Pour le professeur de droit Eric Desmons, le sacrifice du gendarme Arnaud Beltrame tient presque de l’anachronisme tant notre société érige la survie en valeur suprême. Ce mort pour la patrie nous rappelle que le terrorisme islamiste nous a déclaré une guerre mondiale. 


Daoud Boughezala. Le 23 mars à Trèbes (Aude), un attentat a coûté la vie à quatre personnes dont l’officier de gendarmerie Arnaud Beltrame, otage volontaire du terroriste. Selon sa propre mère, ce dernier n’entendait pas sacrifier sa vie, mais désarmer le djihadiste. Or, politiques et médias à l’unisson ont qualifié son acte de « sacrifice ». N’était-ce pas exagéré ?

Éric Desmons1. Arnaud Beltrame savait qu’il prenait un risque létal. Mais personne ne peut sonder ses motivations, qui n’appartiennent qu’à lui. Il y a là une part de mystère. Pour autant, le geste qu’il a accompli peut se convertir a posteriori dans des catégories morales : l’héroïsme ou la sainteté. La première figure est celle du héros grec qui meurt glorieusement au combat et qui gagne une gloire impérissable dans le souvenir des vivants. L’autre est celle de la sainteté : Jean-François Colosimo ou Alain Finkielkraut ont remarqué que ce catholique fervent, à la manière d’un saint, avait su donner sa vie pour en sauver une autre, à l’inverse du terroriste qui s’est sacrifié pour tuer. C’est ce contraste qui a frappé les esprits.

Beltrame est-il honoré comme héros ou comme victime ?

La figure héroïque l’emporte sans conteste sur celle de la victime. On a certes pu lire sur les réseaux sociaux qu’il n’avait fait que son devoir, l’exposant à un risque professionnel consenti. Il est vrai que jusqu’à une période récente, ce discours a eu cours : ainsi, en 2008, après que des soldats eurent été tués en Afghanistan, leurs familles firent un recours en responsabilité contre l’armée française, pour défaillance dans le commandement. Plus que des héros tués à l’ennemi, ils étaient regardés comme les victimes d’un dommage causé par leur propre hiérarchie. L’affaire fut classée. Aujourd’hui, le geste de Beltrame fait l’objet d’une autre lecture qui en fait un Ancien perdu chez les Modernes, plaçant la vie qualifiée (le salut, l’honneur) avant la vie nue (la santé).

En face, les djihadistes craignent encore moins la mort. En évacuant toute considération morale, peut-on les qualifier de héros ?

L’élément moral est déterminant, mais relatif : on peut parler d’un « héros du mal » (est-ce cependant un héros ?) comme d’un « héros du bien ». Tout est affaire de point de vue. Mais celui qui prend le risque de sacrifier sa vie pour une cause fait un geste radical dont on ne sait s’il relève du courage ou de l’inconscience.

Dans un texte écrit en 1915, Freud parle d’« héroïsme instinctif », qui renvoie à l’inconscience que l’on a de sa propre mort – y compris violente – ainsi que du danger encouru, ce qui relativiserait la question du courage comme maîtrise de ses peurs. Les discours politique ou religieux essaient toujours de domestiquer cette disposition en y intégrant la plus-value d’une rétribution individuelle sous forme de quote-part d’immortalité : « Si vous mourez, vous aurez 72 vierges et vous vivrez éternellement ! Votre gloire sera impérissable ! » Mais comment savoir si ce discours est convaincant au moment du passage à l’acte ? Quid des autres motivations, comme la haine de l’ennemi ou la conviction de faire le Bien ? On pourrait ajouter que, bien souvent, cette disposition est le fait de gens jeunes pour qui le rapport à la mort est très distancié et relève d’une sorte de virtualité

Hélas, les djihadistes ont un rapport très concret à la mort, puisqu’ils la donnent parfois très jeunes…

Il y a des systèmes de croyances dans lesquels la vie n’a pas la valeur que nous lui attribuons, ce qui entraîne un tout autre rapport à la mort, celle que l’on donne comme celle que l’on reçoit. C’est la Modernité qui attribue une valeur absolue à la vie, ou plutôt, comme le dit Hobbes, qui fait de la peur de la mort violente, donc de la conservation de soi, la matrice de la société libérale et des droits de l’homme, rendant plus compliqué le sacrifice pro patria. Nous avons mis la mort à distance, qu’il s’agisse de la mort naturelle – que l’on songe aux débats sur la fin de vie –, ou a fortiori de la mort violente, ce qu’illustre la doctrine de la « guerre zéro mort » en cours depuis la guerre du Golfe.

Vous semblez presque regretter les boucheries d’antan ! Pensez-vous que la possibilité de « mourir ensemble », par exemple dans des attentats, garantit davantage la cohésion de la cité que la référence incantatoire au vivre-ensemble ?

Je ne suis pas sûr que la possibilité de « mourir ensemble » dans un attentat puisse produire une cohésion politique identique à celle qu’éprouvent des soldats mettant leur vie en jeu pour vaincre un ennemi. Un penseur républicain comme Rousseau opère une militarisation de la vertu. L’épure du citoyen est pour lui le soldat-citoyen. Il pense que l’intérêt général – celui du corps politique – n’apparaît jamais de façon aussi évidente que lorsqu’un groupe doit combattre pour sa survie : d’où la rhétorique des enfants de la patrie, qui se sacrifient pour protéger leur mère, celle qui leur a donné l’existence (politique).

L’histoire montre comment l’expérience terrible du combat a produit de très fortes solidarités politiques, notamment après les deux guerres mondiales. Boire des verres en terrasse en répétant « vous n’aurez pas ma haine » comme seul acte de résistance me paraît un socle patriotique extrêmement étroit.

Ce slogan irénique était apparu au lendemain du Bataclan. Admettez qu’aujourd’hui, jusqu’au sommet de l’État, nous sommes passés à une désignation de moins en moins timorée de l’ennemi…

Le discours du président Macron marque en effet une rupture. Saluer Beltrame comme un soldat mort héroïquement au champ d’honneur sous-entend qu’il y a une guerre, donc un ennemi qu’il faut désigner, puisque le terrorisme n’est qu’un moyen au service d’une cause. Quant à savoir de quel type de guerre il s’agit, la question reste ouverte. Je suis assez séduit par cette définition du terrorisme que donne Giorgio Agamben lorsqu’il parle de « guerre civile mondiale », car la guerre civile entre dans la stratégie terroriste. Mais je pondérerais ce jugement en disant qu’il y a des actes de guerre civile, non une situation de guerre civile où plusieurs factions seraient en conflit ouvert.

Que le président de la République parle de guerre est bien beau, mais quelles sont les implications concrètes de son discours ?

Bien qu’il n’existe aucune définition juridique de la guerre civile, les implications de cette qualification des faits concernent le choix des moyens mobilisés pour lutter contre le terrorisme dans un État de droit. Soit on considère qu’il n’équivaut pas à une forme de guerre et le droit commun est suffisant ; soit on estime que la situation est exceptionnelle et il faut se doter de moyens spécifiques : d’un « droit pénal de l’ennemi » (G. Jakobs) à un système renforcé de renseignement, en passant par un réarmement idéologique. Notre système, qui semble osciller entre ces deux pôles, remet la formule de Saint-Just – « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » – au centre du débat.

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