Manifestation du 4 septembre, République (Paris). Photo : Daoud B.

Place de la République, dimanche 4 septembre, 14 heures. Des milliers de citoyens disciplinés défilent en rangs serrés, vêtus du t-shirt « Stop violence- agressions –insécurités », brandissant des drapeaux tricolores qui forment une nuée bleu-blanc-rouge. Juchée sur un camion dont la sono diffuse La Marseillaise, une oratrice scande « Violence, agressions, à quand la répression ? » sur l’air de l’hymne national. En soulevant des pancartes « Justice laxiste », la foule manifeste une colère longtemps restée sourde. En ce jour anniversaire de la proclamation de la IIIème République, quelle mouche a piqué cette place mythique de la gauche ? Un 6 février 1934 est-il en train d’émerger sur les décombres de Nuit debout ? Vous n’y êtes pas, cette demande d’ordre et de sécurité n’émane d’aucune ligue brune, ni du fan club français de Donald Trump…

Le mort de trop

Si mobilisation massive il y a, elle a été prise à l’initiative du Conseil représentatif des associations asiatiques de France (CRAAF), de l’Association des Chinois résidant en France, du collectif « Sécurité pour tous » et de quelques autres groupes de la même eau. L’événement déclencheur ? Le 7 août dernier, Zhang Chaolin, modeste couturier chinois d’Aubervilliers, a été agressé par trois lascars puis laissé pour mort entre deux barres HLM, sans qu’aucun témoin ne moufte ni ne donne l’alerte. Cinq jours plus tard, il succombait à ses blessures, suscitant une vague d’indignation parmi la communauté asiatique qui, fait rarissime, a marché trois fois par milliers ces dernières semaines, les 14 et 21 août à Aubervilliers puis aujourd’hui à Paris. Cette mort fut la goutte de sang qui fit déborder le vase d’une communauté vivant d’ordinaire en vase clos, mais légitimement courroucée par les rackets en règle que lui fait subir autre frange de l’immigration. Ainsi, les trois agresseurs d’Aubervilliers ont-ils reconnu les faits, mais nié leur caractère raciste, version retenue par le parquet. Et l’origine nord-africaine des coupables ne passe pas inaperçu dans la presse chinoise, un peu plus libérée que la nôtre lorsqu’il s’agit de désigner l’origine ethnique de certains sans crainte de stigmatiser

Un zeste plus consensuel, le chantre du cortège s’égosille dans le micro : « Des promesses ont été faites » mais « les autorités attendent ». L’homme paraît agacé par la surreprésentation des politiques qu’il exhorte « d’exécuter leurs promesses » et désigne comme de simples « témoins » (de leur impéritie ?). Ainsi parle le porte-parole du collectif « Sécurité pour tous » né après les émeutes interthniques de Belleville en 2010-2011[1. Evénements qui avaient servi de décor réel à l’incipit de Fractures françaises de Christophe Guilluy.] – entre Maghrébins et Chinois régulièrement dépouillés de leurs espèces.  Il faut bien admettre que la convocation du ban et de l’arrière-ban du théâtre politique a quelque chose de baroque : les maires PS des 10e, 13et 20e arrondissements de Paris, le premier fédéral socialiste, des représentants de la LICRA, de l’UEJF, Emmanuel Macron et la présidente de région Valérie Pécresse sont – à tort ou à raison – annoncés, de même que la quinzaine d’élus « d’origine asiatique » cosignataires de la tribune contre l’insécurité et le racisme antichinois parue ce matin dans le Journal du dimanche.  Autant de hiérarques socialistes défilant en solidarité avec des Chinois réclamant plus de sévérité, de flicage et de vidéosurveillance (fût-elle payée à leurs frais), l’ubuesque de la situation aurait fait sourire Jean Yanne…

Aux urnes, citoyens !

« Qu’un maximum d’Asiatiques s’inscrivent sur les listes électorales ! » appelle Jackie Troy, vice-présidente et secrétaire du Conseil représentatif des associations asiatiques de France. Cette ancienne militante libérale originaire de Shanghai fait preuve d’un entregent certain dans la gestion des relations publiques. Son vice-président Valéry Vuong, d’origine vietnamienne, milite au PS, ce qui confirme l’apolitisme de l’association. Mais il ne faut jamais dire « fontaine, je ne boirai pas… »  Imaginez la manne que représentent des milliers d’électeurs potentiels, de plus en plus tentés par la droite (et plus si affinités, Marine Le Pen ayant été la première responsable politique à réagir au meurtre d’Aubervilliers).

En guise de rabatteur, la région a donc dépêché Patrick Karam, saint patron LR des causes désespérées : outremer, diversité et chrétiens d’Orient. Fin politique, l’entrepreneur (multi)communautaire proche de Nicolas Sarkozy a fait ses armes au sein de la minorité libanaise de Guadeloupe. C’est en tant que vice-président de la région Île-de-France chargé de la vie associative qu’il drague les organisateurs de la manif : « La région possède douze bases de loisir. On peut privatiser l’une d’elles pour que la communauté asiatique organise un grand événement, par exemple à Saint-Quentin-en-Yvelines, près du château de Versailles. »

Une grande récré comme palliatif à la sécurité, voilà qui est bien gentil mais cache mal l’embarras des élus. Jusqu’ici politiquement inertes, les Asiatiques de France comptent bien peser de tout leur poids lors des prochaines échéances électorales. Dans des localités PS ou Front de gauche de la région parisienne, la mobilisation d’une communauté soudée au fort potentiel économique pourrait faire très mal. Ce qu’il reste de municipalités rouges ou roses autour de la capitale risque de ployer sous le poids de leurs contradictions : entre les risettes aux islamo-racailles et les promesses de sécurité aux travailleurs chinois, il faudra bien choisir. Quand les Chinois s’éveilleront, la gauche francilienne tremblera…

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.