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Du syncrétisme au crétinisme…

Du syncrétisme au crétinisme…

valsaintes new age

Les lieux respirent la majesté des plus beaux sites cisterciens ; au bout d’une route du bout du monde, au cœur d’une vaste vallée où alternent oliveraies et champs de lavande, à quelques kilomètres de Simiane-la-Rotonde, remarquable village perché médiéval aux confins des Alpes-de-Haute-Provence et du Vaucluse, se dresse le magnifique « oppidum de Boulinette ». Ce coin perdu dans une région où les citadins fortunés aiment prendre leurs quartiers d’été présente l’avantage non négligeable d’être quasiment désert. Rien ne rebute plus le touriste que les autres touristes.

Le vacancier catho qui refuse de bronzer idiot s’attend à découvrir un véritable trésor spirituel. Si les guides ne parlent guère de l’abbaye de Valsaintes, l’office de tourisme du coin la présente comme une abbaye cistercienne, « depuis 1180 » : aux portes du Luberon, « la sœur provençale oubliée du Thoronet, de Silvacane et de Sénanque ». Rien que ça. On a hâte d’y être.

Malheureusement, une fois à l’intérieur du site, le plus naïf des convertis perd vite ses illusions. Après avoir été délesté de 6 euros, qu’il donne cependant d’un cœur encore léger à l’idée − saugrenue − qu’ils contribueront à maintenir une vie monastique authentique au cœur de ce désert, il est en effet accueilli par une curieuse colonne rocheuse, qui aurait plus sa place à Carnac qu’au cœur d’une abbaye romane.[access capability=”lire_inedits”] C’est une sculpture en « granit de Mauritanie » en forme d’aiguille, de plusieurs mètres de haut, vers laquelle, d’après la brochure gracieusement vendue 5 autres euros dans la boutique du site, sont censés converger tous les soleils des quatre saisons, au moment des équinoxes et des solstices, mais aussi au moment des Imbolc, et autres Samhain, sans oublier les Beltaine et les Lugnasad, fêtes celtiques d’un catholicisme qui paraîtra douteux au plus ignare des baptisés. Plus loin, une statue vaguement christique mais d’un kitsch achevé, avec gourdin de pèlerin et brebis égarable sur l’épaule, est platement intitulée « Le Berger ». Étrange. Plus bizarre encore, le chemin serpente jusqu’à un vaste rocher, dont on nous apprend qu’il s’agit d’un « dragon de pierre », posé à l’endroit même − les choses sont bien faites − où « le dragon du ciel et le dragon de la terre s’unissent ». Sans blague ? J’ai l’impression d’entendre saint Bernard tonner dans sa tombe. Mais ce ne sont que quelques badauds qui ricanent grassement devant un panneau : ils ont découvert l’ « espace de fertilité », une zone herbeuse délimitée par des espèces de dents de pierre, à l’intérieur de laquelle pousse un chêne, souverainement indifférent aux élucubrations des propriétaires du lieu. « C’est sans doute là que les curés tripotent les petits garçons », persifle derrière moi un quidam en tongs.

Je me tourne en hâte vers l’église : on m’a promis un portail roman du XIIe siècle. Il est là, sobre et magnifique, transporté ici au XVIIe. C’est un « monument historique » depuis 1979. Mais à l’intérieur, le cauchemar reprend. Les vitraux figurent les quatre éléments symboliques « dont toute la création matérielle et immatérielle est composée » − la terre, l’air, l’eau et le feu. J’apprends, toujours dans ma brochure,  encore, que « nombre des premiers cisterciens  » étaient en fait des disciples d’Arius, ce prêtre qui « mit en cause la divinité de la personne de Jésus-Christ ». Saint Bernard, pardonne-leur, même si j’ai peur qu’ils sachent parfaitement ce qu’ils font. Je relève la tête pour constater que pas une seule fois, le nom ou la figure du Christ n’apparaît dans cette « église » où la cérémonie la plus sacrée ne célèbre pas Noël ou Pâques, mais le solstice d’hiver. À 12 euros l’entrée, elle affiche complet longtemps à l’avance. Il semble qu’aucune cérémonie catholique n’ait jamais eu lieu dans l’« église » restaurée. Un ou deux prêtres sont, paraît-il, venus, sans doute pour constater l’ampleur des dégâts, et sont repartis pour ne jamais revenir. Le 21 décembre, on y fêtera, au son d’une harpe celtique, « la lumière solaire [qui] passant par l’oculus adombre le centre de l’autel, tel l’Esprit-Saint couvrant de sa divine bonté tout être de bonne volonté ». Une affiche dans un coin sombre de la nef nous apprend en passant que « la naissance de l’enfant Jésus, au soir du 24 décembre à minuit, découle de cette mythologie solaire issue de la nuit des temps »… L’« enfant Jésus » qui découle d’une « mythologie solaire », voilà donc ce qu’ils avaient fait de mon Dieu…

Faut-il vraiment s’émouvoir de la profanation sacralisante d’un tel lieu ? Après tout, l’abbaye était abandonnée depuis près de deux siècles lorsque les propriétaires actuels se sont installés pour restaurer un bâtiment en ruine. En outre, le New Age, sous une forme ou sous une autre, est un mouvement parareligieux qui jouit d’une certaine influence dans la France contemporaine et, à ce simple et seul titre, ne mérite-t-il pas d’être respecté, comme méritent d’être respectés ses adeptes ? Enfin, si les occupants font vivre à leur façon un lieu depuis longtemps abandonné, à la fois par l’Église et par l’État, où est le problème?

Le problème, c’est que ces gens s’appuient sans vergogne sur une histoire religieuse vieille de huit siècles pour nous vendre leur galimatias paganisant. Le problème, c’est aussi que tout ce petit monde qui trône à Valsaintes entre « géométrie sacrée » et « guérison holistique » fait de moins en moins figure d’excentrique et de plus en plus figure de notable. Le jardinier de la roseraie du lieu tient sa chronique hebdomadaire de jardinage sur la station France Bleue Provence. Le « directeur et fondateur de l’abbaye de Valsaintes » (sic) a reçu, le 14 juillet 2005, des mains de Léon Bertrand, ministre délégué au Tourisme, et en présence de Jean-Louis Bianco, président du Conseil général des Alpes-de-Haute-Provence, la médaille d’argent du tourisme. Et, last but not least, la communauté touche au total et au bas mot, outre les subventions liées à la restauration du site dont je ne connais pas les montants, des dizaines de milliers d’euros de subventions de la région PACA et, surtout, de l’Union européenne, au titre d’une faraude « innovation en milieu rural : partage de vie à l’abbaye », dans le cadre du « Fonds européen de développement régional ».

Je me demande ce qu’en pensent les vénérables moines de Notre-Dame de Sénanque, à l’autre bout du Luberon, qui, en tant que congrégation religieuse, ne peuvent recevoir aucune subvention mais qui, en partageant leur existence à l’abbaye selon une règle presque intangible, innovent néanmoins en milieu rural, chaque jour que Dieu fait, depuis seulement huit siècles et demi.[/access]

*Photo : Jardin de l’Abbaye de Valsaintes (FlickrDelusions).

Décembre 2012 . N°54

Article extrait du Magazine Causeur


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Florentin Piffard est modernologue en région parisienne. Il joue le rôle du père dans une famille recomposée, et nourrit aussi un blog pompeusement intitulé "Discours sauvages sur la modernité".

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