Il y a trop de livres de photos qui brillent. Les éditeurs en raffolent à la période de Noël, ça flatte l’égo et décore les tables basses, semble-t-il. Ces gros pavés polychromes finissent par encombrer. Leur jolie monotonie fatigue les yeux. Il faudra écrire, un jour, un traité sur la lassitude des beaux clichés comme miroir avilissant du monde. L’absence d’un regard est un puissant tue-l’amour dans l’art qui peut vite virer à la faute professionnelle. Et puis, il y a le travail souterrain de Didier Ben Loulou. Une modestie dans l’approche, un grain nostalgique, l’absence d’effets qui font de ce photographe vivant à Jérusalem, une figure respectée dans son métier. Les institutions l’ont déjà récompensé, pas assez à mon goût. Il a été Lauréat de la Villa Médicis Hors les murs et un fonds a même été ouvert à l’Imec pour conserver l’ensemble de ses archives. Depuis longtemps, ce voyageur des terres ocres promène son objectif sur les bords de la Méditerranée.

Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas factice

Il laisse son appareil caboter sur les côtes en y captant les beautés intérieures et une certaine sécheresse de peau. En mai, il publie « SUD », en lettres capitales, aux éditions de la Table Ronde. Chez Ben Loulou, le Sud n’est pas flamboyant, factice, enjôleur, il n’agresse pas, ne gonfle pas les pectoraux, n’étale pas ses richesses matérielles. Le soleil se fait discret. Le ciel est moutonneux, toujours prêt à tempêter, il se teinte d’un bleu délavé qui inspire une mélancolie lointaine. Le passé n’est jamais complètement effacé. L’histoire construit les Hommes dans ces pays-là. Les splendeurs criardes de la Riviera n’intéressent pas Ben Loulou. Le photographe recherche l’intime, cet indicible des âmes qu’il saisit avec son appareil comme on attrape un papillon, avec légèreté et une forme d’abandon. Ben Loulou n’est pas un voleur de paysages, il les charge, malgré tout, d’une nouvelle profondeur.

sud didier ben loulou

Dans ce recueil, certaines photos datent des années 1980, d’autres de l’année dernière. Le lecteur est bien incapable de les classer par ordre chronologique, ça n’a aucune importance. Seule l’unité géographique compte : le Maroc, la Grèce, Israël, la France, l’Espagne, la Sicile, autant de visages, de rues, de ports en partage. « Je n’ai aucune volonté de témoigner, de documenter, mais le simple désir de lentement dériver dans le Sud, guidé par une boussole intérieure qui me sert à ré-enchanter la vie grâce au voyage, en quête d’un impossible ailleurs » écrit-il, dans les quelques lignes apposées au dos de son livre. Ces photos n’ont pas besoin d’un lourd appareil critique, d’une préface pompeuse, ce serait un contre-sens manifeste avec le sujet abordé. C’est dans l’âpreté que Ben Loulou excelle, une économie de moyens qui permet à l’imagination de voguer librement.

Des gerbes de blé cueillies à Ramallah

Que nous montre-t-il exactement ? Presque rien, ce qui fait toute la différence avec les voyeurs. Des culs-de-sac poussiéreux, des pontons fatigués par le ressac, des barques à bout de souffle, des habitations de fortune, une Jeep jaune au milieu de nulle part, l’ombre des rochers projetée dans la mer, tout un décor à l’arrêt. Inquiétant et splendide de vérité. Peu de portraits dans cet ouvrage, quelques gamins, une vieille dame à son balcon, des mains en gros plan, des chiens près d’une agora romaine enneigée, une vie en suspens. Le Sud de Ben Loulou fait ressortir des souvenirs enfouis. Chez un autre, l’enfilade des poteaux électriques aux Goudes à Marseille semblerait grotesque, voire tricheuse, avec lui, ces formes découpées à la tombée de la nuit qui se prolongent à l’infini, ont une résonance avec Homère ou Cervantes. La façade lépreuse d’une maison de Palerme où l’on aperçoit cette niche de dévotion passablement défraîchie se lit comme un parchemin. Des gerbes de blé cueillies à Ramallah, les pins de Sormiou, le carrelage d’une maison arabe, des moments capturés à Jaffa ou dans le golfe Saronique et cette même impression d’un monde englouti. Le vent de l’Histoire balaye les photos de Ben Loulou. Par sa délicatesse, ce messager du temps qui passe nous rappelle la fragilité des existences et cette force millénaire dans un Sud si souvent chahuté.

Sud, Didier Ben Loulou, La Table Ronde, 2018.

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