Le soulagement n’aura duré que quelques jours. Après avoir acquitté Asia Bibi, le Pakistan cède devant les pressions des islamistes et remet en cause ce verdict. Son avocat a été obligé de s’exiler, sa famille cherche asile à l’étranger, et elle-même est plus menacée que jamais si elle reste dans son pays. Pendant ce temps, à l’exception de quelques voix isolées et de la masse de ceux qui réclament sa mort au nom de l’islam, les musulmans du monde entier… se taisent.


Le 31 octobre était apparu comme un jour d’espoir, un jour de victoire pour le bon sens, l’Etat de droit et la justice face aux vociférations haineuses des islamistes. La Cour suprême du Pakistan avait enfin acquitté la chrétienne Asia Bibi, accusée de blasphème et risquant la peine de mort pour avoir bu de l’eau d’un puits réservé aux musulmans. Accusation absurde et inhumaine. Voilà la vision que de nombreux musulmans du Pakistan ont de ceux qui ne se soumettent pas à leurs dogmes : des êtres indignes de boire la même eau qu’eux, des impurs, moins que des bêtes – car je ne doute pas qu’avec leurs bêtes de somme, ils partageraient plus volontiers leur eau.

Un musulman et un catholique assassinés par des islamistes

Il faut saluer le grand courage des juges qui ont préféré la justice au fanatisme : un gouverneur de province et un ministre ont déjà payé ce choix de leur vie. Le musulman Salman Taseer et le catholique Shahbaz Bhatti, assassinés par les islamistes. Aurions-nous ce courage ? Nos juges et nos gouvernants l’auraient-ils ? L’ont-ils ? Ici, face aux islamistes ils risquent heureusement bien moins et pourtant trop souvent ils cèdent. Par aveuglement ou par laxisme, par complaisance idéologique ou devant la pression, celle des « quartiers difficiles » ou celle de médias que leur détestation de l’Occident rend complices des islamistes. Ils cèdent, au nom de la « paix civile », paix bien munichoise, ou dans l’espoir de s’attirer des votes communautaires. Souvenons-nous-en avant de critiquer le Pakistan. Les juges de sa Cour suprême ont choisi la justice au péril de leur vie. C’est une leçon.

Hélas, la lueur fut de courte durée. La rage des islamistes a déferlé dans les rues, leurs hurlements et leurs menaces ont envahi l’espace médiatique. Et le gouvernement pakistanais a cédé. Il a autorisé un recours contre l’acquittement d’Asia, et tout est remis en cause. L’espoir demeure mais il est bien fragile, et se situe surtout du côté de l’exil. Cela aussi, c’est une leçon : nous devons tout faire pour que jamais la même chose ne puisse se produire chez nous. Ne nous y trompons pas : certains le voudraient et œuvrent à criminaliser toute critique de l’islam, toute attitude qui refuserait de se soumettre à leur sentiment de supériorité. Ne leur cédons rien, jamais. Dans tout compromis ils ne verront que faiblesse.

De rares voix musulmanes s’élèvent

Et pendant ce temps, le monde musulman se tait. Au nom de l’islam, de son prophète et de son dieu, des milliers de musulmans pakistanais défilent en faisant porter par des enfants des pancartes réclamant la mort d’une innocente. Et les autres musulmans, les millions d’autres, tous ceux dont on nous somme de croire que leur religion n’aurait rien à voir avec le fanatisme conquérant et obscurantiste, laissent faire.

Il y a bien sûr des exceptions, notables et admirables. Il y a ces juges, avant tout. Il y a les soutiens d’Asia dans son pays, et certains comme Bilawal Bhutto sont musulmans – ils sont même plus que ça : ils sont ce qui reste d’honneur à l’islam pakistanais. Il y a celles et ceux qui intérieurement se révoltent, mais ne savent pas comment agir ou choisissent d’agir discrètement. Il y a quelques personnalités qui prennent la parole, je pense par exemple à Rachid Benzine ou à Maajid Nawaz, anglais musulman d’origine pakistanaise, qui lui aussi s’interroge sur le silence de la communauté dont il est issu.

Car malgré l’authenticité de convictions discrètes et le courage de quelques voix qui s’élèvent, le constat demeure. Dans cette affaire, des musulmans ont choisi la vérité et la justice, et cela compte. Mais ils ont fait ce choix à titre individuel. Les communautés musulmanes, en revanche, en tant que communautés, qui ont pourtant l’habitude de descendre dans la rue pour se faire entendre, se taisent ou sont ouvertement du côté des bourreaux et des fanatiques. Que faut-il en conclure ?

La lâcheté du silence

Parmi les musulmans, ou du moins ceux qui se disent tels, certains font de leur religion une monstruosité. On nous dit qu’ils n’ont « rien à voir avec l’islam ». Ils sont pourtant nombreux, trop nombreux, ceux qui se veulent musulmans, se réfèrent à l’islam, appliquent à la lettre les principes énoncés dans ses textes sacrés, et dont on voudrait nous faire croire qu’ils n’ont « rien à voir avec l’islam ». Et ils agissent, crient, revendiquent, menacent et emploient toutes les armes de la violence et de l’influence pour soumettre le monde à l’insatiable soif de puissance de ce en quoi ils croient. Au nom de l’islam, du prophète de l’islam et du dieu de l’islam.

Et les autres musulmans, qui pourtant n’hésitent pas à s’exprimer, se taisent. Tous ceux qui sont descendus dans la rue pour s’indigner de dessins qui selon eux blasphémaient contre leur religion, leur prophète et leur dieu, où sont-ils ? Tous ceux qui s’empressent de dénoncer la moindre critique en l’accusant d’islamophobie, tous ceux qui ne cessent de s’exprimer pour revendiquer des « accommodements raisonnables », où sont-ils ? Pourquoi ne les entend-on pas ? Honte ? Indifférence ? Complicité ?

Peut-être, à l’exception de quelques trop rares esprits éclairés, la « communauté musulmane », l’Oumma, ne voit-elle pas la condamnation d’Asia Bibi comme un crime ? Peut-être ces musulmans étonnamment silencieux ont-ils le sentiment qu’après tout, la tuer ne serait pas tout à fait contraire aux principes de leur religion ? Que les croyances des islamistes ne seraient pas assez différentes des leurs pour être clairement et fermement condamnées ? A eux de nous le dire et de prouver ce qu’ils disent ou de continuer à se taire. A nous d’en tirer toutes les conséquences.

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