Prenons de la hauteur. Ou plutôt de la profondeur, puisqu’il s’agit ici de s’intéresser aux résultats de recherches archéologiques sous-marines conduites en Égypte depuis une vingtaine d’années par une équipe d’archéologues fouillant deux villes submergées dans l’embouchure du Nil, Thonis-Heracleion et Canopus. Les recherches ont mis en évidence les intenses relations spirituelles et commerciales entre l’Égypte et les autres cultures méditerranéennes, en particulier la Grèce. Les objets présentés remontent à la Basse époque (664–332 av. J.-C.) et à la période gréco-romaine (1332 av. J.-C. – 295 ap. J.-C.). Le fait que l’on ait ajouté au matériel exposé des objets supplémentaires, empruntés à divers musées égyptiens, révèle que l’exposition vise non seulement à présenter l’exploit technique des archéologues sous-marins, mais aussi à montrer une vision cohérente du monde méditerranéen au moment où celui-ci glissait lentement de l’Orient vers l’Occident.

La cohabitation de monuments et d’objets de cultes relevant de diverses religions – ce qui n’est pas une information nouvelle – est mise en évidence à travers le fil conducteur du personnage central de Serapis, création syncrétique de l’époque hellénistique (Ptolémée) destinée à supplanter, sans heurter les coutumes locales, l’ancien dieu égyptien Osiris, dont, en outre, un nouvel avatar allait finalement naître à l’époque romaine avec la déification d’Antinoüs, sur lequel nous reviendrons.

À l’entrée de l’exposition, une splendide stèle en granite noir, attribuée au règne du pharaon Nectabeno Ier (vers 380 av. J.-C.), vaut son pesant de pierre de Rosette, tant son état de conservation est remarquable, en vertu de son long séjour sous l’eau. On remarque aussi des représentations magnifiques d’Isis et Osiris, du taureau sacré, Apis, dont le front est orné du disque solaire, ainsi que plusieurs bustes ou torses de Serapis, dont un en bois de sycomore, lui aussi parfaitement conservé. Dès la deuxième salle, Serapis est à la fête. Les recherches archéologiques ont permis de mieux connaître les mystères célébrés en son nom et en son honneur, organisés annuellement à Thonis-Heracleion. Une barque dérivait sur le fleuve, ornée d’une effigie de Serapis entourée de petites amulettes et de centaines de lampions, puis la barque était coulée.

Suivant la logique chronologique de l’exposition, les anciens dieux égyptiens cèdent peu à peu la place au syncrétisme hellénistique, lui-même finalement supplanté par la civilisation romaine. La dernière salle est ainsi dédiée à l’empereur Hadrien. On raconte que lors d’un culte rendu à Serapis en présence de l’empereur, le favori de ce dernier, Antinoüs, est tombé dans l’eau du Nil et s’est noyé. Hadrien, inconsolable, a divinisé son jeune amant en tant que nouveau Serapis. C’est tout ce que l’on apprend. Une rapide lecture des Mémoires d’Hadrien, sans parler d’ouvrages plus savants, permettrait de compléter ce tableau idyllique, aux sens propre et figuré, par une description plus précise des relations surprenantes (sadomasochisme ? perversion narcissique ?) entre l’empereur et son favori.

Que penser de tout cela ? Il n’est pas évident de décrypter Sunken Cities. Chacun est libre de décider si l’exposé chronologique met en évidence un progrès décisif de l’humanité ou, au contraire, un processus irréfutable de déclin. Sur le plan du style (esthétique), on parcourt les siècles en passant du massif et du symbolique égyptien au raffinement de la statuaire gréco-romaine pour terminer avec les élégantes bouclettes au front d’Hadrien conjuguées avec les muscles bandés d’Antinoüs. Est-ce le signe d’un progrès régulier vers un réalisme toujours plus efficace ? Ou alors est-ce un déclin constant, de la puissance évocatrice égyptienne vers le naturel grec puis vers le kitsch classique romain ? Les organisateurs de l’exposition n’en disent rien.

La question du sens éthique n’est pas non plus résolue. Cela démarre avec des histoires mythiques, grandioses et légendaires. Osiris et Isis, frère et sœur, mari et femme, père et mère du petit Horus au crâne chauve ; le frère félon, Seth, découpe Osiris en morceaux, mais Isis, femme et sœur fidèle, retrouve les morceaux, les recoud et ressuscite le martyr. Quelques salles plus loin, cela termine avec l’histoire d’amour inquiétante et sordide, marécageuse, pour ainsi dire, entre l’empereur Hadrien et le jeune Antinoüs. Notons qu’il a fallu tout le talent de Marguerite Yourcenar pour faire dire à l’empereur : « Je n’ai pas le droit de déprécier le singulier chef-d’oeuvre que fut son départ. » Suicide sacrificiel ? Exécution rituelle ?

Cette exposition, il me semble, en mettant en évidence une évolution dont on hésite à qualifier le sens, invite à une vision métaphorique et répétitive de l’histoire, où les mêmes forces continuent justement à s’opposer sans relâche. D’ailleurs, en Angleterre, ce pays conservateur sur lequel règne une reine justement admirée pour son goût et sa réserve, en un mot pour son allure de sphinx indéfectible et indémodable, offrant à son peuple une perspective authentiquement longue sur les grandes vérités, il apparaît aussi qu’il est possible, si l’on en croit la revue Spectator, dans ce même pays que les services sociaux de l’État se proposent de prescrire des substances hormonales à une adolescente de 14 ans pour l’aider, contre l’avis de ses parents, à changer de sexe[1. Rod Little, « How Pete Burns helped to create our fatuous modern world »(Comment Pete Burns a contribué à la création de notre stupide monde moderne), Spectator, 29 octobre 2016]. Triste chute. Et quelle étrange contrée des tendances contradictoires, où le stable et monumental égyptien cohabite avec les frasques romaines !

Contre toute notion de chronologie, faisant fi des concepts de progrès ou de déclin qui nous tracassent, nous autres Français, les Anglais chérissent la liberté : chacun pour soi, tout en même temps, tout de suite. Et les droits illusoires (ceux d’une adolescente dépressive) s’allient avec les pires excès de l’étatisme (les services sociaux en mal de toute puissance), tout en cohabitant – a contrario – avec les plus vénérables institutions (la reine d’Angleterre).

Libéralisme : sauve qui peut ! Oui, mais il vaut mieux ne pas être Antinoüs et tomber entre les mains d’Hadrien.

Sunken Cities, British Museum, Londres, jusqu’au 29 novembre.