On ne dira jamais assez combien la beauté est très inéquitablement distribuée sur Terre. Alors que l’intelligence, si surfaite, est à la portée de n’importe quel « chien coiffé » selon l’expression qu’employait jadis mon père pour qualifier indifféremment un parvenu, un goujat, un prétentieux ou un emmerdeur. Les gens intelligents courent les rues, ils encombrent le poste de télé ou les administrations. Personne n’est à l’abri de leur pouvoir de nuisance. Ils sont partout comme le douanier de Fernand Raynaud, une race bavarde, sentencieuse et irritante.

Posséder quelques diplômes et un avis sur tout est une qualité bien commune de nos jours. S’ils n’étaient pas si nombreux, on pourrait les ignorer. Mais ce phénomène dit du « boulard » ou du « sombrero » semble inéluctable comme l’abstention aux élections et l’épilation intégrale au laser. Quand arrivent les mois de juillet et d’août, on souffle enfin.

C’est l’amour à la plage…

Les vraies valeurs reprennent possession des êtres. Les hiérarchies immuables explosent aux yeux. L’été, les rapports humains ne sont plus soumis aux fadaises du diplôme, du poste élevé, du vernis social, de toute cette mascarade pyramidale. Tout ça éclabousse. Tout ça s’écrase comme un château de sable. Il ne reste plus qu’un critère essentiel et fondamental : la beauté des corps huilés.

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En dehors de votre aspect visuel, vous n’existez pas sur la plage. Anonymes, vous redevenez poussière. Toutes ces intelligences qui ont péroré l’année durant doivent affronter le regard des autres et, par chance, se taire. Pour une fois, les mots leur manquent, leurs abdos parlent pour eux. Ce qu’ils nous disent n’est pas joli à entendre. Les Anciens, Grecs, Romains, Étrusques et Alain Bernardin l’avaient compris. Ils plaçaient la beauté au sommet de leur échelle personnelle. Ils la chérissaient et la vénéraient comme un cadeau venu du ciel. Un bien aussi précieux qui avait le goût d’une promesse d’éternité. La beauté nous dépasse et nous foudroie par sa fulgurance. À côté, l’intelligence paraît une chose sans intérêt, tellement banale et futile. Cette aristocratie des corps presque parfaits est injuste par nature et suffocante par essence. Elle irradie et désespère à la fois. Implacable, elle ne demande aucune justification. Elle ne s’analyse pas. Elle impose une tyrannie douce dans laquelle hommes et femmes plongent sans discernement.

Vive la dictature de la beauté!

Lorsque les peaux brunissent et les vêtements s’allègent, les belles filles déploient enfin leur magistère moral et esthétique. Il était temps. Cette dictature-là a des effets euphorisants sur l’ensemble de la population. Durant de longs mois, les créatures se cachent. Elles ont peur d’afficher leur équilibre, leur courbe, leur sensualité et leur incompressible désir de vivre. Elles sont brimées par un système qui ne reconnaît que le rationnel et l’esprit de sérieux. Pour sortir dans l’espace public, elles doivent masquer leurs attributs, gommer une rondeur équivoque, recouvrir une parcelle intime, en un mot, se trahir, donc, nous mentir. Une belle fille qui n’éprouve aucune honte à se montrer nous donne un formidable signe d’espoir. Une leçon de courage, voire d’héroïsme.

Le Panthéon n’est pas loin ! Elle formule ce rêve fou d’accepter son physique et de le partager comme un don pieux. Sans chichis tout en se gavant de chouchous. Comme si la vérité et la pureté existaient encore dans ce bas monde. Alléluia ! L’été, le port du maillot deux pièces, il va sans dire, laisse peu de place à la contradiction. Son minimalisme est un nouvel existentialisme. Une foi joyeuse dans une humanité légèrement déshabillée emplit les hommes en slip de bain qui manquent de repères. Cette beauté mérite louanges et poèmes, concours et émulation, anisades et crustacés. L’élection d’une Miss Camping n’est pas cet évènement ridicule qui fait rire les précieux et reluire les libidineux. Avec la beauté aveuglante, les intelligents deviennent triviaux et les vulgaires sombrent dans l’atroce caricature. Tous ces jaloux sont désemparés devant un spectacle aussi naïf que sain, aussi léger que pénétrant. Les beaux esprits si intransigeants perdent leurs moyens quand ils sont face à une femme libre, heureuse, épanouie, marchant dignement sur une estrade, le cœur léger et la poitrine gonflée, sans peur des moqueries et des sarcasmes. L’ironie ne les tuera pas.

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Miss des stations populaires

Protégeons-les de tous les fanatismes ! Elles croient dans une nation éclairée où le bikini est une avancée sociale, où la République ne se couche sur ses principes fondateurs. Complètement épanouies, elles bravent les misérables interdits qui emprisonnent notre quotidien. Le public apprécie cette élégance-là. Il salue cette dignité et cette audace de se mouvoir, marques de bronzage à l’assaut des raideurs spirituelles. Il les remercie pour cet acte désintéressé au cœur de l’été. Entendons-nous bien sur la signification de cette beauté des vacances, celle qui s’exprime au Pyla, à Collioure, Sanary ou Perros-Guirec, c’est une forme de beauté spécifique, franche, pas du tout évaporée comme elle s’étale habituellement dans les beaux quartiers ou les médias. Une beauté qui donne confiance, qui ne snobe pas, qui ne juge pas hâtivement, qui a la tête haute et le sourire entraînant. Une Samantha Fox employée de la Poste ou une Sabrina secrétaire de Mairie, ce sont les nouvelles Mariannes des côtes françaises. Les filles de Lui photographiées par Jean-Pierre Bourgeois aux Seychelles ou aux Bahamas avaient cet indéfinissable grain de peau. Elles portaient des noms simples et charmants qui respiraient la province : Laurence, Nathalie, Agnès, Katy ou Sandra.

Vermeer balnéaire

La miss Camping et sa lointaine cousine, la désirable et non moins mystérieuse cagole de la Méditerranée, dévoilent leur bonne santé et leur humeur taquine sans faux-semblants. Bien dans son corps et dans sa tête, cette amazone des bords de mer ose se présenter devant un public en petite tenue. Quelle abnégation ! On dirait un tableau de Géricault à l’heure de l’apéro, un Vermeer balnéaire. La principale caractéristique de cette miss des stations populaires est ce qu’on appelle le sex-appeal, qui se situe, à la juste limite, entre l’érotisme et la sensualité. Un savoir-être très français. Une éducation particulière. Dans une frontière marécageuse où le corps envoie des signaux forts sans pour autant outrager, sans tomber dans le salace. Ces admirables Miss Camping au bronzage plus ou moins zébré sont les sucres d’orge des vacances. Elles sauvent un séjour pluvieux à Quiberon ou une quinzaine venteuse à Lacanau. On attend leur venue comme celle du facteur. Elles rythment les soirées. Elles cristallisent les passions de la buvette. Elles sont un rayon de soleil dans une actualité pour le moins nébuleuse. Elles anéantissent tous les débats dérisoires sur le déficit public ou les grèves à la SNCF.

Leurs défauts sont des atouts

Avec elles, les paris entre amis n’ont pas l’aspect minable des tables de jeux, on mise sur cette infirmière de Caen parce qu’elle possède une légère cicatrice à la naissance d’un sein. Chez elles, les défauts sont des atouts. Leurs blessures, nos tendresses. De retour dans nos villes et nos tristes banlieues, elles continueront de hanter nos nuits. Leur délicat souvenir viendra atténuer le désarroi de la rentrée. Hugh Hefner, en créant la mythologie de la « girl next door », ne s’y était pas trompé. Ces filles-là ne sont pas irréelles, elles ne singent pas l’envie comme les mannequins des magazines, elles incarnent une France sans tabous. Une France grande et ouverte, débarrassée de toutes ses craintes absurdes.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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