Alors que les romans de la rentrée littéraire ont rivalisé de noirceur – entre crime, suicide, dépression et cannibalisme ! – un livre va à contre-courant de l’ambiance générale : Les nuits de Williamsburg de Fréderic Chouraqui. L’auteur met en scène son avatar, Samuel Goldblum, dandy indolent, écrivain quadragénaire, juif, parisien, homo-mais-pas-que, dans un roman baroque et  hilarant. Tout commence quand Samuel est convoqué par son éditrice qui le vire sans ménagement pour cause d’écriture trop communautariste, à savoir juive et  homo. Elle lui conseille de prendre l’air.

Du Marais à New York

Samuel croise un de ses copains paumé du Marais qui lui annonce qu’il quitte la France. Il va donner une dernière chance à sa vie, s’étant fait embaucher dans un restaurant bio de New York, à Williamsburg exactement. Samuel aussi a pensé partir, se «dépayser» comme dit son éditrice. Mais où? Sur les terres nouvelles d’Australie ou du Canada? En Israël? A New York, pas question.  Il sait trop que New York n ‘est plus ce qu’elle était. La ville s’est embourgeoisée et son « esprit de révolte est en soins palliatifs ». S’ils revenaient, ses héros de papier ne s’y retrouveraient pas. Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Cassidy , tous ceux de la Beat Generation.  Une génération audacieuse, libre, révoltée, courageuse. Samuel s’est trompé d’époque, il n’aime rien de la sienne, ce cauchemar climatisé  lisse et soumis.

Williamsburg! Soudain, voilà qu’aux oreilles de Samuel, ce nom s’ouvre comme un sésame.  Et si ce Williamsburg tombé du ciel était cette «terre de lait et de miel, une Nouvelle Sion»? Samuel n ‘a aucune attache, sa vie est une page vide, tout est possible, il décide de suivre son copain. Sans argent, sans logement, sans travail, il part pour Williamsburg. C’est dans ce voyage loufoque que nous entraîne Frédéric Chouraki.

Branchés et loubavitchs

Où l’on découvre d’un côté, un Williamsburg branché, ce « bain de l ‘entre-soi, prescripteur de tendances dupliquées, où fleurissent squats alternatifs et potagers urbains » et d’un autre la communauté juive loubavitch  menée par un rabbin à la Orson Wells et dont la fille, Rebecca,  rousse somptueuse met en pratique avec le beau Samuel les préceptes du Zohar dictant la gloire de l’énergie sexuelle.

Intelligent et cultivé, Les nuits de Williamsburg porte un regard cruel sur notre époque. Mais on rit beaucoup. Car Frédéric Chouraki a le don de passer sans transition du grave au léger, du sacré au profane, comme il excelle à  passer de la fornication la plus débridée à la complexité d’un verset de la Torah. Preuve d’élégance et de talent.