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Bruno Carette: le génie des Nuls

Pour la première fois, son frère Didier ouvre la boîte à souvenirs

Bruno Carette: le génie des Nuls
Bruno Carette dans le film de Gérard Jugnot, "Sans peur et sans reproche" (1988). © Sofimage / Arturo Productions Photos / AFP

Disparu à 33 ans, Bruno Carette (1956-1989) était le membre le plus prometteur de la troupe des Nuls. Pour la première fois, son frère Didier ouvre la boîte à souvenirs, de l’enfance en Algérie à ses débuts au cinéma en passant par leur jeunesse militante nationaliste-révolutionnaire.


Trente ans de trop. Fin 1989, le comédien Bruno Carette nous quittait à 33 ans. Membre de la troupe des Nuls, il laissait à ses acolytes comiques Chantal Lauby, Alain Chabat et Dominique Farrugia le souvenir d’un acteur surdoué. Nul ne le raconte mieux que son frère aîné Didier Carette, comédien et ex-directeur de théâtre aujourd’hui conseiller régional (RN) d’Occitanie.

Histoire méditerranéenne

Avec sa voix de basse et ses yeux rieurs, Didier passerait facilement pour une réincarnation de Bruno. Son histoire est en grande partie la sienne. Elle débute dans les années 1950 en Algérie. Un ingénieur métropolitain électrifiant la Kabylie rencontre une institutrice d’origine espagnole enracinée depuis cinq générations dans la wilaya de Tipaza. De leur union naissent Didier (né en 1950), Bruno (1956-1989) et leur sœur, qui grandissent à Alger jusqu’à leur départ pour la métropole en mai 1962. « Nous sommes partis persuadés de revenir. Nous ne pouvions imaginer l’indépendance de l’Algérie », se souvient Didier avec émotion. Une certaine France moisie les accueille en intrus. Un jour, dans un hôtel miteux, quelques Palois réunis au petit-déjeuner commentent ainsi un reportage télévisé sur l’arrivée des pieds-noirs : « Putain, ils pouvaient pas rester chez eux ces cons-là ! »

Bien que l’œuvre des Nuls ne s’y réduise pas, les blagues scato finissent par le lasser

En réaction, les frères Carette héroïsent « les quelques personnes qui s’étaient battues pour nous », l’OAS et Bastien-Thiry dont Bruno a toujours conservé la photo. « Lorsque ma sœur a été présentée aux membres de sa belle-famille, ils attendaient une voilée ! » en glousse encore Didier. Le temps d’une escale de trois ans au Maroc, où leur ingénieur de père est affecté, la famille retrouve les joies du Maghreb. Retour à Toulouse en 1966. Par nostalgie de l’Algérie française, Didier adhère à Occident. Son cadet Bruno entre au Mouvement jeune révolution, qui deviendra le Mouvement solidariste français, avant de passer à Ordre nouveau. Les frères ont alors les cheveux longs jusqu’aux épaules. Mai 68 étant passé par là, même à la droite de la droite, « on exprimait un rejet très fort du conservatisme » et des sympathies anarchistes. Leur esthétisme les pousse aussi bien vers « un vieil anar espagnol qui avait des livres jusque dans son frigidaire » qu’aux côtés du gudard Jack Marchal, créateur du fameux rat noir et auteur du tube alternatif Les nazis font des bêtises. Une fibre méditerranéenne les conduit régulièrement en Italie aux réunions du parti néofasciste MSI dont ils apprécient le chef charismatique Giorgio Almirante (1914-1988). « Bruno l’avait rencontré par hasard dans un train », raconte Didier. Un éditeur d’essais traditionalistes, ami de jeunesse de Bruno qu’il accompagnait régulièrement dans les couscous toulousains ou autour d’un joint, confie : «Bruno n’avait pas une once de début de commencement de racisme. La dernière fois que je l’ai vu, à la fin des années 1970, il était monté à Paris voir Almirante. » De l’autre côté des Alpes, l’aura du patriarche sicilien va bien au-delà de son propre camp puisque à sa mort, le président de la République italienne, le dirigeant du Parti socialiste et même l’ancien chef des partisans communistes se recueilleront sur sa dépouille.

Repéré par Canal + : “Objectif Nul”

Pour Bruno Carette, la décennie 1970 s’achève à Paris. Pendant que Didier pratique l’art dramatique, Bruno intègre l’École française des attachés de presse (EFAP) et signe son dernier coup d’éclat politique. Lorsque la justice menace d’expulsion les cathos tradis qui occupent Saint-Nicolas-du-Chardonnet, il dort dans l’église en soutien à monseigneur Lefebvre. À la sortie de l’EFAP, faute d’emploi, Bruno descend chez ses parents installés à Cannes. Après six mois à vendre des assurances, il répond à une annonce de FR3 Méditerranée. La station recherche des animateurs radio. C’est là, au début des années 1980, qu’il fait la connaissance de Chantal Lauby, avec laquelle il présente des programmes radio puis l’émission « Bzzz ». À coups de sketches, Lauby et Carette moquent le téléphone rose, la publicité, les journalistes, les Français, les Arabes, les juifs, les antisémites… Gros succès local. Repérés par Canal +, Chantal et Bruno montent à Paris sur invitation de la chaîne cryptée qui leur adjoint l’animateur météo Alain Chabat puis Dominique Farrugia. Dans la série « Objectif nul », Carette campe naturellement le cuisiner Zeitoun, à l’accent aussi piquant que les merguez.

Certains s’étonneront du passé droitier de Bruno Carette tant les Nuls incarnent la gauche culturelle version Canal +. Des fausses pubs telles que le diptyque épicier Hassan Céhef (« C’est pôssible ! ») / Robert Tripoux (« La maison ne fait pas crédit ! ») semblent défendre la préférence immigrée en pleine vague SOS racisme. Avait-il tourné casaque ? Non, songeons au petit pied-noir méprisé à son arrivée sur le continent. « Ça peut paraître paradoxal pour des gens qui se situent à l’extrême droite, mais la France rance de l’épicier Robert Tripoux avec le portrait encadré de Raymond Barre ne nous convenait en aucune façon. Aujourd’hui, la chose ne serait certainement pas présentée de la même façon parce que le contexte a totalement changé », décrypte Didier Carette.

Vers le cinéma

De la galerie de personnages créés par Bruno émergent deux héros récurrents devenus cultes : Jean Meyrand et Mizou-Mizou. Avec sa tignasse bouclée et son bandana autour du cou, le premier est un Léo Ferré de sous-préfecture qui entonne inlassablement : « 68 c’était hier pour moi aussi / Et puis y’a eu la rue Lepic / On bouffait du riz cantonais / Et puis soudain ils ont chargé, les flics… » Sa source d’inspiration ? Un chanteur à textes toulousain ami de Didier. Après avoir assisté à son tour de chant dans un cabaret, Bruno reçoit une illumination comique. Quant au pétomane espagnol Mizou-Mizou, interprète des tubes du top 50, Bruno Carette en a un jour conçu l’idée à la plage. « Ma mère était totalement retournée en disant “Mais tu ne vas pas faire ça ! Enfin, c’est pas possible !” Et Bruno a persisté et signé », en sourit Didier.

Bien que l’œuvre des Nuls ne s’y réduise pas, les blagues scato finissent par le lasser. Au cours de ses derniers mois, Bruno Carette s’émancipe de plus en plus du groupe. Admirateur de Peter Sellers, Youssef Chahine et Vittorio Gassman, lecteur de Nimier et Blondin, il se destine au grand écran. Après une comédie de cape et d’épée signée Gérard Jugnot, Bruno trouve un emploi à sa mesure dans Milou en mai. Louis Malle lui offre le rôle de Grimaldi, un chauffeur routier fort en gueule et avide de sexe. « Moi les communistes, je les emmerde ! » tonne ce prolo en plein Mai 68. À Michel Piccoli qui le prend avec mépris pour une starlette du petit écran, Carette répond ironiquement : « Vous avez totalement raison Docteur Teyran ! [NDLR : du nom du héros de série B que Piccoli jouait quelques années plus tôt sur TF1] » Sorti en salles peu après sa mort, Milou en mai lui est dédié. Comme cet article.

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Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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