A l’heure où j’écris ces lignes, l’album de Bertrand Cantat, Amor Fati, est N°19 des ventes sur Amazon.fr. Le disque se vend extrêmement bien, depuis des semaines. Et si, au-delà des polémiques, on prenait la peine de l’écouter pour ce qu’il est : une œuvre musicale produite par un homme condamné pour meurtre il y a 15 ans. Certes, il est insupportable pour beaucoup d’admettre l’idée que des passionnés de musique, des ex-fans de Noir Désir ou encore de simples curieux donnent une chance à cet objet en l’écoutant.

Soigner le mal par le bien(-pensant)

L’intérêt artistique premier d’Amor Fati consiste en l’accès à l’œuvre d’un être frappé d’un double traumatisme moral irréversible : celui d’avoir tué l’être cher et de porter l’étiquette de « tueur » – d’une femme, d’une mère – jusqu’à la fin de ses jours. Sans parler d’un autre drame familial plus récent (2010) : le suicide de son ex-épouse et mère de ses enfants. Ne soyons pas dupes : dans ces chansons forgées dans les entrailles d’une âme déchue, l’auditeur cherche aussi à entendre la douleur primale cathartique, dans un jeu de miroir drainant ses propres démons. Et derrière la douleur, peut-être, la culpabilité. Car la notion de mal colle à l’œuvre autant qu’au chanteur. Et quand certains préconisent de soigner le mal par le mal, Bertrand Cantat, lui, s’autorise à soigner le mal par le bien. Surtout le bien-pensant (Cf. le morceau « L’Angleterre).

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Par-delà le bien et le mal, cet enregistrement ne revêt toutefois pas de grandes profondeurs nietzschéennes. Mais accordons à l’ex-Noir Désir un savoir-faire évident, un talent indéniable. Pour ma part, je retiendrai le morceau d’ouverture (« Amie nuit ») avec ses nappes synthétiques glaçantes façon Orange mécanique, belle descente introspective restituant un climat nocturne aux palpitations poétiques, l’éponyme « Amor Fati », rap fataliste entraînant (« Ce qui est est » est répété comme un mantra), « J’attendrai », boucle chamanique au coin du feu des cercles de l’Enfer, bijou de divagation mélancolique, et ce sera à peu près tout.

Le reste évoque la plupart du temps le Noir Désir période « Des Visages des figures », avec des éclaircies folk rock, voire pop, nécessaires exutoires pour le chanteur.

« Extraire la beauté du mal » ?

On peut maintenant s’interroger sur l’actuel acharnement de certains collectifs dits féministes à faire annuler les concerts de Cantat, notamment. Rien dans son œuvre ne justifie cela, depuis les débuts de Noir Désir. Ces organisations seraient mieux inspirées de garder leurs forces et leur énergie pour se pencher sur le cas de certains « artistes » dont les créations offensent ostensiblement l’image de la femme. De sinistre mémoire, on rappellera qu’une chanson d’Orelsan contenant des passages licencieux comme « ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », poursuivie par cinq mouvements féministes, avait bénéficié de l’indulgence des juges quelques années plus tard au motif de la prescription et de la liberté d’expression. Par contre, où sont les féministes et les politiques quand les rappeurs de Squadra et Landy chantent en 2017: « bitch, je veux pas déclarer mes sentiments, tu vas fermer ta gueule et tu vas sucer gentiment […] Fais des jumeaux à une blonde, t’as deux cons qui naissent » dans « En bas de chez moi » (18 millions de vues YouTube depuis août dernier) ?… D’autres rappeurs notoires, comme Booba ou Black M, se sont illustrés par leurs paroles violentes, sexistes, misogynes. Mais Cantat cristallise tellement d’hostilité par son acte impardonnable commis en 2003 qu’il est devenu une proie médiatique facile : se frotter à lui en bande organisée, c’est la garantie de s’offrir une pub à moindre frais sur la place publique, par l’effet repoussoir.

En outre, puisqu’on navigue en pleine poésie, notons que dans un projet de Préface aux Fleurs du Mal, Baudelaire écrivait : « Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. […] Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle. »

Tout un programme qui résume quelque part l’intérêt, l’essence, d’un disque comme celui de Bertrand Cantat. Merci Charlie.

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