À la question « craignez-vous la fin du monde le 21 décembre ? », j’ai répondu  « oui ». Il fallait que je réponde « oui ». D’abord parce que par une glorieuse pente masochiste, je tiens démesurément à rembourser mon prêt étudiant avant que le ciel se déchire et que le craquement du sol commence son vrombissement. Ensuite, parce que les 13% des sondés qui ont répondu « oui » m’étonnent plus encore que la fin du monde elle-même. Non pas que leur méprise sur le jour et l’heure ait une quelconque importance, mais la signification même de leur crainte recèle des fonds métaphysiques.

De fait, craindre la fin du monde,  alors que le monde lui-même n’est plus qu’une vaste ruine où le chiendent même se refuse à percer, voilà qui est étonnant. S’accrocher à la Terre, ce cul-de-sac, rompue de désillusions, fendue d’impasses, et surtout grosse du vide de son époque, voici qui est surprenant.

L’étonnant est là : continuer de chanter la beauté du monde face contre terre. Accueillir la fleur et son fumier avec. Alors bien sûr, dans le lot, il y a celle qui regrette ses cours de tai-chi. Le véreux spéculateur qui ne se remet pas de la vanité de son flouze, peau de balle désormais ; et le philanthrope, s’écriant volontiers que le monde est beau mais qui, avant l’obscurcissement du ciel, aurait bien abattu les gars du camion poubelle …Ceux-là craignent la fin du monde, certes, mais comme l’heure qui va les déposséder d’eux-mêmes, insidieuse minute minant les certitudes, voleur fameux dans la nuit épaisse. Ils ont réussi, sans nul doute, et c’est pour cela même que la fin leur arrive atroce en plein cœur.

Mais que dire de ceux qui, en revanche, ayant goûté du Sauternes, simplement, et trouvé dans la robe d’or une échancrure par laquelle passe une autre lumière,  ont estimé que c’était assez pour voter « oui » ?  Que penser de ceux qui, blessés par la beauté d’une fleur, ne voulant pas perdre l’éclair de cette rencontre, ont craint la fin ? Enfin l’homme qui, déstabilisé par la course d’un enfant, la couleur qu’après la pluie le ciel jette contre les murs, ou bien l’inflexion de voix d’un passant, a la gorge nouée et veut continuer de vivre ?

Et tout d’un coup, la fin du monde n’est plus une hypothèse qui fleure bon le marronnier, mais cette évidence qui précipite nos conversions. Elle est une imminence non datée, la seule vérité du jour, puisque elle est seule capable de rehausser chaque chose en la cerclant d’un mystère unique. Aussi nous est-il toujours permis d’y aller de notre confortable snobisme, raillant l’obscur illuminé claustré dans son abri antiatomique. Et sans doute n’avons-nous pas tout à fait tort. Mais notre ironie peut nourrir l’erreur contraire, vider le réel de son urgence et de sa pesanteur. L’illuminé se leurre grossièrement, prête au réel un spectaculaire niais, mais son persifleur se préserve de vivre à hauteur de mort, camoufle sa peur en assurance. Gustave Thibon  résume cette dernière posture en une phrase sublime de son et de sens : « Nous voyons poindre l’aurore douteuse et bâtarde d’une civilisation où le souci stérilisant d’échapper à la mort conduira les hommes à l’oubli de la vie ».

Et le sondage, avec tout ce qu’il contient d’incrédulité et de dédain, recouvre sa vocation première. Le mot vient frapper l’oreille et s’enferrer en nous de tout son sens. C’est autre chose, tout d’un coup, que la purée Mousseline, le saucisson ou le thé aux fruits rouges des habituels sondeurs. « Craignez-vous la fin du monde ? » relève d’une mystique autrement plus concrète : « Aimez-vous voir passer les nuages dans le ciel, et si « oui », cela vous déchire-t-il l’âme en deux ? », ou bien encore « Votre parquet retient les pas singuliers de votre mère, de votre sœur, de votre chien, et cela vous atteint au ventre comme un coup de lame ? ».

À la fin du monde,  c’est une vraie partie de chair : les yeux scrutent pour la dernière fois le réel, et pour la première fois peut-être les couleurs leur adviennent dans leur simplicité violente. Voilà que je me surprends à regarder plus longuement l’étrangeté d’une flaque d’eau. L’esthète peut s’émerveiller d’un monochrome sans que cela soit une pose. Les narines se gonflent et l’odeur d’un moteur froid peut nous faire pleurer. Mozart est frappé de vanité, mais il vient habiter les silences autrement. Et que dire de nos mains, rideaux ridés qu’ouvrent sur le monde l’ordure comme la soie, la barre moite d’une rame de métro ou la joue de ma fiancée. Avant de reprendre une hiérarchie que le mépris ne saurait ravir, toutes choses se valent ; mais c’est pour apparaître l’instant d’après, en une aveuglante mesure, à leur juste place.

Vers la fin du Voyage au bout de la nuit, Bardamu discute avec l’abbé Protiste, le curé de la Garenne-Rancy : « il faudra mourir […] plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve, quand même […]. » C’est le problème avec la fin. Les choses se dilatent et commencent, et par leur source nous débordent du dedans, surtout quand il faut crever. Oh ! je voudrais si bien me draper d’indifférence devant la fin du monde, et pourtant, la merveille de ces banalités, le timbre unique d’une voix, l’éclair sombre et fugitif de ton regard, la fraîcheur des mains sur un front brûlant, et même, enfin, l’heure élue où par un dur labeur je suis né; tout cela de me faire trembler devant leur possible fin. Et cette fin vient nous frapper de vanité, certes, mais pourvu que nous commencions quelque chose !

*Photo : PhotoGraham.

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