Dans son dernier livre, Ena circus, le philosophe et spécialiste de la communication, David Brunat, étudie à la manière d’un entomologiste les curieux insectes que sont les élèves de l’Ecole nationale d’administration.


Causeur. Vous vous inscrivez dans une longue tradition de livres sur l’ENA (du livre de Jean-Pierre Chevènement de 1967 à celui, très récent, d’Olivier Saby). En quoi votre livre est-il particulier sur cette question ?

David Brunat. Vous évoquez deux titres à charge écrits par d’anciens élèves de l’ENA, qui avaient un regard de l’intérieur revanchard, très critique, et qui se voulait démystificateur. Moi, je ne suis pas énarque. J’ai un regard beaucoup plus distancié, un regard, disons, d’entomologiste, sur ces curieux insectes que sont les énarques, avec un mélange de moquerie et d’affection. Mon livre n’est pas un réquisitoire contre l’ENA, c’est un livre de mœurs sur cette confrérie bizarre qu’est l’ENA. Ce qui me fascine, c’est justement que l’ENA fascine les gens. Or quand vous « pratiquez » les énarques, vous vous rendez compte que ce sont des gens comme les autres, qui ont à peu près les mêmes aspirations dans la vie. Mais l’ENA est vraiment une passion française. Tout le monde a une opinion sur l’ENA et les énarques, généralement très négative ; alors que, en définitive, ce n’est jamais qu’une école de formation à l’exercice des responsabilités dans l’administration d’Etat.

En tant qu’ « entomologiste », vous mettez bien en évidence l’existence d’une langue particulière à l’administration et à la technocratie, notamment à travers des échanges de courriers savoureux. Quelles sont pour vous les caractéristiques de cette langue ?

Il y a effectivement un jargon, une novlangue. Le trait est un peu forcé dans le livre, vous ne verrez jamais dans la vraie vie de l’énarchie des lettres écrites exactement de cette façon. Mais dans ces environnements (l’ENA, Sciences Po, les cabinets ministériels…), il y a une façon de s’exprimer particulière, avec des tournures très lourdes ou des mots savants. C’est une langue un peu à la Diafoirus, sauf qu’il ne s’agit pas de médecins mais de technocrates. Il y a aussi des mots obligés : à une époque, tout était « structurel », c’était une sorte de fétiche sémantique. On parlait d’une réforme structurelle, d’un fonds structurel…

C’est à la fois amusant et un peu effrayant parce que cette langue technocratique déteint sur la langue de la politique, voire sur la langue de la loi. On sait que les lois sont aujourd’hui mal écrites, confuses, imprécises, bavardes, contrairement au Code civil. Stendhal lisait le Code civil tous les matins, ça m’étonnerait qu’il lise aujourd’hui les dernières réformes du Code de procédure pénale avec le même plaisir. Et on peut dire que les énarques en sont en partie responsables.

L’emploi d’une telle langue a-t-elle des objectifs cachés ou inconscients ?

Bien sûr. Jargonner comme ils le font, c’est une façon de se reconnaître entre eux, et de se mettre à l’écart du commun des mortels en employant des mots, des expressions, des constructions grammaticales qui ne sont pas celles de l’homme de la rue. C’est un peu comme les médecins qui écrivent très mal pour que le brave patient qui n’appartient pas à la corporation ne puisse pas par lui-même comprendre les prescriptions médicales. C’est en partie fait exprès. Il y a aussi une forme de snobisme dans la façon de parler de la haute administration.

On peut se demander si ça ne va pas plus loin que le snobisme. Certains auteurs affirment que la complication linguistique est une stratégie, volontaire ou inconsciente, pour s’assurer le pouvoir.

Effectivement, il y a quelque chose d’un peu crypté dans ces mœurs langagières de l’ENA. Il y a une opacité volontaire dans la façon de parler qui reflète sans doute un retranchement, un secret dans la conduite des affaires. Quand on parle un français qui n’est pas celui de tout le monde, il est plus facile de ne pas rendre des comptes à nos mandants, le peuple français. Mais je ne suis pas totalement convaincu par cette thèse de la complication, je pense qu’on règne bien mieux sur les esprits par des mots simples, par un appel aux passions. Je pense qu’un technocrate n’aura jamais l’ascendant qu’exerce un démagogue, comme Hitler ou autre.

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Mais il y a quand même une tradition du beau parler et du bien écrire. Je connais plusieurs écrivains qui ont fait l’ENA, des gens comme Michel Bernard, Marc Lambron, qui est académicien, François Sureau, Hervé Gaymard… Ce sont des gens qui savent écrire et qui ont le sens des mots. Ceci dit, ça ne fait peut-être pas d’eux des énarques orthodoxes.

Mais ces gens que vous citez ont dû montrer, à un certain moment, qu’ils maîtrisaient le langage technocratique.

Oui, il y a une notion de capital social et culturel. C’est vrai que n’entre pas à l’ENA n’importe qui. Il y a des codes, des rites. Mais ce n’est pas propre à l’ENA : toutes les grandes écoles sont un peu régies de cette façon, même si on essaye de rompre avec ça. A Polytechnique, à Normale sup, à HEC, peu ou prou, c’est pareil.

Après avoir passé l’étape de l’admission, vous qui connaissez un certain nombre d’énarques, comment ça se passe là-bas pour ceux qui ne se conforment pas ?

Il vaut mieux ronger son frein et faire semblant… Mais ce qui est vrai à l’ENA peut l’être aussi à Sciences Po, ou ailleurs. Moi j’ai fait Sciences Po, et à l’époque, il y a vingt ou vingt-cinq ans, c’était le temple du conformisme intellectuel. Il y avait des choses à ne pas dire, des sujets tabous… Soit vous avez une stratégie de carrière, et vous en prenez votre parti, soit vous êtes un insoumis, un rebelle, vous vous érigez contre le système, et là généralement ça ne se passe pas bien.

Y a-t-il une « noblesse d’Etat » issue des grands corps ?

Bien sûr. Mais cette noblesse ne se contente pas de naître comme sous l’Ancien Régime, il faut quand même travailler, et beaucoup.

Reste cependant un privilège de cette noblesse d’Etat qui me gêne un peu : c’est celui de l’emploi à vie. J’ai été fonctionnaire et j’ai démarré ma carrière dans l’Education nationale, même si j’en ai démissionné très vite. Mais je crois que dans un monde mobile, où on changera de plus en plus d’activité dans ses métiers successifs, il est problématique qu’on puisse bénéficier quoi qu’il arrive d’un emploi à vie quand on a réussi un concours à vingt ans. Ce n’est pas spécifique à l’ENA bien sûr, c’est le statut de tous les agents de la fonction publique, mais c’est évidemment porté à son point d’incandescence à l’ENA.

Vous savez, l’ENA, c’est peut-être la noblesse d’Etat, mais il y a une noblesse dans la noblesse, et il y a aussi un prolétariat à l’ENA ! Et quand vous sortez dans les premiers, dans la botte, comme on dit, vous n’avez pas du tout la même carrière que quand vous sortez dans les derniers. Si vous êtes nul dans votre vie professionnelle mais que vous êtes inspecteur des Finances, vous ne risquez rien, vous ne finirez jamais sur la paille. Cela me semble anormal.

En avril 2017, vous affirmiez dans Le Figaro : « C’est encore l’ENA qui a gagné l’élection présidentielle » avec la victoire d’Emmanuel Macron. Est-ce que vous iriez jusqu’à dire, comme certains, que c’était la victoire d’une classe, de la technocratie « en marche » ?

Oui, il y a une forme d’idéologie, c’est évident. Mais ça n’est pas nouveau. Par exemple, si on se reporte aux velléités de réforme en 1995, Chirac était énarque, son Premier ministre était énarque, son gouvernement était peuplé d’énarques, dans les cabinets il y avait énormément d’énarques… En fait, ce qu’il faut voir, au-delà de la partie visible des hommes politiques énarques, c’est qu’en réalité il y en a très peu qui font de la politique. Aussi bizarre que ça puisse paraître, c’est 10% d’une promotion, pas plus. La plupart d’entre eux sont dans l’administration. Ils bossent à la Mairie de Paris, à l’instruction des affaires sociales, à Bercy… On ne les voit jamais, on ne les entend pas. Mais ils sont très puissants. En tant que force collective, ce sont eux qui font les lois, qui entourent les ministres, etc. Et ça a toujours été le cas.

Aux débuts de la Vème et même avant – quand on pense par exemple à l’éloge des fonctionnaires chez Giraudoux -, c’était un motif de gloire pour l’administration française que de permettre la continuité politique par-delà les changements de majorités. Est-ce que ce qu’on considérait comme admirable ne se retourne pas un peu contre nous ?

Quand l’administration a le sens de l’Etat et de l’intérêt général, c’est très bien. Mais quand elle défend ses propres intérêts, c’est beaucoup moins bien. Les fonctionnaires qui restent en place quand ils sont au service de la nation, au service du peuple : c’est normal, c’est leur raison d’être, c’est pour ça qu’ils sont payés. On a connu des époques avec cet esprit gaullien dans l’administration – même si bien sûr, il y a toujours eu des opportunistes, des malhonnêtes, des carriéristes dans la fonction publique. Mais quand cela se mue en défense d’intérêts corporatistes, il n’est pas mauvais qu’il y ait un coup de balai.

Si aujourd’hui il y a un problème d’intérêt personnel dans la fonction publique, à quand remonte cette difficulté pour les fonctionnaires à avoir le sens de l’Etat ?

Bien sûr, il y a la perte de prestige de l’Etat, qui est allée de pair avec sa paupérisation, ou vice-versa. Et aussi, il y a cinquante ans, il n’y avait quasiment pas de pantouflage dans le secteur privé. C’est bien qu’il y ait une culture, une connaissance de l’entreprise dans la fonction publique, mais il y a peut-être parfois une trop grande porosité. Quand des hauts fonctionnaires pantouflent dans des grandes entreprises (tout en étant parfois très mauvais) et y gagnent beaucoup plus d’argent que dans leur administration d’origine, ça pose un problème.

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La « fin de l’Etat » date à peu près des années 1980, au début de la financiarisation de l’économie, avec une certaine idéologie qui consistait à dire que l’Etat était le problème et pas la solution. C’était un phénomène général, qui n’a pas été propre à la France. Quoi qu’on en dise d’ailleurs, le concours de l’ENA aujourd’hui a moins de prestige qu’il y a vingt ou trente ans, parce que l’Etat a moins de prestige. A une époque, un préfet, c’était un demi-dieu, un sous-préfet, c’était une sommité, c’est moins vrai aujourd’hui.

Pour conclure, diriez-vous que l’exception française qu’est l’ENA est à l’origine de la crise des élites françaises ?

Dans les pays où il n’y a pas d’ENA, je ne suis pas sûr que la classe politique ait plus la cote. Il faut regarder la situation de l’Italie, de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis… Là où il n’y a pas cette école et ce système-là, il y a un même rejet de la classe politique, de ses mœurs, de son entre soi, de ses privilèges. L’ENA est un symbole, le symbole de tout ce qu’on reproche à la classe politique française.

Le problème majeur, c’est qu’avec l’ENA, on s’imagine que pour être un homme d’Etat, il faut avoir fait du droit public, de la science économique… Quand on regarde à l’étranger, les formations sont beaucoup plus variées : des scientifiques, des artistes, des écrivains accèdent aux responsabilités les plus élevées… et ils ne sont pas plus mauvais que chez nous.

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