On ressort en DVD les Justicier dans la ville. Idéologie douteuse mais très bon cinéma!


Même si le cliché qui veut qu’ « on ne pourrait plus faire un film comme ça aujourd’hui » est aussi usé que fallacieux, c’est une expérience curieuse de redécouvrir les Justicier dans la ville à une époque où les cinéphiles semblent beaucoup plus fragiles et préfèrent les leçons de catéchisme sur grand écran plutôt que les œuvres ambiguës ou allant à l’encontre de leurs croyances.

Port d’armes pour tous

Alors disons-le d’emblée puisque c’est entendu : l’idéologie des Death Wish est des plus contestables puisque Michael Winner, même s’il s’en défend, fait l’apologie des armes, de l’autodéfense, de la vengeance et de la peine de mort. Il n’hésite pas à travestir la réalité pour défendre sa thèse puisque le port d’armes pour tous semble la solution idéale pour vaincre la criminalité dans le premier volet (les tueries de masse qui ensanglantent régulièrement les Etats-Unis prouvent le contraire) tandis qu’il prétend que Paul Kersey a fait diminuer de 50% (!) la criminalité à Los Angeles dans le numéro 2 ! Et ne parlons pas de la manière dont le cinéaste caricature les personnages qui pensent le contraire, présentés soit comme de rêveurs gauchistes, soit comme des crétins finis (le docteur dans Un justicier dans la ville 2). Si les deux films ont obtenu un tel succès, c’est qu’ils ne s’adressent jamais à la raison du spectateur mais à ses tripes, à l’émotion la plus immédiate.

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Reçu de manière individuelle, ils sont tout à fait légitimes. J’ai beau être un farouche opposant à la peine de mort et à l’autodéfense, je comprends très bien que quelqu’un qui a vu l’assassinat ou le viol de son enfant, de sa femme ait des envies de meurtre (moi le premier !). L’émotion individuelle est tout à fait légitime mais la raison doit la contrer, doit faire comprendre que la vengeance est la pire des solutions. Ce pas de côté, Michael Winner ne le fait jamais et c’est en ce sens que les films peuvent être contestés.

Western urbain

Ce que j’écris n’est pas tout à fait vrai. Un justicier dans la ville 2 débute par de nombreux plans généraux de Los Angeles et le cinéaste s’attarde longuement sur la célèbre colline d’Hollywood. De cette manière, il montre également que nous sommes dans un film, une œuvre de fiction et non pas dans un plaidoyer pro-domo. Et la meilleure manière d’appréhender ces deux œuvres, c’est justement de les voir comme de pures fictions, reprenant sans vergogne mais avec beaucoup de talent (Michael Winner est un bon cinéaste : songeons au Flingueur ou à La Sentinelle des maudits) les codes des genres.

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Un justicier dans la ville, par exemple, est un véritable western mais transposé dans le cadre de la jungle urbaine. Paul Kersey (Charles Bronson), un architecte sans histoire, voit sa vie basculer lorsque sa femme se fait tuer et sa fille violer par une bande de voyous. D’abord profondément opposé au maniement des armes, il se laisse convaincre par un homme d’en reprendre une et de débarrasser les rues de New-York de toute la racaille qui y pullule. Le film s’inscrit dans une époque où la délinquance dans la Grosse Pomme était particulièrement élevée. On hume ici l’atmosphère déliquescente de la ville que l’on retrouvera chez Scorsese (Taxi Driver), Lustig (Maniac), Ferrara (New-York, 42ème rue) ou Henenlotter (Basket Case).

Face à cette situation, la police semble impuissante et laisse faire, ce qui nous vaudra également une série de flics adeptes de méthodes plus radicales chez Fleisher (Les flics ne dorment pas la nuit) ou Siegel (Dirty Harry). Paul Kersey est dans la lignée de ces héros individualistes qui basculent de l’autre côté de la Loi pour faire régner la justice. En ce sens, Michael Winner rejoue l’opposition entre les pionniers américains (adeptes du colt) et la « civilisation ». C’est d’ailleurs à Tucson, Arizona, que la bascule se fait, dans un décor de western. Un des clients de Kersey lui explique l’intérêt d’avoir une arme et persuade notre homme que lorsque la « civilisation » ne parvient plus à protéger l’individu, il faut qu’il se fasse justice lui-même.

Vengeance

Charles Bronson écume alors les rues sordides de New-York et agit comme un justicier solitaire de western. Le film est très bien réalisé, efficace (voir les scènes dans le métro qui ont pu inspirer Todd Phillips pour Joker) et il a l’habileté de faire un portrait nuancé de son héros. Si Kersey devient un adepte de l’autodéfense, sa « conversion » ne se fait pas immédiatement et il hésite longuement avant de franchir le pas.

De ce point de vue, Un justicier dans la ville 2 est plus brut de décoffrage. Le schéma est le même (cette fois, Paul Kersey perd sa fille qui est violée et assassinée, ainsi que sa femme de ménage qui subit le même sort) et notre vengeur ne fait pas dans la dentelle. Dans le premier épisode, Bronson ne poursuivait pas les assassins de sa femme (on pouvait reconnaître d’ailleurs le jeune Jeff Goldblum parmi eux) mais nettoyait les rues de la ville de tous ses voyous. Dans le deuxième, il s’agit vraiment d’un film de vengeance (plus « revenge » que « vigilante » pour employer le jargon anglo-saxon à la mode), un genre où s’illustrèrent quelques artisans italiens. Si je prends cette comparaison, c’est que le film a un côté crapoteux assez caractéristique de ce que l’on retrouvera dans ces œuvres transalpines : la violence se fait plus sanglante (la fille de Kersey meurt empalée sur une grille) et les scènes de viol (il y en a deux) sont assez complaisantes. Même s’il ne prend pas de gants, Winner fait preuve d’un solide sens de la mise en scène et prouve qu’il est un excellent artisan. Son film est efficace, bien rythmé et réserve quelques très beaux moments de mise en scène. A un moment donné, Paul Kersey passe devant une boutique où l’enseigne indique qu’il s’agit d’une entreprise de dératisation. Déjà lorsqu’il retrouve le premier des tueurs de sa fille, c’est dans un sous-sol glauque envahi par les rats. Le message est clair : les voyous et autres délinquants sont de la pure vermine, des rats que Paul Kersey s’emploiera à exterminer. Si le propos peut heurter nos consciences raisonnables, n’oublions pas qu’il s’agit aussi d’une pure fiction à vocation cathartique (comment ne pas s’identifier à un père de famille qui a perdu sa femme et sa fille ?)

Avec le recul des années, ces deux Death Wish apparaissent comme des témoignages assez intéressants de ce fut la société américaine des années 70 et 80. A la période de doute et de désillusions qui caractérisa les années 70 succéda le temps des héros solitaires et justiciers (le deuxième volet est d’ailleurs produit par la Cannon de Golan et Globus) caractéristiques des sinistres années reaganiennes…

Un justicier dans la ville (1974) de Michael Winner avec Charles Bronson

Un justicier dans la ville 2 (1982) de Michael Winner avec Charles Bronson

(Editions Sidonis Calysta)

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