On ne dira jamais assez combien la laideur de l’époque actuelle nous accable et nous désole. Une vulgarité de ton doublée d’une absence de style. Une lourdeur bien-pensante qui, chaque jour, envahit les écrans et les librairies. Et cette morgue suicidaire de filmer, écrire, manger, s’habiller comme tous les autres peuples, résignés à accepter ce destin tragique. La mondialisation a été jusqu’à standardiser nos émotions. Les Français y ont perdu leur singularité et leur sensibilité. Affirmer que « c’était mieux avant ! » n’est pas une posture réactionnaire mais un constat lucide et, sans appel. Il suffit de revoir « Les choses de la vie », le film de Claude Sautet (Prix Louis-Delluc 1970) adapté du roman de Paul Guimard sorti en 1967 chez Denoël.

Une France aussi inconstante qu’attirante

Ce bond dans le passé sur une musique de Philippe Sarde nous éclaire sur ce que nous avons été : des esthètes mélancoliques, des héros fatigués, des enfants tristes, des conducteurs imprudents, des amoureux en bout de course, c’est-à-dire les représentants d’une nation aussi inconstante qu’attirante. Les filles rêvaient en secret que Pierre (Michel Piccoli) les prendrait à la sortie du lycée dans son Alfa Giulietta Sprint, gris métallisé, phares « longue portée ». Leurs mères en mourraient de jalousie et leurs pères ne désapprouveraient pas complètement ce choix du cœur. Il y a des images que l’on n’oublie pas. Piccoli, cigarette pendante, nœud de cravate légèrement ouvert, les mains rivés sur le volant en bois de sa voiture italienne, le regard perdu dans ses souvenirs et ses amours, conduit trop vite sur une Départementale quand une bétaillère s’immobilise à un carrefour, près d’un lieu-dit appelé « La Providence ».

Les garçons débattaient, au bistrot du coin, de longues heures sur les avantages comparés des deux actrices à l’écran : Hélène (Romy Schneider) et Catherine (Lea Massari). Chacun vantant les mérites de sa protégée, trouvant dans un geste anodin, un supplément de charme ou dans une intonation particulière, les prémices à un rapprochement des corps. À vrai dire, elles n’étaient pas si faciles à départager. Romy, lunettes sur le nez, enfilant une chemise au petit matin, qui se met à taper à la machine avait de quoi réveiller les fantasmes plus enfouis. Le cinéma d’aujourd’hui produit-il quelque chose d’aussi érotique, classique et déroutant ? Le grain de peau de Romy et cet accent à couper au couteau faisaient grincer les lits dans les internats des années 70.

Romy contre Lea

Pour les adorateurs de Lea Massari, il ne faisait aucun doute que la fêlure de la belle romaine l’emportait sur la troublante viennoise. La voix de Lea, son amertume, sa retenue, son splendide visage de femme blessée lui assuraient la victoire finale. Mais, lorsqu’on entendait la « Chanson d’Hélène » interprétée par Romy, nous n’étions plus sûrs de rien. Ces deux femmes nous désarmaient. A l’été 1969, le tournage des «choses de la vie », notamment l’accident de la route, fut compliqué à scénariser et nécessita l’utilisation de nombreux véhicules. Ce dérapage non contrôlé n’était finalement qu’un prétexte à raconter l’errance amoureuse d’un homme mûr. Dans le roman qui a obtenu le Prix des Libraires en 1968, Pierre Delhommeau n’est pas un architecte mais un avocat parti plaider à Rennes et il ne roule pas en Alfa mais dans une MG 1100. Paul Guimard, admirable écrivain du sentiment refoulé a emprunté le titre de son livre à une locution de Valery Larbaud. Son personnage principal, reste conscient durant toutes les phases de l’accident. De l’entrée dans le virage à vive allure jusqu’à l’hôpital sur un brancard, il ne perd, à aucun moment, connaissance. Il entend tout. Il voit tout. Le paysage s’est figé dans une netteté mémorielle. Il délivre alors un testament précis, détaillé, impudique et profond de sa relation avec Hélène. « A force de se pencher sur son passé, on contracte envers soi des complaisances suspectes. Hélène me reproche d’enjoliver – elle dit « maquiller » – ma jeunesse […] Elle proclame que la mythologie de l’adolescence conduit au gâtisme » fait-il avouer à son héros fracassé, à l’article de la mort.

Les choses de la vie – roman de Paul Guimard – Folio.

Les choses de la vie – film de Claude Sautet –  DVD StudioCanal.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...