Paradoxe de la mondialisation qui promeut le haut débit dans les échanges commerciaux et la basse calorie dans les repas familiaux. Le flux des aliments est, chaque jour, réduit à sa stricte ration pour satisfaire notre équilibre. On calcule, on pèse, on prépare le menu du soir comme si l’autorité des marchés allait vérifier, point par point, notre bilan énergétique. Schizophrénie d’une société où l’édulcorant a remplacé le gras, où le kouign-amann sera bientôt interdit en vertu du principe de précaution et où la tropézienne devra s’expatrier au Maghreb, sur des terres moins hostiles au sucre. Le beurre banni. Les Pépito poursuivis par la police. Les Granola recherchés par Interpol. Le chocolat blanc criminalisé. Les viennoiseries taxées comme des produits polluants. L’huile de palme napalmée par les autorités.

Un monde perdu

Nous nous dirigeons benoîtement vers un monde où la modération est une nouvelle religion avec son seigneur, l’anneau gastrique. La première étape vers un ascétisme généralisé, vers un formatage des corps, vers une maigre destinée. L’avenir sera filiforme et étique, avec ou sans « h ». Cette tendance ne touche pas seulement notre manière de manger. La forme doit être sèche en cuisine comme en littérature. Le style, cet emballage gourmand des mots disparaît au profit d’une écriture inclusive et cadenassée qui n’admet que l’oukase. Pour disserter, oubliez le Lagarde & Michard, munissez-vous de la méthode Weight Watchers. N’abusez pas trop de figures ou d’arabesques, de boursouflures et d’emballements. Gardez-vous de ne pas sortir des clous du régime, sinon votre texte passera au hachoir. L’embonpoint est l’ennemi de classe. Il est chassé comme l’imparfait du subjonctif par des squatteurs d’amphis en colère contre une énième réforme de l’Université. La purée administrative sera notre prochaine nourriture existentielle. À la rentrée, les jurys primeront des romans allégés, sans fond de sauce et sans goût. Les lecteurs à la diète. Les libraires en pleine disette. Avant que tous les livres ne se vendent en dosettes et sous ordonnance, profitez de l’été pour faire le plein de graisse. Du bon, du gros, du grassouillet.

Le Nutella, on n’y résiste pas

Dites oui à votre « dealer » de charcuterie corse, de fromages basques ou de kig ha farz ! Ne résistez pas plus à l’appel de la crêpe au Nutella ! Elle vous fait du gringue dès le premier jour de vos vacances. Comment y résister ? Elle est, en soi, un attentat aux bonnes mœurs, un délit sanctionné par l’Académie de médecine, une provocation écoresponsable, une atteinte à la sûreté de l’État nutritif. Elle n’en demeure pas moins une affirmation de sa liberté de penser. Il faut en braver des interdits pour s’acheter cette crêpe, défier la société dans ce qu’elle a de plus rigoriste et contraint. Cette crêpe badigeonnée de Nutella, chargée en sucres, tapissant à merveille le palais, ne se consomme pas si aisément. Les autres touristes vous regardent avec envie et vous jugent avec jalousie. Les professionnels de santé vous condamnent par plaisir de vous brimer. Ils se vengent de leurs sept années d’études en pinaillant sur le moindre excès.

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C’est leur manière de vous sauver la vie en vous faisant la leçon. Seuls les enfants vous adulent. Vous êtes de leur côté, les adultes ne sont décidément pas des gens sérieux. Jusqu’où ira leur déni de la réalité, leur refus d’un plaisir primaire, leur inexorable lutte contre le contentement ? Ces censeurs qui voient rouge devant un cola sans aspartame et des biscuits bourrés de lipides ont perdu tout sens critique. Ils se sont transformés en procureurs des fourneaux. Ils jouissent de leurs entraves. Ils refusent la crêpe au Nutella des bords de mer comme ils condamnent les débordements de Houellebecq, la poitrine de Sabrina, les vérités de Brigitte Lahaie et les appels au secours de Loana. Ils manquent de cœur et d’estomac. Leur horizon se limite aux bilans sanguins, l’accessit des gens en bonne santé. Ils se félicitent d’être d’irréprochables citoyens qui surveillent leur transit et l’écosystème. Ils voudraient qu’on les vénère, on les plaint sincèrement.

Serein comme un mangeur de Nutella

Pauvres pécheurs qui, par embrigadement moral, passent à côté des vérités essentielles. L’homme qui mange une crêpe au Nutella nous indique la voie de la rédemption. Il ne se cache pas derrière un masque de bienfaiteur de l’humanité. Il ne mange pas par procuration. Il assume ses actes. Il commande sa crêpe avec sérénité et conviction. Il ne simule pas l’acte de chair. Il croque dans cette pâte, se laisse délicatement emporter par ce goût noisette, s’en délecte jusqu’à satiété, il prend son temps. Il vit l’instant. Ah quel admirable être humain qui, par ce geste, simple et désarmant, nous montre un chemin de lumière. La crêpe au Nutella est un formidable détecteur de mensonges qui nous renseigne sur les intentions profondes des hommes. Y succomber n’est pas une marque de faiblesse, plutôt un plaidoyer pour la liberté de conscience.

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