Arthur Dupont dans « L’outsider » de Christophe Barratier, film inspiré de l’affaire Jérôme Kerviel.

Daoud Boughezala. Votre essai La révolte des premiers de la classe. Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines (Arkhè, 2017) prend acte de la lassitude qu’éprouvent de plus en plus de cadres. Certains plaquent tout pour se lancer dans un métier manuel. Est-ce un phénomène marginal ?

Jean-Laurent Cassely. L’insatisfaction au travail n’est pas un phénomène marginal. D’après un sondage récent (Odoxa), un tiers des Français aimeraient changer de métier, et 32% des interrogés déclarent être tentés par un métier manuel ou artisanal. En dépit de ce plébiscite apparent, seule une minorité s’oriente vers une forme de décroissance ou de déclassement socio-professionnel. Ils passent d’un niveau de qualification élevé à un niveau moins élevé. L’exemple type ? Un cadre diplomé d’HEC ou de Sciences Po qui va passer un CAP cuisine pour se réorienter. Après des décennies de massification des études supérieures, ce phénomène devient visible : 25% de la création ou la reprise d’entreprises artisanales est due à des personnes titulaires d’un diplôme d’études supérieures, si l’on se fie aux chiffres récents de l’Artisanat.

Les cadres reconvertis dans des métiers manuels se dirigent vers des domaines peut-être moins soumis à la concurrence internationale. Est-ce vraiment un déclassement ?

Vous avez raison de contester ce terme. L’image d’un salarié en trois-pièces et attaché-case qui saute de joie à La Défense est typique d’un monde qui, s’il existe encore, est en perte de vitesse et ne fait plus rêver personne. Cet imaginaire de banque d’images des années 1990-2000 est assez révélateur du décalage entre la hiérarchie sociale qu’on a tous en tête et la réalité : porter un costume, ne pas travailler de ses mains, avoir fait partie des bons élèves continue d’être valorisé… Mais dans le même temps, les classes moyennes et supérieures diplômées des pays industrialisés se sentent déclassées, et l’un des symptômes est que le travail de bureau devient de moins en moins attrayant, de plus en plus « routinisé » et bureaucratisé. Dans l’esprit d’un jeune qui a eu 18 ans en 2008 pendant la crise financière, les nouveaux parcours atypiques bénéficient d’une nouvelle aura de prestige cool en comparaison de l’open space devenu repoussoir ! À l’avenir, les parents diront peut-être à leurs enfants : « Si tu ne ramènes pas de bonnes notes à l’école, tu finiras à La Défense ! »

C’est ce que vous appelez  un « métier à la con ». A quoi reconnaît-on ce genre de boulots peu gratifiants ?

On aura du mal à le dessiner : le métier à la con résiste difficilement à la représentation graphique, de même il est impossible de l’expliquer à ses enfants. On peut également, comme David Graeber, se poser la question : «Que se passerait-il si tous les gens qui exercent mon métier cessaient de travailler pendant un mois?» Il faut aussi rappeler que David Graeber, dans son texte célèbre de dénonciation des métiers à la con, passe un peu rapidement sur les nouvelles exigences de la mondialisation : une grande partie des métiers que l’on considère comme inutiles nous permettent de bénéficier d’un certain nombre de services qui participent à notre confort. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas très sexy, et que gérer un monde interconnecté est assez fastidieux. Quand vous faites du marketing digital dans le secteur bancaire ou que vous êtes chargé de l’implémentation d’indicateurs qualité, le lien avec le monde extérieur est assez ténu.

Les néo-entrepreneurs que vous avez interrogés disent avoir ressenti une « perte de sens » dans leur précédent emploi. Est-ce un problème de riches ?

Mon livre s’appelle La révolte des premiers de la classe parce que cela concerne en effet une avant-garde sur le plan financier et culturel qui a les moyens de vivre sa quête de sens. Dans ce phénomène, la partie privilégiée de la population a atteint les étages supérieurs de la pyramide des besoins et cherche désormais à atteindre le sommet : l’épanouissement et le désir de s’exprimer dans son travail. Ses membres sont en pointe de l’innovation sociale, inventent de nouvelles offres de services comme de restauration, aspirent à adopter des modes de travail alternatif, à se diriger vers des voies de consommation différentes comme le bio ou les circuits courts. Mais une plus grande partie de la population partage ces préoccupations, en particulier chez les jeunes générations. Et comme les conditions de travail ont tendance à se dégrader, on ne peut plus parler de problème de riches, sauf à considérer que la crise spirituelle du monde du travail est un problème secondaire. Or, c’est central. Et ça se paye notamment en burn-out, dont la France détient un triste record.

Alors que la compétitivité ne cesse de croître, pourquoi les salariés du tertiaire ressentent-ils une telle lassitude ?

On arrive à l’épuisement d’un système de travail. Alors que le travail manuel est devenu un travail à la chaîne avec sa mécanisation, le travail cognitif et intellectuel s’est très largement bureaucratisé, voire mécanisé, même s’il n’est pas pénible physiquement. On a libéré les travailleurs avec le néo-management en leur disant qu’ils devaient être autonomes et prendre des initiatives mais on leur a en même temps fait subir des pressions sur le rendement en contraignant leur autonomie. Le carcan bureaucratique est très présent à travers les emails, les outils de gestion en ligne et les fameux « process ». Le numérique a plutôt ajouté une couche de contraintes qu’il n’a libéré le travailleur.

Un carcan que vous résumez en une formule : « manipuler des abstractions », ce n’est pas penser et encore moins réfléchir !

J’ai repris cette distinction à Matthew Crawford, l’auteur d’‘Éloge du carburateur. C’est un philosophe américain qui est devenu mécanicien moto : le théoricien est l’incarnation la plus célèbre de ce phénomène. Depuis les années 1990, tout un discours savant vante les taches soi-disant épanouissantes des nouvelles classes créatives et autres travailleurs de l’information à la fois ultra-motivés, autonomes et intelligents. C’était en quelque sorte la plaquette commerciale de la mondialisation. Mais la réalité que décrivent les spécialistes du travail ou du management tels que Pierre-Yves Gomez et les reportages sur le burn-out au bureau est nettement moins réjouissante.

Entrons dans le détail de ces parcours. On songe au cliché de l’ancien trader devenu épicier bio ou fromager pour bobos. Quels sont les exemples de reconversion les plus courants ?

Il existe indéniablement des modes, ou des vagues de reconversions : la chambre d’hôtes pour la génération X, à présent les métiers de bouche et le commerce de proximité pour les Y et à présent les Z. Je l’analyse comme le besoin de retrouver un lien avec l’amont de la chaîne de valeur, la production matérielle, et avec l’aval, la relation avec le consommateur final. Ces deux maillons font défaut dans les emplois du tertiaire supérieur, du conseil, du numérique ou du B to B, qui sont fuis par les jeunes diplômés. N’oublions pas que si les «fromagers pour bobo» sont effectivement encore rares, leur existence nouvelle comme archétype médiatique renforce leur pouvoir d’influence et d’entraînement: ils sont devenus des contre-modèles de réussite sociale.

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