Si la frontière fascine, la dépasser passionne. Confrontés à une Terre qui a livré presque tous ses secrets, où l’homme peut-il trouver cette part d’inconnu qui l’excite tant ? Dans l’espace, nous répond Pierre-Henri d’Argenson, auteur de l’essai La fin du monde et le dernier dieu (éditions Liber, 2018). Entretien.


Causeur. Vous prenez comme postulat que le monde était fini, qu’il sera bientôt à nu, qu’on aura bientôt tout découvert. Cela provoquerait une lassitude chez des hommes faits pour explorer. Pourtant de nouvelles découvertes scientifiques sont faites en permanence, des endroits tels que les fonds marins restent énigmatiques. On pourrait aussi évoquer la quête de soi, la découverte de l’Autre, ceux que l’on côtoie tous les jours et qui restent des énigmes… A-t-on réellement fait le tour de notre planète ?

Pierre-Henri d’Argenson. Oui, même s’il reste des endroits à explorer, globalement on sait à peu près à quoi la Terre ressemble au-dessus et en-dessous. Je cite dans mon livre quelques zones inexplorées aux confins du Venezuela, en Asie du Sud-Est, mais ça reste anecdotique par rapport au fait que nos satellites sont capables de couvrir la totalité de la Terre. Il n’y a plus une seule île perdue, on peut aller à peu près partout. C’est l’aspect que j’appelle « Fin de la géographie ».

Aujourd’hui le tourisme de masse c’est faire sans risque ce que d’autres ont fait de manière risquée autrefois.

L’autre aspect dont vous parlez, qui est la découverte de soi n’est bien entendu pas terminée. Mais à partir du moment où l’on n’a plus rien de neuf à découvrir, on risque de faire de l’homme une nouvelle frontière, c’est le projet transhumaniste. Quant à la découverte de l’Autre, je me souviens d’une interview d’Antoine de Maximy dans l’émission « J’irai dormir chez vous » qui disait qu’il n’y avait plus d’étrangers sur Terre, on connaît tout le monde. On est en relation en un clic avec des gens qui sont à l’autre bout de la planète. La découverte de l’autre est terminée ! Aujourd’hui le tourisme de masse c’est faire sans risque ce que d’autres ont fait de manière risquée autrefois. On se promène dans des lieux qui sont dits sauvages mais qui en réalité ne le sont plus. On va rencontrer des gens qui étaient autrefois des étrangers lointains mais que l’on peut aujourd’hui côtoyer très facilement, dont on connaît tout, et avec qui on peut discuter très facilement, l’anglais étant devenue une langue internationale. Il y a une forme d’ennui qui se créée, liée au fait qu’il n’y a plus d’exotisme.

Et la solution que vous proposez dans votre essai pour contrer cette lassitude, c’est de partir à l’aventure, à la quête d’une planète sur laquelle l’homme pourrait vivre et survivre. Toutes les recherches qui sont menées actuellement sur l’espace, toutes les découvertes qui sont faites sont-elles tournées vers ce but-là ?

Oui, je pense que c’est ce qui motive l’exploration spatiale. Ce n’est pas l’aspect scientifique ou utilitaire qui importe mais foncièrement, les gens se passionnent pour ça car on va découvrir des choses qui nous sont totalement inconnues. On va poursuivre l’aventure humaine, l’espace est devenu la nouvelle frontière.

Je préférerais que l’on développe des algorithmes pour envoyer des sondes et pour explorer l’espace plutôt que pour nous fliquer dans des supermarchés

Je n’étais pas un grand passionné de l’espace à l’origine. Je suis parti dans le sens inverse en me posant la question de savoir si l’homme était condamné à vivre sur sa planète, et surtout, s’il était capable de vivre avec l’idée que la Terre pourrait être à la fois notre berceau et notre tombeau. Et je ne pense pas, je suis convaincu que c’est existentiellement insoutenable. D’une manière on d’une autre il faut trouver autre chose…

En ce moment un grand nombre de scénarios courent sur une éventuelle catastrophe climatique qui précipiterait la fin de l’espèce humaine. Cependant vous n’envisagez pas ce départ comme une fuite, un enjeu de survie…

Effectivement, ce n’est pas une fuite mais la poursuite de quelque chose qui est profondément ancré en nous. On a un besoin d’exploration qui est viscéral, qui explique que l’homme se soit répandu sur Terre, qu’on ait eu envie d’aller voir au fond des océans, d’aller dans l’espace.

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Je n’ai jamais entendu dire que dans l’histoire, les conquêtes des hommes aient toujours été une question de survie. Peut-être de besoin parfois, pour trouver des débouchés économiques, on pourrait par exemple penser à la conquête de l’Amérique. C’est ce même besoin de débouchés que l’on retrouve dans le spatial. C’est le projet du New Space et d’Elon Musk et de tous les gens qui ont compris qu’au vu de l’ampleur des fonds nécessaires, on ne se tournerait pas vers l’espace avec des objectifs purement scientifiques. Il faut commencer à créer une économie de l’espace. Il y a des pays, je pense notamment au Luxembourg, qui ont déjà posé les bases juridiques pour faire des explorations minières d’astéroïdes. On n’est plus dans la science-fiction ! Ce qui, il y a vingt ou trente ans, était de l’ordre de la science-fiction fait maintenant partie de programmes réels. A mon sens l’espace est important car il permettra de diriger notre besoin d’exploration vers des choses qui sont bonnes pour l’homme. Typiquement je préférerais que l’on développe des algorithmes pour envoyer des sondes et pour explorer l’espace plutôt que pour nous fliquer dans des supermarchés et nous envoyer des pubs en temps réel. Parce que c’est à ça que servent pour le moment les progrès technologiques : faute d’être mis au service de grands projets, ils sont dirigés vers la consommation et l’asservissement de l’être humain à une utopie techno-transhumaniste. Si on enlevait l’espace et on laissait l’homme sur Terre en renonçant à tout projet de conquête, que se passerait-il ? La population devenant de plus en plus nombreuse, on n’aurait rien d’autre à faire que de s’agglutiner dans les grandes villes, consommer, se surveiller et finir par se taper les uns sur les autres.

Elon Musk aurait-il tout compris ?

Je ne sais pas. S’il a autant de succès, c’est qu’il touche un point sensible de la psychologie profonde des hommes, qui ont besoin d’aventure et d’exploration. Je suis cependant plus réservé sur la possibilité d’un scénario catastrophe. Stephen Hawking disait qu’il faudrait partir car la Terre allait s’effondrer et que l’on ne pourrait pas survivre. Je n’y crois pas trop, je pense que si c’est une question de survie, l’homme trouvera toujours une solution, même si c’est avec difficulté. En revanche, il supportera difficilement de vivre enfermé. Mon point de départ c’est de regarder a quoi ressemblent nos vies sur une Terre où il n’y a plus rien de vraiment neuf, si ce n’est l’approfondissement de la surveillance mutuelle et la numérisation des hommes. Quand je dis qu’on a tout exploré, je ne parle pas que de la géographie. Nous avons expérimenté tous les régimes politiques, toutes les formes de religions, toutes les formes d’art…La condition humaine est devenue très ennuyeuse! Je consacre d’ailleurs un chapitre de mon livre à la « Fin de l’Eros », qui est l’une des conséquences de cet ennui.

Si l’homme partait sur une autre planète, n’y aurait-il pas un risque qu’il exporte sa manière d’être, ses travers et que l’on se retrouve confrontés exactement aux mêmes problèmes ?

Totalement, et un des buts du livre est de poser les limites de l’exploration spatiale. Cela ne résoudra pas définitivement nos questions existentielles, même si elle en approfondira certaines, ni nos vices immémoriaux que sont la cupidité, la méchanceté, l’exploitation de la nature, etc. Il n’y a qu’à voir à quoi ressemble la Lune, déjà recouverte de déchets spatiaux, ou les orbites basses atmosphériques, polluées par des satellites morts et des débris. On est déjà en train de transformer notre banlieue proche en poubelle. Quand on ira sur Mars on ira aussi balancer nos déchets, on va aussi créer des nuisances, c’est évident. Ça fait partie du mélange de tragédie et de gloire de ce qu’est la nature humaine. L’espace ne fera pas de nous des êtres fondamentalement bons.

Comment imaginez-vous une société sur une autre planète ? En quoi ce serait différent de la Terre ?

Ça serait assez similaire aux BD de Leo (Aldébaran, Bételgeuse, Antarès), qui mettent en scène une humanité partie coloniser d’autres planètes. Ces planètes fictives sont tellement loin de la Terre qu’il y a une coupure qui se fait et une société complètement différente qui se crée. Ce que je trouvais le plus juste dans cette société c’était le mélange de nouvelles technologies et de pratiques complètement archaïques. On pourrait très bien imaginer que le jour où l’on mettra les pieds sur une autre planète, on arrivera avec un vaisseau et des moyens extrêmement performants. Cependant, quand il faudra accomplir des choses aussi simples que trouver à manger, chasser, pêcher, fabriquer des abris, je pense que l’on reviendra à des techniques extrêmement basiques, primitives.

Il n’y a qu’à voir les zoos, dans lesquels les animaux, à force d’être enfermés en surnombre dans des espaces clos finissent par développer des maladies, à s’entretuer et à dépérir d’ennui.

J’évoque également dans mon livre la fin de l’histoire, qui se manifeste par le fait qu’on a expérimenté tous les régimes politiques. Je ne pense pas que l’homme soit capable d’inventer autre chose. Une société humaine à des milliers de kilomètres fonctionnerait certainement d’une façon assez semblable à la nôtre, avec peut-être une autre dimension liée à l’existence de relations interplanétaires. Je ne vois donc vraiment pas l’espace comme un lieu de réalisation ou de rédemption qui pourrait nous sauver et nous permettre de recommencer à zéro, même si ça fait partie de nos fantasmes.

De nos fantasmes ?

Oui le fantasme du grand recommencement, celui du Déluge ou celui de la conquête, Noé dans la Bible ou Interstellar. S’il y a des tas de films catastrophes sur un virus qui détruit tout, ce n’est pas parce que les gens en ont peur, c’est parce qu’ils sont passionnés par l’idée de se retrouver dans un petit groupe à tout recommencer. C’est renforcé par le sentiment que l’on est devenus mauvais, trop nombreux, nuisibles à nous-même. Le mythe de la table rase fait ainsi partie des grands mythes humains. Ce n’est pas forcément un bon mythe, je ne rêve pas d’une humanité qui serait massacrée ou ravagée par des virus, je pense au contraire que l’on est capables de vivre assez longtemps sans grande catastrophe.

En revanche, il y a un moment où l’enfermement deviendra nocif. Il n’y a qu’à voir les zoos, dans lesquels les animaux, à force d’être enfermés en surnombre dans des espaces clos finissent par développer des maladies, à s’entretuer et à dépérir d’ennui. Pour l’instant ce n’est pas visible, c’est masqué par la consommation numérique et la découverte du monde urbain. Cela passionne notre génération et la conforte dans sa cage dorée. Mais ça n’aura qu’un temps, ce n’est pas durable. Beaucoup de ces gens là sont malheureux et vont devenir fous, j’en suis sûr. Quand je vois que l’on peut présenter à des jeunes de vingt ans comme idéal de faire quarante ans de carrière à rester assis derrière des tablettes et où le seul point fort de la journée c’est d’aller boire des cafés en ayant l’air cool… Ce n’est pas du tout cool, c’est totalement pourri!

On est effectivement passés d’une ère très manuelle, artisanale à une ère où tout ce qui touche à l’intellectuel est beaucoup plus valorisé…

Mais jusqu’à quel point ça peut tenir ? Je ne crois pas que ce type de vie que l’on peut avoir dans une grande métropole, en ayant son petit studio, en allant consommer, en ayant des tas d’amis virtuel puisse rendre l’humanité heureuse à très long terme. Il y en a qui vivront ça très bien, mais collectivement il y aura certainement une réaction de rejet, d’opposition.

Si toute cette consommation nous rendait heureux, ça se saurait… Il va falloir trouver autre chose.

D’ailleurs ça se voit déjà, il y a des tas de gens qui parlent d’un retour dans la nature. On incite de plus en plus les gens à se lever, à marcher, à se dépenser. C’est très bien mais comment fait-on concrètement quand on n’a plus d’activité physique contrainte et forcée ? Faire de la muscu, faire une randonnée sans but sont des choses qui auraient consterné il y a 300 ans, où camper signifiait encore aller chasser et ramener de la nourriture. La plupart de nos loisirs maintiennent artificiellement des modes de vie qui ont été les nôtres pendant des milliers d’années.

C’est ce que vous décrivez lorsque vous évoquez la société de consommation ?

La critique de la société de consommation est trop facile, elle a été faite. Je suis très honnête, j’en profite aussi, comme nous tous… Je ne dis pas que la société de consommation est pas un mal, c’est ce qui nous permet de tenir. Elle nous permet de combler la fin de la nouveauté terrestre par une forme archaïque de satisfaction. Ça peut tenir un certain temps, mais ce n’est pas éternel. Je trouve que l’on commence d’ailleurs à en percevoir la fin. Depuis les années 80, nous sommes entrés dans une crise, qui n’est pas matérielle, mais existentielle. La société de consommation ne nous rend plus heureux. Je pense que les gens étaient profondément heureux dans les années 60 lorsque les loisirs de masses sont arrivés. Le constat actuel est qu’on n’a jamais eu autant de dépressions, de consommation d’anxiolytiques, de suicides, et ce majoritairement dans les pays les plus riches. Si toute cette consommation nous rendait heureux, ça se saurait… Il va falloir trouver autre chose. Pendant des millénaires, cette autre chose ça a été l’aventure, même en 1960 l’espace était une nouvelle frontière. Depuis que l’on a arrêté ces grands programmes spatiaux, il n’y a plus de grande aventure…

A quand le « Grand départ » ?

Il y a un effet de seuil de richesse pour partir. Or la destruction de l’environnement risque de nous entraîner vers une régression considérable, peut être définitive. On a donc intérêt à résoudre la crise écologique car les ressources technologiques et financières qui sont nécessaires pour aller sur une autre planète sont énormes. Pour ça, il faut garder des sociétés humaines qui soient dans une dynamique de richesse. Et ce que l’on est en train de faire avec la planète ne va pas du tout dans ce sens-là. Si on n’est pas capables de résoudre cette crise écologique, on n’aura plus les moyens d’aller dans l’espace. La solution de l’espace ça ne peut pas être une fuite. On n’aura les moyens d’aller dans l’espace que si l’on trouve les moyens de maintenir une Terre vivable. Etre capable d’atteindre une planète d’une autre étoile, ce n’est pas avant un siècle. Mais ça peut aller plus vite parce que le progrès technique va vite. Au début du siècle, on arrivait à peine à traverser la Manche avec des avions qui ressemblaient à des pédalos. Une quarantaine d’années plus tard on maîtrisait intégralement une chaîne de réactions nucléaires auto-entretenue, on maîtrisait le niveau de l’atome. Il ne faut pas sous-estimer la capacité du progrès technique…

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