Le mouvement serait une forme nouvelle de modernité ostentatoire. Celui qui ne gesticule pas est l’ennemi du genre humain. Un réfractaire au progrès. Un mauvais coucheur. De la graine de délinquant. Pour s’insérer aujourd’hui, il faut absolument bouger ses bras et ses jambes, si possible, en cadence, avouer son amour du sport et sa soumission à l’exercice physique. Notre société ne supporte plus l’immobilisme, elle le chasse dans les entreprises, les spots publicitaires et les discothèques du samedi soir. Je me secoue, donc je m’intègre. Je ne reste pas sur le bord de la piste, je suis acteur de mon propre déshonneur. Je m’avilis en dansant. Cette vulgarité des gestes électrifiés est un formidable recul des consciences.

Le brouhaha mondialisé

Un type qui essaye de vous vendre une voiture, une crème de jour ou un téléphone portable en se trémoussant dans votre poste de télé est éminemment suspect. Sa démarche tient plus de la psychiatrie que des relations commerciales civilisées. Il occupe l’espace avec du vide, c’est une métaphore assez éloquente de la mondialisation. Absurde et terrifiante. Car ce possédé qui se croit intelligent en se déhanchant ne dégage qu’un halo de mort. Il sent la cendre. Il mord la poussière. Il est transparent à force de barbouiller l’écran avec ses mains levées et ses pieds sautillants. Son corps ne parle pas. Il erre dans la nuit tel un zombie. Il ne dégage rien. Il ne projette rien d’autre qu’un battement mécanique et industriel. Peu à peu, son image même se désagrège. Les traits de son visage se fondent dans le décor. Il avait la volonté d’exister par la danse et il court à l’oubli. L’ennui est son vibrato.

Dans le slow, l’individu se découvre

Les annonceurs devraient méditer les ravages que provoque cette débandade organisée. La peur du silence comme celle du slow en boîte de nuit sont les symptômes classiques d’un monde factice. Sans consistance physique. Sans aspérités. Sans failles intérieures. Comme si nous étions obligés de nous dépenser beaucoup pour faire oublier notre anonymat. Alors, allons-nous continuer à nous ridiculiser dans cette débauche d’activités qui frise la démence ? Aurons-nous un sursaut citoyen ? Un éclair de lucidité. Quand comprendrons-nous que la lenteur est un puissant aphrodisiaque, que les mots susurrés délicatement au creux de l’oreille sont un pari sur l’avenir, que l’homme et la femme qui osent le slow nous donnent une leçon de vérité. Pure et éternelle. Que cette tentative de rapprochement est une manière de s’ouvrir aux autres. De faire barrage au formatage des attitudes, une façon de reprendre notre corps en main, de dire non aux marchands de l’éphémère. Le temps long surclasse la vitesse. Dans le disco ou la techno, l’individu se regarde. Dans le slow, l’individu se découvre. Il fait preuve de courage et d’inconscience même. Quand il invite l’autre, cet étranger qui vous attire et vous obsède, il a un côté chevaleresque.

Plus de courage que le grand oral de l’Ena

C’est Don Quichotte qui a reçu l’appel divin d’Eros Ramazzotti ou d’Umberto Tozzi. Le slow demande de l’audace et de l’improvisation. C’est une confrontation brutale avec la réalité. Une mise à nu. L’antichambre du baiser. Le slow n’est pas une danse pour les pleutres. Tout le monde n’est pas capable de le pratiquer ; surtout à l’adolescence où le réseau nerveux disjoncte. Car on y joue sa peau, son amour-propre ; on y dévoile ses faiblesses et ses envies. Celui qui craint de se faire rembarrer n’a aucune chance de réussir sa vie amoureuse. Proposer un slow à une femme que l’on convoite demande plus de courage que de se présenter au grand oral de l’Ena. On est seul face à ses sentiments. Le désarroi nous guette. La panique n’est jamais loin. Adriano Celentano nous montre le chemin. Mort Shuman nous donne le déclic, l’impulsion de quitter le bar du night-club. Le slow, par son indolence et son érotisme latent, nous pousse à l’héroïsme du samedi soir.

Il exige une concentration extrême, la parfaite maîtrise de ses pas. Le piétinement de la demoiselle est interdit, à moins que cela fasse partie d’une stratégie. J’ai connu d’habiles techniciens qui feignaient la maladresse pour mieux séduire. La ruse est une béquille psychologique, trop s’appuyer sur elle peut provoquer de difficiles fins de soirées.

Embrasser ou pas, telle est la question

Des milliers de questions existentielles assaillent le danseur de slow quand il entend les premières notes de You Call It Love de Karoline Krüger : où doit-il poser ses mains, à la taille ou au cou ? Quelle pression doit-il exercer ? Doit-il converser ou rester muet ? Doit-il sourire bêtement ou figer son maxillaire ? Et enfin comment ne pas surinterpréter une main moite, une joue flasque, un cheveu qui viendrait se poser sur la lèvre ? Toutes ces données qui se bousculent en un temps record doivent être analysées, classées, hiérarchisées avant de prendre la meilleure décision. Embrasser ou pas, telle est la question fondamentale.

Car le slow n’a pas un objectif de divertissement, de défoulement, il impose sa dramaturgie pour sceller les âmes le temps d’une soirée, de vacances ou d’une vie. Tous les danseurs savent que derrière la musique lancinante de Peppino di Capri ou de Richard Sanderson, on peut transformer son destin. Avec le slow, plus aucun moyen de reculer, il implique un dénouement heureux ou malheureux. Lionel Richie, Bill Withers ou Demis Roussos auront eu plus de répercussions sur nos vies intimes que Platon et Montaigne. Que vaut Nietzsche face à Barry White ? Un seul tube de François Valéry décompose toute l’œuvre de Spinoza. Danser le slow, c’est croire à la communion réelle des corps, à cette promesse d’enchevêtrement. Réussir un slow, c’est aussi prendre le pouvoir sur ses émotions. Savoir se contenir. Un bon mental est indispensable pour aller au bout de la nuit. Le slow et son corollaire le quart d’heure américain ont disparu par obscurantisme.

Une société javellisée en quête de relations chimiquement pures ne peut accepter cette danse innocente et puissante, libre et rebelle, inexpressive par sa forme et tellement inconvenante par ses arrière-pensées. Le slow est ce mal-aimé des communautés vitrifiées qui ne croient plus en rien. Les jeunes générations le regardent avec méfiance et envie, elles sont habituées aux rapports virtuels et froids. Ce vieux slow, incarnation sensuelle et dérisoire des Trente Glorieuses ne correspond plus à la rudesse des échanges modernes. Il n’a pas la force d’un contrat signé, c’est un chemin chaotique vers l’inconnu. Il n’est pas empaqueté dans des règles strictes, il y a autant de slows que d’amours impossibles. Le slow est la danse des derniers aventuriers. Il faut imaginer deux êtres conscients qui s’affichent en public, s’enlacent plus ou moins tendrement, se regardent comme on n’ose plus le faire, se touchent, se testent. Et, l’espace de trois minutes, emmerdent l’humanité.

Laissez-moi manger des barbecues tout l’été! (1/9)

Dis-moi comment tu prends l’apéro, je te dirai qui tu es (2/9)

Et la nouvelle miss Camping s’appelle… (3/9)

Osons le bob! (4/9)

On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez (5/9)

Vive le gros rosé qui tache ! (6/9)

Le voyage est au bout de la carte postale (7/9)

Oui, je mange une crêpe au Nutella et j’aime ça (8/9)

Lire la suite