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Asko contre Dupont-Lajoie

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« Dans la vraie France, la norme musulmane a pris ses quartiers. » Nul ne pourra accuser Claude Askolovitch de déni de réalité. Parti à la rencontre de la France des steaks frites halal, le journaliste itinérant décrit un pays réel où le voile prospère, où les boucheries musulmanes et les lieux de prière se multiplient. Ses conversations avec des dizaines de Français musulmans engagés − rappeurs, militants politiques, patrons de PME ou universitaires − lui ont inspiré un pamphlet contre l’« islamophobie » des élites. Asko dépeint ainsi une France certes islamisée, mais pas dénaturée (!) dont notre vieille République, « rétive à la différence et aux transgressions », brimerait les élans créateurs.

À en croire ce libéral de gauche, les musulmans d’aujourd’hui subiraient en effet le contrecoup de l’émancipation des juifs au début du XIXe siècle. Un épisode historique érigé en mythe par les zélotes de l’assimilation, qui somment les musulmans de le rejouer. Il est vrai que sa critique d’un mythe républicain devenu inopérant dans cette nouvelle France fait souvent mouche. Mais les conclusions qu’il tire de ce qu’il voit sont pour le moins critiquables. Et parfois proprement hallucinantes.[access capability=”lire_inedits”]

Salafistes ou admirateurs de Tariq Ramadan, les amis musulmans d’Asko – tous sunnites, au fait : chiites, pas Français ? – ressassent ad nauseam la même rengaine victimaire : Nous sommes issus d’une religion qui a beaucoup souffert. À lire l’ancienne plume de L’Obs (et de pas mal d’excellents journaux), nous aurions le choix entre l’assimilation intégrale des derniers venus (impossible à l’évidence, à supposer qu’elle soit souhaitable) et l’adaptation à leurs exigences – prix bien modéré pour nos turpitudes passées. La France coupable doit passer à la caisse. Nous n’avons pas les mêmes amis : je connais bien des Français musulmans de souche récente qui aiment la France, son histoire et sa culture et n’ont nullement besoin de sombrer dans le ressentiment pour conserver leur identité d’origine.

Attentif aux dérapages antisémites, Asko tique à peine lorsqu’un imam « féministe » proche des Frères musulmans encense le cheikh Qardawi, ce « vieillard ouvert […], drôle, qui parle aux gens, simple d’accès ». Aux non-initiés, apprenons que ce clerc égyptien installé au Qatar délivre ses prêches sur Al-Jazira. On ne sait s’il entrera dans l’Histoire pour avoir rendu licites la fellation et le cunnilingus ou pour ses appels répétés au meurtre des juifs « impies » et, plus récemment, des « apostats » alaouites en Syrie. Un vieillard « ouvert » et « drôle », vous dit-on.

Mais parlons chiffons, thème omniprésent dans le livre, les restrictions au port du voile étant considérées par l’auteur et ses personnages comme atrocement liberticides. Pour avoir roulé ma bosse entre Tunis et Damas, je sais que les jeunes femmes couvertes du hijab sont rarement manipulées par leurs parents et grands frères – je n’en dirais pas autant de la burqa ou du niqab, qui soustraient les femmes à la vie en communauté. Je sais aussi que, voile ou pas, ça drague sec, comme l’observe Asko, interloqué à la fois par l’abstinence et par la sexualité à la carte (le « mariage d’un soir », abondamment pratiqué) des jeunes gens qu’il questionne à tout-va… Comme notre héraut du combat anti-islamophobe, et au risque de froisser la patronne (et de faire hurler Alain Finkielkraut), je pense que la laïcité n’est pas une « valeur en soi ». En conséquence, j’estime que le port du voile à l’école et dans la fonction publique devrait relever du strict choix individuel. Sauf que je ne me proclame pas (ou plus) républicain et de gauche. Or, c’est ce que fait notre homme, alors même qu’il taille en pièces le modèle uniformisateur qui est l’humus de cette double famille de pensée.

Eh oui, gare à la schizophrénie ! Lorsqu’il discute avec Yassine Ayari, apparatchik franco-tunisien des Verts en banlieue parisienne « ici démocrate et révolté, mais là-bas […] un revanchard culturel », Askolovitch, sans s’en rendre compte, confirme les thèses d’Alain Finkielkraut sur le « deux poids-deux mesures » identitaire. On dirait que ces deux-là ne vivent pas dans le même monde, en tout cas qu’ils ne regardent pas la même télé : le premier voit des élites égarées par l’islamophobie quand le second leur prête une sorte de complaisance nourrie par le « romantisme pour les autres » pour les uns et l’« oïkophobie » (la détestation de la mère patrie) pour les autres[3. Mais Yassine n’est pas un cas isolé. 40% des Tunisiens de France ont voté Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante, un chiffre qui dépasse le score du parti islamiste sur ses propres terres. Et l’immense majorité d’entre eux avaient vraisemblablement offert leur suffrage à François Hollande quelques mois plus tôt.]. Or, Yassine, islamo-nationaliste à Tunis, gaucho-mondialiste à Paris, est précisément un concentré paradoxal de ces deux sources. La mansuétude d’une certaine gauche envers l’islamisme a failli propulser cet écologiste au sein du gouvernement tunisien dominé par Ennahda, avec en prime la bénédiction de Cécile Duflot3 ! Askolovitch met la contradiction sur le compte de la blessure identitaire. C’est qu’en réalité, comme Yassine, il confond enracinement et adhésion au Code civil, égalité juridique et appartenance symbolique, la citoyenneté se manifestant au bout du compte par un interminable cahier de doléances : ainsi la France est-elle remise en jeu par un plébiscite de chaque jour − Renan est pris à revers. Cette idée de la nation fait fi du legs culturel et historique que tout un chacun doit intégrer, fût-il musulman, juif, chrétien ou zoroastrien.

Au comble de l’aveuglement, Asko frise le lepénisme inversé lorsqu’il brosse le portrait d’une France coupée en deux, entre métissés polyglottes d’un côté, beaufs hallucinés de l’arrière-monde gaulois de l’autre : l’ami ne sait plus où il habite – par manque non pas d’intelligence mais de rigueur intellectuelle. Sautillant dans un invraisemblable fatras idéologique, il exalte le multiculturalisme sans le définir, loue une diversité qu’il amalgame à tort avec le métissage et met en pièces une « islamophobie » qu’il ne distingue pas de la légitime critique de la religion.

À considérer l’islamisation comme un fait naturel et inexorable et à se psalmodier qu’« ils sont français et n’ont donc pas à s’intégrer », il réalise l’exploit de ne pas questionner une seule fois l’immigration massive qui explique la présence de millions de musulmans sur le territoire français. Des changements démographiques de cette ampleur, encouragés par les besoins en piétaille du capitalisme de papa, ne pouvaient être qu’un système à dissoudre les peuples. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les flux d’immigrés échoués sur la banquise française étaient venus de Birmanie, l’opinion s’interrogerait sur la construction de pagodes, la formation des bonzes et leur prosélytisme dans nos banlieues.

Mais peut-être sommes-nous tous victimes d’aveuglements contraires. Car derrière le regain spectaculaire de la piété mahométane (et des autres, du reste), on ne voit pas la lente mais sûre érosion des identités. S’il ne le sait pas, Askolovitch le sent, qui prédit des destinées de professionnels de la politique et de la finance à ses compagnons de route d’un livre, adeptes d’un islam de marché folklorisé. « Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu’à leur père », écrivait Debord[4. Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.]. Je vous l’accorde, cela ne consolera guère les millions de Français convaincus que seule l’immigration musulmane menace un pays qu’eux-mêmes, peut-être, ne savent plus aimer.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, 2013.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_00000.

Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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