Les Brésiliens se dirigent-ils vers un duel Bolsonaro – Lula à la prochaine élection présidentielle ? Au-delà des contingences politiques, la libération du charismatique leader du parti des travailleurs dit en tout cas beaucoup des Brésiliens.


Lula a quitté la prison sur décision de la cour suprême brésilienne. C’est un petit pas pour Lula et un énorme bond en arrière pour le Brésil. 

Ils ont été plus de vingt magistrats à se pencher sur le cas Lula, plus de cent recours ont été interposés avant son incarcération il y a plus d’un an. Jamais aucun Brésilien n’a eu droit à autant d’égards et de précautions, c’est pour cela que j’affirme le plus calmement au monde que Lula est coupable et que personne n’en doute réellement au Brésil.

Le drame de ce pays, un éternel espoir déçu, est qu’une grande partie de l’intelligentsia applaudit la sortie de prison de l’ex-président. Les élites culturelles, artistiques et universitaires – ces gens qui ont le temps de réfléchir – sont surexcitées à l’idée de voir l’Etat de Droit bafoué et l’impunité réaffirmée. Décidément, le Brésil n’a pas besoin d’un ennemi extérieur, ses élites suffisent à le ruiner par leur aveuglement et leur compromission avec la culture de l’infraction.

Les Brésiliens privés de bonne gouvernance

Bien entendu, les marchés financiers sont catastrophés. Mais les indicateurs boursiers ne signifient pas grand-chose en vérité. Ils ne couvrent pas l’état d’esprit de cadres supérieurs, de managers et de professions libérales qui, ouvertement ou en secret, se réjouissent de l’impunité de Lula. Ces personnes travaillent et collaborent avec les grandes entreprises brésiliennes cotées en bourse : ces bac+5 représentent le triomphe absolu du marxisme culturel qui a trouvé au Brésil sa terre promise.

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Pour comprendre la résilience de Lula, il faut faire appel à la psychologie voire à la psychiatrie. Comprendre l’inconscient collectif des Brésiliens qui, depuis 500 ans, se livrent à des dirigeants à la fois incompétents et malhonnêtes. On dirait qu’un archétype est à l’œuvre dans la psyché des Brésiliens: la figure d’un monstre à mi-chemin entre le chef féodal et le bandit de grand chemin. Pensez à cette basse aristocratie italienne du Royaume de Naples du XVI° siècle: des petits barons incapables de contrôler les routes et les frontières de leur fief mais qui s’acharnent, en retour, sur les paysans résignés et les citadins désarmés. Les « princes » vivent dans une splendeur de pacotille obtenue par le pillage et l’octroi de privilèges absurdes. Ils ne font pas de politique, ils gèrent une entreprise familiale criminelle. L’Histoire se résume ainsi à une mise à sac régulière du pays pour payer le train de vie d’une minorité tout aussi médiocre que parasitaire : la famille élargie du baron, la cour, une clique d’artistes et de « proto-intellectuels ».

Le Brésil est un Royaume de Naples aux dimensions continentales. Une immense Sicile bloquée au XVI° siècle, elle a découvert la 4G mais ignore encore la bonne gouvernance.

Lula chef féodal

Lula est ce chef féodal sorti des profondeurs du Nordeste, cette immense périphérie brésilienne dont la déréliction morale et le retard économique rappellent, toute proportion gardée, le mezzogiorno italien et ses provinces promises à un sous-développement éternel.  

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L’entrée de Lula en politique s’est faite à São Paulo, l’équivalent de Milan sous les tropiques, une cité industrielle et dynamique. Il y a fait souche en important la (sous-) culture politique du Nordeste fondée sur le clientélisme et le mépris pour le savoir et la performance. Chef féodal, Lula a su s’entourer très tôt d’un parti organisé comme une confrérie dont la vocation unique est la conquête du pouvoir par et pour Lula. Le bonheur des Brésiliens n’a jamais été la priorité. Jamais Lula n’a voulu connecter les Brésiliens au tout-à-l’égout, leur offrir une éducation digne ce nom ou des hôpitaux décents. 

La trajectoire du parti des travailleurs (de Lula) est surtout l’histoire d’une infection de la politique brésilienne par une maladie qui affaiblit les défenses morales de la société et aveugle les corps intermédiaires.  C’est une sorte de communisme (un mal en soi) qui déteste l’excellence (Lula n’a jamais été à l’université et s’en vante), ouvre les prisons pour libérer les pires criminels au nom d’un humanisme perverti et s’empare des sociétés étatiques (dont le géant Petrobras) pour les piller au nom du peuple bien sûr.

Archétype contre archétype

Bolsonaro est apparu comme un remède à l’infection. Une sorte de chimiothérapie. Les Brésiliens l’ont appelé au pouvoir tandis que les partis se sont ligués contre lui (même à droite).  Le peuple a vu en lui le début de la solution et non la solution en soi car tous sentaient qu’il était trop fruste et pas assez préparé. Les élites ont crié au loup car le capitaine à la retraite avait promis de toucher au mode de vie décadent de la nomenclatura : cocaïne et cannabis à gogo, liberté sexuelle extrême et sans pudeur, cohabitation sans-gêne avec l’argent sale de la drogue et de la fraude.

Ceux qui, comme moi, croient encore dans les chances du Brésil de s’en sortir voient dans la sortie de prison de Lula une ultime chance pour Bolsonaro. Il a enfin un ennemi à sa hauteur, un ennemi en chair et en os et qui pourrait retrouver bientôt ses droits politiques donc se présenter contre lui en 2022. Face à un candidat comme Lula, Bolsonaro a toutes les chances de l’emporter.  

Ce n’est pas le bilan qui importera le plus, c’est ce que symbolise Bolsonaro dans la psyché brésilienne. Il est le contraire de l’archétype du chef féodal doublé du bandit. Bolsonaro correspond à cette pulsion d’ordre et de respectabilité qui habite, par intermittence, l’âme brésilienne. Le drapeau national affirme d’ailleurs « Ordre et Progrès », deux notions étrangères au Brésil depuis une quarantaine d’années. Il est peut-être temps qu’elles réémergent des profondeurs mentales où la gauche brésilienne les a refoulées.

Bolsonaro est aussi cette figure du paysan simple doté d’un franc-parler à la limite de l’impolitesse. Or, le Brésilien est un rural même s’il vit en ville : son imaginaire est celui d’un far west où le revolver parle plus fort et où la sagesse paysanne permet d’éviter des mauvaises rencontres (avec les Indiens cachés dans la forêt, les cobras ou les jaguars).

Les élections de 2022 seront la rencontre de deux archétypes rivaux. Je crois sincèrement que le paysan simple qui n’a pas sa langue dans sa poche l’emportera sur le chef féodal à l’éthique discutable.  Et après, on fait quoi ? Eh bien après la tempête, il faudra que la civilisation brésilienne s’invente un De Gaulle, un Eisenhower ou un Hassan II : un homme d’exception à la fois enraciné dans les traditions du pays et porteur d’une vision du futur qui mêle grandeur et réalisme. Gageure ? Bien entendu mais l’Histoire d’une civilisation est faite de rencontres furtives avec le sublime. Heureux seront les Brésiliens qui auront le privilège de porter au pouvoir un tel géant.

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