L’épreuve de philosophie du bac 2018 avait lieu ce matin. L’occasion de réfléchir à la place et à la finalité de cette discipline fondamentale au lycée.


Les professeurs de philosophie lancent, à l’occasion de la réforme des lycées, un débat sur la place de la philosophie : fin des filières (dont la série L), quatre heures d’enseignement philosophique pour tous les élèves et choix, par les élèves, d’une option supplémentaire dite de spécialité en philosophie. Qu’en penser ?

D’abord ceci : que la philosophie, quand on manque de culture, est une activité totalement dénuée d’intérêt ! Les élèves de Terminale, L par exemple, reçoivent un enseignement de 8 heures par semaine. Mais ils sont amenés à réfléchir sur la nature de sciences qu’ils n’ont jamais pratiquées, sur la rigueur des mathématiques dont ils ne connaissent rien, etc. Et jusqu’à l’art dont ils n’ont qu’une connaissance très faible, le plus souvent issue des médias. En général, les élèves se reposent, en tout, sur ce qu’ils croient savoir – ils l’ont « vu à la télé » – et non sur une culture dont ils ne disposent pas parce que l’enseignement des lycées est devenu trop pauvre. S’il leur arrive d’avoir lu quelques auteurs américains, il n’est pas rare de les voir demander si Balzac, « c’est bien le dix-neuvième siècle ». Ou bien ils croient que Galilée a démontré que la Terre était ronde et qu’il a été condamné par ceux qui la voient plate. Ils pensent aussi que Newton est faux comme l’aurait montré Einstein…

La philosophie, une activité terminale

Il faut bien le reconnaître, l’enseignement de la philosophie, dans ces conditions, ne peut rien leur apporter et discuter du nombre d’heures à accorder pour telle ou telle filière du bac est sans intérêt… philosophique. Mais on en comprend l’intérêt corporatif et la défense des postes est nécessaire. Ne la dénonçons pas.

La philosophie n’est pas à proprement parler une spécialité comme le sont des disciplines ayant un objet propre. La philosophie n’a pas d’objet propre. Elle est une manière d’interroger ce qui se donne pour vrai ou pour valide. Elle est, depuis Platon, une mise en perspective et une délimitation des savoirs et opinions qu’elle dote d’un statut épistémologique qui fixe son degré de validité ou même son droit à exister.

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La philosophie est donc une activité terminale et certainement pas préalable. Elle n’est pas une science initiale, ni même une science autonome. La philosophie, par exemple, n’est pas la recherche du bonheur quoique certains courants aient fourni des recettes en ce sens, comme l’épicurisme ou le stoïcisme. Nul besoin d’être philosophe pour être heureux. En revanche, nul n’est sage sans être philosophe.

D’où l’absurdité, la philosophie n’étant que cette interrogation, d’en mettre dans les classes antérieures à la classe terminale des lycées. D’où, encore, l’absurdité de la philosophie pratiquée en école maternelle. Ce n’est pas qu’il faille sous-estimer le travail qu’on y fait sous ce nom, mais ce n’est pas de la philosophie. C’est une activité de maîtrise de la langue et de mise en ordre de ce qu’on a à dire, un courage de prendre la parole et de parler de façon à être entendu. Ce n’est pas rien, mais il ne faut pas appeler cela philosophie. Il en irait de même de tout enseignement de la philosophie qui voudrait trouver sa place, par exemple, dans les classes de Seconde. On n’y enseignerait rien qui ne soit déjà enseigné, et mieux, par les professeurs de lettres ou d’histoire ou même par les professeurs d’EPS. Ces derniers, par exemple, sont les meilleurs pour enseigner le courage, la prise de risques ou le dépassement de soi-même !

La philosophie doit échapper aux militants

La philosophie devient cependant une spécialité si l’on considère qu’il existe un corpus riche et fourni de philosophes dont il faut connaître les thèses, les méthodes et les vies. Il s’agit alors de l’histoire de la philosophie. Philosophiquement, on y apprend à penser avec les auteurs, et non à classer les idées, comme fait l’histoire des idées qui prend les idées comme des choses et non comme des pensées. Car opter pour une idée qui paraît bonne, qui aide à la « posture », ce n’est pas la même chose que revivre, sur les indications des Descartes, l’aventure du Cogito ou de parvenir, avec Kant, à empêcher la raison de tuer la croyance.

En ce sens, on comprend la réforme des lycées qui maintient la philosophie comme interrogation sur la culture et la distingue de la philosophie comme entrée dans le corpus des philosophes. La première est la philosophie nécessaire à tous. La seconde est la spécialité de ceux qui veulent aller plus avant dans la lecture des philosophes.

Il va sans dire que la philosophie se perdrait totalement si elle devenait – espérons que ce ne soit pas déjà le cas – un militantisme, révolutionnaire ou non. Et c’est la raison pour laquelle les professeurs de philosophie doivent, eux-mêmes, être des philosophes enseignant l’interrogation philosophique plutôt que des professeurs érudits en philosophie.

Le vrai problème est là. Comment trouver suffisamment de philosophes capables d’enseigner la pratique de l’interrogation philosophique ? Et si l’on peut trouver suffisamment de ces professeurs-philosophes, alors il faut réclamer un droit à l’interrogation philosophique pour tous. Après avoir rétabli un lycée qui enseigne vraiment.

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