Plus mobile que votre smartphone, moins démodée que vos tongs, la carte postale fait de la résistance: avouez-le, c’est le meilleur moment de vos vacances…


Les scientifiques s’interrogent toujours sur ce mystère géologique. On a perdu la trace des dinosaures, des gaullistes de gauche et des chevènementistes. Et les échanges épistolaires n’ont plus le charme d’antan. Le tweet et le like ont supplanté la carte postale. Écrire est aussi anachronique que conduire une hippomobile ou couper son vin à l’eau de Seltz. Le « digital » a enterré le stylo et la feuille blanche, il s’attaque à l’orthographe et à la syntaxe, et dans un dernier coup de reins salvateur, il rayera d’un trait la civilisation de l’écrit. Quelle merveille, notre littérature si empesée, tatillonne et intrusive n’y résistera pas.

Un écran qui ne se décharge pas

Le roman sera phonétique ou dodécaphonique. Le papier n’aura plus qu’une utilité hygiénique. Le Bic, un usage probablement pornographique. L’écrit, cette ringardise désuète et réactionnaire, à la corbeille. Enfin, nous serons débarrassés des pleins et déliés de l’école communale. Les instituteurs au piquet. Les humanités aux oubliettes. Dans cet univers satellisé où les mots se contractent, l’antique carte postale n’a pourtant pas dit son dernier mot. Elle fait barrage à la virtualité des sentiments, tel un rempart fragile et sublime, une ode à la dépersonnalisation. Selon des experts en nouvelles technologies, sa disparition était programmée au début des années 2000. La fin d’un cycle naturel. Le passage de témoin entre le papier et l’écran était « acté » comme ils disent dans des « workshops » où leurs cervelles sont censées faire des étincelles. Comment pouvait-elle faire le poids ?

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Cette carte postale paraissait si frêle face aux smartphones de dernière génération et leurs options démiurgiques. Elle se sentait un peu bête dans ses tourniquets colorés. Une potiche des bars-tabacs. Une nostalgie surnuméraire. Plus personne ne jetait un regard sur elle. Même pas un clin d’œil sur le port de Sète, le pont du Gard, la cité d’Aigues-Mortes ou le barrage de Serre-Ponçon. Notre géographie se fait la malle après la disparition des plaques minéralogiques au cul des voitures et avant la fin officielle des départements. Nos sous-préfectures avaient pourtant de l’allure au format 148 x 105 mm. Combien d’humbles villes s’enorgueillissaient de posséder une collection de cartes dentelées et de vues aériennes. Dans les greniers des maisons de famille, elles s’entassent par centaines, témoignages fugaces d’une ville de garnison, de cure ou d’un amour défendu.

La carte est le territoire

Sans leur présence, Charleville-Mézières, Sancoins ou Briare auraient été supprimés des plans IGN. Par miracle, sauvées des eaux et pas boudées, les relations épistolaires refont surface au soleil de l’été. Fatigué de pianoter sur votre clavier, à la plage, aux terrasses des cafés ou au lit, vous vous rappelez aux bons souvenirs d’une tante veuve dont l’héritage somnole, d’une cousine en maison de retraite, d’une collègue jalouse ou d’un ex-mari sédentaire. La carte postale nous relie aux autres pour le meilleur et le pire. Plus charnelle qu’un selfie et au tarif de quelques centimes, elle nous pousse à briser nos chaînes électroniques. On prend plaisir à les choisir, chacun ayant sa méthode. Les plus radins prennent d’instinct les moins chères. Les anxieux, par peur de se tromper et de trancher, optent pour des cartes avec plusieurs vues : la vieille ville, la cathédrale, le lac et le petit train touristique. Les romantiques se ruent sur les couchers de soleil et les forêts de pins (qui ont la préférence également des naturistes). Les régionalistes collectionnent les blasons héraldiques. Les sportifs, qui ont le culte du mouvement, se laissent tenter par un plongeur, un surfeur, un cycliste ou un marcheur dans un décor à couper le souffle.

« J’t’embrasse sur les 4 joues »

Il y a aussi cette catégorie curieuse qui achète une carte qui ne comporte aucune photographie du lieu visité, juste un slogan impersonnel du type « Vive les vacances ! » ou « Le bronzage, c’est fantastique ! », sans aucune indication territoriale, excepté l’oblitération postale. J’ai un faible pour les adorateurs de la carte grivoise, celle où un sein, un string ou une pose lascive s’étalent à la vue de tous. Les volcans d’Auvergne et une brochette de fesses en éruption me ravissent. Toutes les allusions grasses et sans conséquence me font croire dans le génie humain : « La pêche aux barbues ! », « J’t’embrasse sur les 4 joues », « Vacances épuisantes : l’après-midi on pointe, le soir, on tire ! » ou « La recette des vacances… bien huiler… bien fariner… rôtir à feu vif… et déguster avec les mains ». J’aime les envoyer et imaginer la tête du destinataire. Militons ensemble pour qu’elles refleurissent dans les tourniquets de France. En fait, peu importe le thème de la carte postale, seul le geste de timbrer et de poster soi-même compte. C’est une manière de se désintoxiquer des réseaux sociaux, de se réapproprier l’écriture, de réfléchir un instant à l’autre, de s’affranchir du quotidien. Quelques phrases griffonnées, une banalité sur la région, une considération sur la météo, pour les plus inspirés, une citation de Napoléon ou Hugo, rien d’important, si ce n’est une pensée dans un monde qui isole.

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