les pleurs et l’extase, Venise en hiver, les doigts qui se croisent, la Victoire de Samothrace, les bras qui s’enlacent, le thé dans les tasses, les traces du passé.

Il aimait la vitesse, les formes aérodynamiques qui ont un coefficient élevé de pénétration dans l’air et sont bien propres à engrosser la vieille humanité assoupie dans des effluves de tisane. Ainsi assaillie par les objets oblongs de la science et de la technique, elle accoucherait d’un monde amnésique, étourdi de nouveauté.

Le danger de l’intelligence

Il voulait que la modernité passât sur notre univers comme un énorme nuage d’insectes ravageurs, qui nous libérerait du poids de la mémoire. Il désignait le passé comme l’ennemi principal de notre civilisation ; il lui substituait un avenir industriel, profilé comme la carrosserie d’une « automobile rugissante »(1).

Il avait pour alliés l’outrage, le vocabulaire de l’insurrection intellectuelle, les perspectives affolantes d’un paysage mental inexploré. Il évoquait une avant-garde mêlée d’exploits et de stupeur.

Un frisson parcourait l’Europe. L’avenir était en acier ; il appartenait au jeune peuple de la vapeur et du moteur à explosion, à ses hommes nerveux et toujours affairés, ainsi qu’à ses « femmes atroces dans les quartiers énormes » (2). Dans ce décor renouvelé, surgirait peut-être une nouvelle énigme humaine : l’une de ses plus parfaites incarnations se nommerait Louise Brooks (3)

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Les futuristes voyaient précisément une Beauté neuve dans les métropoles électrifiées et bruyantes. Après avoir « tué le clair de lune », ils considéreraient avec mépris les monuments effondrés.

Ce projet anti-naturel, baudelairien sous bien des aspects, était excitant et, pris au pied de la lettre… redoutable. Il fut à l’origine d’un remarquable mouvement artistique, réveilla en sursaut la peinture, inspira de passionnantes créations architecturales.

Et puis l’ordre fasciste vint, et sa tragédie… L’intelligence est parfois dangereuse. La bêtise, tout au moins son « application » contemporaine le conformisme, valent-ils mieux ?

M. Piolle a des idées !

Depuis quelque temps, à l’instar des avant-gardistes italiens, mais sur un mode dénué du moindre attrait, les élus EELV haussent le ton. Eux-aussi se disent « las du monde ancien » (4) et appellent de leurs vœux ce qu’ils baptisent « le monde d’après », ce masque de la dernière bouffonnerie idéologique. Ce qu’ils suggèrent, avant de l’imposer, n’a malheureusement pas la séduction de la vitrine futuriste. Prenons l’une des plus récentes manifestations de leur égarement commun :

De M. Piolle, maire Europe-Écologie-les-Verts de Grenoble, bien élu d’ailleurs, on dit que ses espérances politiques, servies par un tempérament fort, ne se limiteraient pas à l’horizon, pourtant vaste, de la capitale du Dauphiné et des Alpes. Son ambition sera-t-elle portée par les militants de la chlorophyllie ? Nous ne sommes pas pressés de connaître la réponse.
Piolle a des projets, il les fait connaître. On sent que nul doute ne l’assaille. Il possède cette arrogance sans éclat, banale chez les membres de sa formation politique (5), augmentée d’une conviction quelque peu effrayante : M. Piolle et les siens avancent dans la vie du pas de ces gens assurés d’incarner le Vrai et le Bien. Ils pensent s’abriter du ridicule en puisant dans le vocabulaire extensible de ce qu’on pourrait appeler la noolangue, également chérie des macroniens et des néo-féministes.

Avec la langue

On observe une tentative, autrement plus élaborée et beaucoup mieux argumentée, de la part de Marinetti. Saisi par « l’obsession lyrique de la matière », et par l’irruption brutale du bruit industriel dans la vie de la cité, il veut appliquer à l’italien, à sa grammaire, à sa syntaxe, à sa ponctuation, à tout son système de communication, le même  principe de bouleversement radicale qui gouverne sa pensée sur l’apparence du monde et sa restitution par les artistes (6). Sur ce sujet aussi, notre bouillant Marinetti laisse loin derrière lui nos amusants révoltés du « genre ». Autre grande différence avec la mouvance Verte : le souci esthétique, principal chez Filippo Tomasso, définitivement absent de toute réflexion des écologistes, qui n’ont qu’un rapport myope avec le paysage des villes et des campagnes.

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Destinée à détourner la signification des mots et des choses, la noolangue du bourgeois gentilhomme « postmoderne» est une manière de paravent linguistique : on devine vaguement qu’elle cherche à signifier quelque chose de simple, mais qu’elle s’y refuse au dernier moment, non par timidité mais par prétention. Elle impose le sens, elle en dispose à sa guise en attendant que son caprice s’en lasse et le délaisse. Ses saillies sont un moment de la représentation sociale, que s’octroie la nouvelle bourgeoisie dominante. Honteuse non d’elle-même mais de celle qui l’a précédée, considérant le passé comme un héritage « globalement pétainiste », elle affronte courageusement l’hydre réactionnaire. C’est ainsi que M. Piolle s’avance, précédé de son langage :

« Les cours d’école de nos enfants ressemblent à des parkings en bitume, brûlantes en été et trop réservées aux pratiques des garçons. La solution: débitumiser, dégenrer, végaliser et potagiser ! Et en plus nos enfants aident à faire les plans. Oui, on grandit aussi pendant la récré ».
C’est infantile, gonflé de barbarismes, frotté de démagogie. Et l’on s’interroge sur le résultat que produirait un tel remède : plus certainement un terrain vague où l’on s’embourberait qu’un « jardin extraordinaire » (7) où s’égayeraient des écoliers convertis en jardiniers rêveurs…

Les chlorophylliens osent tout ! C’est même à cela qu’on les reconnaît !

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