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Brexit: Le Royaume, uni contre les robots

Brexit: Le Royaume, uni contre les robots
Image: Soleil.
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Image: Soleil.

Tout ce qu’il y avait à dire de grandiose et de tragique sur le Brexit a été dit. Toutes les choses en « -té », comme identité, souveraineté, légitimité. En « -isme », comme indépendantisme, irrédentisme, libéralisme, sophisme. En « -ie », comme économie, démocratie, connerie. Reste à commenter les volets comique et métaphysique de l’affaire.

« C’est mauvais, les cocos, on la refait. »

Le spectacle qu’offre un démagogue parvenu est d’un comique dont l’essence a bien été saisie par les Marx Brothers, mais dont l’effet est toutefois limité par le sentiment qu’éprouve le spectateur que si le démagogue est parvenu, c’est qu’il est au pouvoir, et donc jouit de la capacité de nuisance qui va avec. En revanche, le Brexit nous a fourni le spectacle du démagogue qui se tire une balle dans le pied dans son désir de se maintenir au sommet, du démagogue déparvenu, si je puis dire, et ce comique-là n’a rien qui arrête l’hilarité du spectateur. C’est l’humour total. Le ratage en direct de ses sophismes tentateurs, la justice immanente qui le frappe sous la forme d’une démission obligatoire, l’échec du cynisme qui se grave sur son visage en le figeant pour l’éternité dans une sidération humiliée, sa métamorphose instantanée en mouton noir, en agneau sacrificiel, en bouc émissaire, en dindon de la farce, en marionnette de ses propres turpitudes devenues fatales à son ambition, sa petite magouille lui revenant en boomerang dans le chignon : toute la méchanceté qu’il y a à s’esbaudir est consommée dans ce spectacle. Qu’il nous vienne de Westminster ajoute à la surprise et en prolonge l’effet. Magie de l’Europe, probablement : le bouffon devient un rôle anglais.

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Comique aussi est la revendication immédiate, par ceux qui n’aiment pas le résultat, de réinitialisation de la séquence, comme s’il s’agissait d’une scène que les figurants devaient rejouer : « C’est mauvais, les cocos, on la refait. » Dans cette veine, ce ne sont pas tant les Écossais et les Irlandais qui nous gênent, ni même les banquiers – car tous trois forment une de ces fameuses « communautés intentionnelles » perdantes au résultat, dont les réactions négatives et les velléités sécessionnistes sont classiques en pareil cas –, ce sont plutôt ces jeunes qui n’ont pas voté et qui se plaignent du résultat. Il faudrait quand même que quelqu’un leur explique que l’exercice de la citoyenneté dans la démocratie consiste parfois à se déplacer avec ses vrais pieds, le jour dit et non pas la veille ou le lendemain, pendant les plages horaires spécifiées, dans un endroit physique qui a pour nom « bureau de vote », pour y mettre dans le secret de l’isoloir un bulletin imprimé à l’encre, qui exprime leur opinion, dans une enveloppe ; et, la chose faite, la placer dans une urne d’où on la tirera le soir, pour compter sa voix au nombre des opinions de tel ou tel camp. Quant à ceux qui ont voté mais éructé après coup sur Facebook qu’ils étaient prêts à changer de nationalité pour ne pas vivre sous les lois d’un pays de ploucs, on peut comprendre leur dépit, mais s’ils n’aiment pas la démocratie, qu’ils essayent la dictature technocratique molle. Ces jeunes gens festifs semblent n’accepter que les bonnes surprises, n’attendre par hypothèse que du bon de la démocratie (EasyJet, Eurostar, Erasmus, des joli(e)s Nordiques sans frontières et sans entraves) et la prendre pour une prestation logistique au service du fun perpétuel de leur moi jouissant. Il y a un malentendu. Qu’on le dissipe en expliquant à ces chères têtes blondes que la démocratie, c’est beau comme principe, mais c’est assez pénible comme pratique. Il semblerait que l’âpre discipline nécessaire à son exercice se soit perdue.

Le peuple dit non, la situation reste dans le oui

Tout ceci est distrayant mais n’est que l’écume des choses. Le vrai événement, c’est la transformation de la décision en non-décision, ou plus exactement le caractère devenu définitivement négligeable de la souveraineté nationale. D’où vient cette voix nouvelle qui dit : « Vote toujours, tu m’intéresses » ? Car il ne s’agit plus aujourd’hui de la manœuvre classique consistant pour la représentation nationale à annuler après coup la volonté référendaire, comme en France. Non, l’art contemporain, c’est l’annulation politique du vote pour raisons techniques. Le coup de force invisible, niché dans les algorithmes. On touche ici à la mutation métaphysique de la politique contemporaine, à son entrée dans le règne robotique. Le Brexit est devenu la première séquence historique où la démocratie est inopérante pour des raisons techniques. Le peuple dit non, la situation reste dans le oui. C’est la nouvelle magie de l’Europe. C’est un nœud gordien qui se reconstitue après avoir été tranché. Les Alexandre se succèdent pour le trancher, mais le nœud est devenu virtuel, une sorte de culbuto en hologramme, que les épées ne tranchent pas, encore moins les bulletins de vote. Un mauvais rêve, comme dans les feuilletons Le Prisonnier et Les Envahisseurs, et plus récemment dans le film Matrix. Tout se passe comme si les pays étaient scotchés aux milliards de milliards de lignes de code informatique qui régissent les accords commerciaux, douaniers, policiers, monétaires, interbancaires, boursiers, aériens, etc. L’indétricotable est devenu l’alibi des processeurs pour conserver le pouvoir, avec l’appui des technocrates et des bien-pensants, devenus les idiots utiles de l’informatique, elle-même devenue presque libre, ivre de puissance, et qui sera un jour, ou est déjà, sentimentale (Luc Ferry prédisant la chose à moyen terme, on peut en déduire qu’elle s’est déjà produite). Brexitez si vous voulez, nous disent les algorithmes, mais il va falloir réécrire plusieurs centaines de milliards de lignes de code qui tournent toutes seules et qui sont interfacées avec le reste du monde. Le choix : l’hiver sous tous rapports ou le statu quo. Moi Système d’Information ou le chaos. La Sainte Trinité du Processeur, du Serveur et de l’Application ne se laisse pas comme ça pousser dehors par des vraies gens, fussent-ils britanniques, dont la vitesse de calcul est dérisoire, l’obsolescence programmée, la rationalité défaillante (au passage, nous notons que l’interface humaine de cette Trinité, la vitrine charnelle de l’immense programme informatique européen qui nous gouverne est M. Juncker : quand la machine pourra sentir le beau, changera-t-elle d’égérie ?). Un jour viendra, aux couleurs grises du tertiaire marchand, où l’Europe des robots exigera d’être aimée et obéie, et aura les moyens de ses exigences. Il est déjà terrifiant de confier son argent à des programmes informatiques, que deviendrons-nous quand ils seront devenus sentimentaux, voudront être aimés ? L’Europe va devenir ça : une grosse machine informatique cynique et sentimentale.

Un pas de côté ?

On sait que le mouvement de l’université de la Singularité, brouet techno-philosophique californien grassement financé par les geeks, attend comme le Messie le jour proche où la puissance de calcul des processeurs excédera celle des cerveaux humains. Elle attend ce moment comme une chance donnée à la mutation anthropologique : les humains penseront moins que les machines, auront moins de mémoire, et potentiellement moins de sensations. On pourra donc s’en remettre à elles pour devenir ce que l’on veut. Éternelle jeunesse, réalité enrichie, illimitation à la carte. Dans ce monde proche, de quel poids pèse la démocratie anglaise ? Les agriculteurs pas contents ? Les choix des citoyens britanniques dans un espace politique qu’on appelle démocratie ? Ne parlons même pas de leur histoire. Les Normands, les Plantagenêt, les Lancastre, les York, les Tudor, les Stuart, les Hanovre, les Windsor : poubelle, fichier nettoyé. Réduits à leur fiche Wikipédia par décret de Palo Alto. L’Europe californienne est en marche, arrêtons-la : voilà le bon côté du Brexit.

On a beaucoup de mal à trouver le fameux « pas de côté » qui permettrait au projet européen de cesser de ressembler à Facebook, c’est-à-dire à une coalition de narcisses ultralibéraux qui deviennent gauchistes incandescents ou nationalistes intransigeants dès qu’ils expérimentent une contradiction, et qui redeviennent narcisses ultralibéraux quand ils ont fini par obtenir la satisfaction de leur faux désir. Le Brexit est une tentative pour trouver ce pas de côté. Mais pour l’instant, l’Angleterre n’a pas encore gagné contre les robots.[/access]

Été 2016 - #37

Article extrait du Magazine Causeur


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