Depuis des années, je pense et répète autour de moi que le vœu de chasteté qu’on exige des prêtres est devenu une absurdité. On sait qu’une telle exigence n’apparaît jamais dans l’enseignement du Christ, qu’elle résulte de la tradition et non d’un dogme, et que les autres branches du christianisme s’accommodent fort bien de Madame la femme du pasteur et de Madame la femme du pope.

Le film La Prière prend notre époque absolument à rebrousse-poil. Cédric Kahn a une puissance d’autonomie totale par rapport aux idées reçues d’aujourd’hui. Paul Veyne, le grand historien de Rome, souligne que chaque individu, du plus original au plus conformiste, a une puissance d’autonomie plus ou moins forte par rapport aux idées que lui impose sa société.

Une séquence du film suffira à prouver l’extrême singularité du scénario de Cédric Kahn : la vieille religieuse qui a fondé dans les Alpes une communauté catholique dédiée à la rédemption des drogués, revient la visiter. Elle devine que Thomas, le héros du film, se ment à lui même, elle le convoque en tête à tête, lui demande à trois reprises s’il est heureux, il balbutie que oui, et à trois reprises le beau visage serein d’Hanna Schygulla prend une dureté germanique et elle gifle le jeune homme ! Tout le contexte du film lui donne raison, mais discipline, obéissance, châtiment, rédemption sont des mots dont la majorité de nos contemporains ont oublié le sens. Toutes les « valeurs » de notre individualisme hédoniste d’aujourd’hui sont giflées par la forte main blanche d’Hanna Schygulla ! Ah, on voulait de la spiritualité chrétienne et occidentale pour lutter contre les fanatismes mortifères qui nous assaillent ? Eh bien en voilà, assénée de main de femme, et grâce à ce film étonnant, on est bien plus près de Bernanos que de Dany Boon.

Cet objet cinématographique non-identifié déroute la critique, on feint de croire qu’il ne faut pas prendre La Prière au premier degré : vous rigolez, Cédric Kahn n’a pas fait un film qui exalte la spiritualité chrétienne, éminente porteuse de lucidité avec soi-même, de paix avec les autres à force d’abnégation et de charité ! Ce serait trop naïf ! Il y a certainement des doubles sens, c’est plutôt un film sur l’importance de la fraternité pour échapper à l’emprise de la drogue ou un film sur la force de régénération que produit un séjour en haute montagne. Même si Cédric Kahn et son équipe ont réalisé ce film poignant et lumineux (bien supérieur au trop admiré Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, tarte à la crème sur le dialogue des religions) sans avoir eux-mêmes la foi, je me permettrais de leur rappeler le miracle de Saint Genêt : l’acteur romain Genestus trouva la foi en interprétant un rôle de chrétien  dans une pièce qui se moquait de cette religion.

La dernière séquence a elle aussi été interprétée de travers. La Prière n’étant pas un thriller, je puis en parler sans déflorer l’intérêt du film. Intérêt centré vraiment sur la prière, non sur la foi ou sur la vie d’une communauté de jeunes gens arrachés à la drogue. Les différentes façons de prier, le but de la prière, son évolution pour le héros du film… Qu’on puisse faire un film passionnant et qui trouve son public dans la France de 2018, cela relève du miracle, pour rester dans la note. A la fin du film, Thomas a décidé de devenir prêtre. Mais il a aussi découvert l’amour avec Sibylle, une jeune femme qui vit dans le village voisin de la communauté. Notons que le physique d’Anthony Bajon, un jeune boxeur débordant de soif d’absolu et de testostérone, le rend crédible dans les deux rôles, futur séminariste et amant très charnel. En route vers le séminaire, il change d’avis et part pour l’Espagne retrouver Sibylle qui y fait des fouilles archéologiques.

Fausse interprétation sur le site de Critique-film : « La ferveur religieuse ne durera qu’un temps chez lui, à cause d’un tempérament inconstant qui ne tardera pas à l’amener vers de nouveaux horizons ». Interprétation juste : la mienne. Le prêtre qui  dirige la communauté a longuement expliqué à Thomas ce terrible sacrifice du sacerdoce catholique : pas de femme, pas d’enfants. Thomas, après avoir prié, accepte. Mais il reste obsédé par l’histoire de son meilleur ami de la communauté, Pierre qui a abandonné sa femme et son jeune fils à cause de la drogue puis du séjour en montagne. Pierre a trouvé une foi solide et Thomas l’incite à ce geste de charité qu’on est en droit d’attendre d’un père qui a laissé tomber tout le monde : reprendre en charge les siens, les aimer et les aider à nouveau. Sur ce, Thomas part vers le séminaire. Son bus s’arrête sur une aire d’autoroute, le héros se met à prier avec ferveur (aucun « tempérament inconstant »en lui) et la réponse lui est donnée : il attrape son bagage dans la soute et part pour une vie de mari et de père chrétien.

Qu’il le veuille ou non, Cédric Kahn prend parti dans son film pour le mariage des prêtres. On demande aux jeunes séminaristes d’aujourd’hui d’être à la fois des saints et des héros, eh bien non, à l’impossible nul n’est tenu, ils désertent et personne ne peut leur jeter la pierre. Le dilemme tragique qui apparaît à la fin du film n’aurait aucun sens pour un jeune clergyman anglais, un jeune pope russe, pleins du bonheur de servir Dieu et d’être appuyé par une épouse aimante. Hélas, comme l’a prouvé l’exemple de l’Union Soviétique, les institutions préfèrent souvent mourir plutôt que se réformer et avouer qu’elles se sont trompées. L’avenir du catholicisme, surtout en France, me paraît suspendu à un miracle. Mais  »à Dieu rien n’est impossible » dit l’Evangile de Luc (1, 36).

La Prière, film de Cédric Kahn (2018).

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