La droite refuse la légalisation du cannabis par principe. La prohibition est pourtant la politique la moins efficace qui soit. Militer pour sa légalisation lui permettrait de se moderniser et de faire enfin preuve de cohérence. 


Après l’Uruguay et un certain nombre d’Etats américains, le Canada vient de légaliser le cannabis. En France le débat peine à émerger et à droite, à de rares exceptions près, tout le monde est contre. Contre la légalisation bien sûr mais hostile par principe même à tout débat. L’approche de ce sujet offre l’occasion à cette partie de l’échiquier politique d’aborder le cannabis uniquement sous l’angle moral – la drogue, c’est mal – exactement comme la gauche le fait avec l’immigration – toute réserve étant raciste. Dans les deux cas, cette approche moralisante conduit aux succès que l’on connaît. En ce qui concerne le haschisch, il est temps pour la droite de faire émerger un discours qui repose sur la réalité et non sur des principes moraux inopérants.

Même Pôle Emploi est plus efficace

Pour tous ceux qui prétendent à une certaine honnêteté intellectuelle, il faut rappeler qu’une politique, quelle qu’elle soit, se juge non sur ses intentions mais sur ses résultats – sinon tout le monde serait communiste. Les objectifs de la législation actuelle sur le cannabis peuvent susciter l’approbation : une société sans stupéfiant, sans consommateurs, sans trafiquants. Le bonheur théorique des sociétés multiculturelles offre les mêmes perspectives radieuses. La droite n’éprouve d’ailleurs pas de pudeur spéciale à questionner la réalité des différentes « expériences » marxistes-léninistes ou de l’identité heureuse. Comment pourrait-elle s’abstenir, après cinquante ans de prohibition du cannabis, de faire le bilan de la consommation et du trafic en France ?

La droite Figaro constaterait que la politique de prohibition, l’une des plus répressives du monde occidental, est en tous points remarquable. Nul autre domaine de l’action publique ne peut en effet se targuer d’un bilan aussi lamentable – même la lutte contre le chômage fait figure de succès historique auprès d’une telle faillite !

Cannabis, la fiction de la prohibition

Une société sans stupéfiants ? La drogue se trouve partout dès le collège. Une société sans consommateurs ? La France a la plus grande proportion de fumeurs de cannabis du continent. Une société sans trafiquants ? Pour ceux qui débarqueraient de Mars, taper banlieues et drogue dans un moteur de recherche – 2 030 000 résultats.

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Comment peut-on être lucide sur le fiasco du Venezuela chaviste ou sur la déroute du vivre-ensemble et ne pas voir que la prohibition, doux euphémisme, n’a pas atteint ses objectifs ? Pire que cela, elle a permis la mise en place d’un miroir inversé de ses ambitions. Car la situation actuelle, décrite dans sa réalité crue est celle-ci : une dépénalisation de fait de l’usage, un trafic concédé à des gangs mafieux, une impuissance totale de la justice et de la police à éradiquer une consommation massive.

La prohibition du cannabis constitue donc une fiction, un mythe confortable, à l’instar de l’identité heureuse ou de la maîtrise de nos frontières.

Tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques

A ce stade du fiasco avéré, on peut se réfugier derrière l’argument droitier le plus répandu – techniquement référencé sous l’intitulé « couilles molles ». Comme le communisme à Cuba ou en Union soviétique, la prohibition menée par la France ne serait pas assez « pure » et pratiquée par des porteurs de testicules flasques. On en arrive assez vite à rêver d’envoyer l’armée dans les banlieues. La suite s’adresse donc à ceux qui, comme l’auteur, ne sont pas emballés par l’idée d’une guerre civile.

Reste à faire un sort aux arguments moraux ou de santé publique. Moralement, on ne peut bien sûr pas souhaiter que nos enfants « se droguent » au même titre qu’on ne peut espérer qu’ils deviennent alcooliques, c’est-à-dire dépendants. Qu’ils consomment de l’alcool ou du cannabis à l’occasion, quelle différence ? Une seule et de taille : on ne peut pas mourir d’une overdose de cannabis.

Alors, diaboliser la fumette au nom de la morale tout en tolérant le binge-drinking et ses comas éthyliques à la vodka…

Quant aux problèmes de santé publique liés au cannabis, ils sont indéniables. Mais ils relèvent de l’abus et non de l’usage. Tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques. Il en va de même pour les fumeurs occasionnels. La droite devrait accepter de regarder calmement les statistiques des pays qui ont dépénalisé de longue date ce produit. Le Portugal ou les Pays-Bas ont non seulement moins de consommateurs que nous mais également moins de consommateurs abusifs. Que le cannabis soit légal ou qu’il soit interdit, les questions de santé publique se posent dans les mêmes termes. Ceux qui disent le contraire se trompent ou mentent.

Taxer les dealers !

Et des menteurs cyniques, on en trouve à gauche comme à droite. Pour eux, l’argument moral ou de santé publique ne constitue qu’une tartufferie. Leur opposition à toute légalisation n’est pas liée au trafic mais à son arrêt et aux troubles qui en résulteraient. A leurs yeux, la concession du commerce aux gangs constitue une sorte de RSA Banlieue dont le tarissement pourrait être périlleux pour la République. On trouve toujours d’excellentes raisons pour ne rien faire, mais celle-ci ne peut que susciter l’incrédulité. Ainsi, les tenants de la morale confessent in fine préférer l’organisation mafieuse du trafic – et demeurer les alliés objectifs de gangs eux-mêmes très favorables au maintien de notre prohibition d’opérette.

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Ce cynisme interdit tout espoir de reconquête des territoires perdus de la République. Tant qu’un guetteur gagnera en une journée ce qu’un apprenti plombier gagne en un mois, il va falloir compter sur une éthique hors du commun dudit guetteur pour qu’il s’inscrive en CAP de plomberie. Il existe pourtant d’autres voies déjà expérimentées à l’étranger. On trouve aujourd’hui en Uruguay, au Canada, au Colorado ou en Californie des entrepreneurs du cannabis – pourquoi priver certains jeunes de cette perspective ? C’est d’autant plus aberrant que la France comptabilise officiellement le trafic de cannabis à hauteur d’un milliard d’euros dans son PIB. Alors, soyons cohérents et taxons le cannabis comme le tabac et l’alcool afin d’assécher les réseaux mafieux – et d’engranger quelques précieux millions. Asphyxions des trafiquants qui frayent désormais dans les mêmes eaux que le fondamentalisme islamique, conférant à cette légalisation son caractère d’urgence. Les salafistes ne partagent pas seulement des territoires avec les trafiquants. Ils partagent aussi la caisse. Comment les attentats du Bataclan ont-ils été financés ? Les Kalachnikov qui ont tué à Paris sont aussi celles qui tuent dans les cités d’Île-de-France ou de Marseille.

Et couper l’herbe sous le pied des terroristes

C’est d’ailleurs sous cet angle que la droite peut légitimement construire une argumentation en faveur de la légalisation du cannabis. Combattre le terrorisme salafiste passe par la coupure de ses sources de financement au nombre desquelles figurent tous les trafics dont celui du cannabis. La prohibition finançant indirectement le terrorisme, tout lecteur de Valeurs actuelles devrait militer pour que ce scandale moral et politique cesse enfin.

Une situation d’autant plus révoltante que 10% des effectifs de la police et de la justice se consacrent sans relâche à une prohibition virtuelle, mobilisant des forces qui font défaut dans la lutte antiterroriste, sans faire reculer d’un pouce la consommation ou le trafic. Réallouer de tels moyens à la lutte contre l’Etat islamique pourrait constituer un tournant stratégique majeur, sans rien coûter au contribuable.

Lucide sur le fiasco d’une prohibition fictive et délétère, tout semble enfin en place pour que la droite structure un projet de légalisation au nom de l’intérêt général : pour redonner une chance à l’intégration, pour pacifier les banlieues, pour lutter contre Daech. Loin d’être anecdotique, ce combat est central.

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