Douce nuit, sainte nuit
Tout s’endort, l’astre luit
Chant de Noël

Il y a peut-être un monde des vivants et un monde des morts, qui mourra verra.

Il y a en tout cas à coup sûr le monde du jour et le monde de la nuit. Dans cette séparation immémoriale, chacun trouve plus ou moins sa place : le jour pour les créatures actives (la lumière du jour : un appel au mouvement), la nuit pour les êtres lunaires (l’éclat nocturne : un appel à la contemplation), la nuit ayant toujours eu ce statut particulier d’être comme l’autre monde : passé une certaine heure, l’homme devient un curieux solitaire, son horizon se dépeuple, son rythme intime ralentit (il marche plus lentement, il pense plus précisément), sa vie s’enrobe d’un mystère.

La nuit aussi, quand « tout s’endort et que l’astre luit », des angoisses cachées dans le fond d’une grotte se réveillent subitement : les démons intérieurs nous rendent visite, le sommeil semble avoir barricadé sa porte, le marchand de sable a tracé sa route, alors il faut sortir marcher, s’aérer l’esprit, écouter les bruits de la ville ; on sent en soi un appel à l’exil.

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La rue la nuit est ainsi un pays de gens désœuvrés : insomniaques, rêveurs, amoureux, prostituées, promeneurs sans but, mendiants fatigués. Des inconnus qui se croisent sans se voir, s’approchent sans se parler, un simple geste de la tête suffit, ça cohabite dans un étrange mélange de défiance et de complicité silencieuse. Le monde de la nuit est un pays rassurant. « Peut-être que la nuit le monde fait la trêve » (Alain Bashung, Sur un trapèze).

Mais voyez, finie la sainte nuit, amis lunaires, finie la douceur sous les astres et les réverbères, fermé le pays de la flânerie, cancel le monde des rêveurs, au placard les insomniaques : dès samedi 21h, la journée ne durera plus que quinze heures ; le reste sera un grand trou noir interdit. Les patrouilles veilleront à ce qu’on ne s’y aventure plus, d’ailleurs.

Après le discours du président Macron, mercredi, je me suis empressé de téléphoner à mon amie Louise pour que nous dînions ensemble avant qu’il soit trop tard. Elle me confesse :

« Le couvre-feu, pour moi qui suis insomniaque, est un enfer. Plus de vie nocturne, plus de promenade, me voilà condamnée à vivre avec les gens du jour, à leur rythme, dans un monde blafard. Mon seul répit m’est confisqué, impossible de sortir après 21h sans passe-droit ? Cela veut dire en définitive : impossible de flâner en rêvant sans autorisation. C’est encore pire que le confinement d’avril : nous pouvions au moins sortir une heure faire du footing ou promener notre chien. Désormais, les seules dérogations qui seront données après 21h auront des raisons professionnelles. Comme si seuls l’économique et le professionnel pouvaient encore expliquer qu’on vive la nuit. Crois-moi, il y a beaucoup de victimes non-économiques, et beaucoup de dommages en dehors de la sphère du travail ! Ceux-là, on n’entend pas en parler, parce qu’on ne voit plus le monde des rêveurs. Pourquoi a-t-on tellement oublié qu’il y avait d’autres vies possibles ?… »

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Louise n’a pas tort, dans son genre : c’est tout un pays de l’ombre qui voit se perdre, sans autre forme de procès, sa raison d’être. Qui voudra entendre les habitants de ce pays, puisque leur plainte ne s’exprime pas en langue comptable ? Sommes-nous même capables encore de comprendre que le temps lent, perdu, la contemplation, la flânerie inutile, le silence et l’ombre de la nuit sont des richesses propres, précieusement vacantes, autant que celles qui palpitent dans les comptes de résultat ? Le monde est-il condamné à n’avoir plus jamais de trêve ?

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