Jérôme Leroy a fait il y a peu un joli papier dans Causeur intitulé « Quel poème as-tu lu ce matin ? ». Il me semble intéressant de revenir ici sur ses propos car ils éclairent, me semble-t-il, de façon tout à fait intéressante un des ressorts de la contestation actuelle.


Jérôme Leroy, manifestant lui-même, le dit explicitement : derrière les raisons connues de toutes ces manifestations, il y a dans l’esprit de beaucoup des raisons latentes et plus profondes : « le monde que nous désirons tous dans ces manifs qui vont bien au-delà de leur protestation ponctuelle… ».

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Cela n’est pas vraiment une découverte car la dimension émotive, humaine, voire existentielle est sans doute plus importante dans l’envie de manifester et de se battre qu’un simple désaccord sur des histoires de points de retraite. Les problèmes « ponctuels », conjoncturels de décision politiques, fiscales ou sociales ne sont jamais que des déclencheurs qui libèrent des frustrations et des désirs plus profonds.

Le temps de la révolte

Parmi ceux-ci, Jérome Leroy insiste à juste titre sur la dimension du temps. Le temps qui manque nécessairement aux travailleurs, aux salariés comme aux entrepreneurs, pour voir le temps passer, pour apprécier la beauté du monde et des êtres, pour vivre plus pleinement et mieux en accord avec soi, avec les autres, avec le monde et la nature.

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Tout ceci n’est pas nouveau, c’était déjà une de nos obsessions en mai 68, et cela a d’ailleurs fait émerger des concepts comme la « qualité de la vie », et même la création sous Mitterrand d’un « ministère du temps libre ». Marx déjà posait comme idéal de vie de pouvoir être « pêcheur le matin, chasseur l’après-midi, philosophe le soir… ». Comment ne pas partager, ou en tout cas comprendre, de telles aspirations ?

Jérôme Leroy naïf?

Pourtant il y a quelque chose qui cloche dans tout cela. C’est la façon qui me semble un peu légère de nommer ce qui s’oppose à ce bonheur désiré, et du même coup de suggérer un moyen pour l’obtenir. Car il semble bien que le malaise existentiel, le mal vivre des hommes, viennent d’une cause simple : « le capitalisme nous vole le temps, un système économique aberrant nous pourrit la vie ». Cela n’est pas plus compliqué : supprimez le capitalisme, changez le système économique et vous trouverez le bonheur, la sérénité, la joie de vivre et la beauté du monde.

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Cette utopie qui, me semble-t-il, est d’une grande naïveté, est aussi d’une grande force mobilisatrice. Toutes ces manifestations, ces mobilisations puisent en réalité leur énergie dans ce désir vital et tellement humain du bonheur. Ces foules qui protestent, reflètent l’image d’une France malheureuse et dépressive, peut-être surtout parce qu’elle n’a plus ni cohésion ni projet fédérateur.

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