Morceaux choisis de l’Esprit de l’escalier, par Alain Finkielkraut.


Qu’est-ce que le populisme ? (11 mars)

Une déferlante populiste est-elle en train de submerger l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il faut s’entendre sur la signification du mot. Les trois grandes composantes du populisme, dans son acception classique, sont l’anti-élitisme, l’anti-intellectualisme et le refus de l’altérité sous toutes ses formes. « Le poisson pourrit par la tête », disait Pierre Poujade, qui défendait d’un même souffle ceux d’ici contre ceux d’ailleurs et les petits contre les gros.

Cette façon de voir et de parler n’a pas disparu comme par enchantement, mais ce qui différencie notre situation des années 50 du XXe siècle, c’est, pour reprendre l’expression très éclairante de Dominique Reynié, « la percée du populisme patrimonial ». Ce populisme invoque le droit à la continuité historique, car, comme dit Ortega y Gasset : « L’homme n’est jamais un premier homme, il ne peut continuer à vivre qu’à un certain niveau de passé accumulé, voilà son seul trésor, son privilège, son signe. »

Après Hitler, on a voulu purger les identités nationales et l’identité européenne de toute consistance identitaire, sur le modèle habermassien du « patriotisme constitutionnel ». Il n’y a donc plus d’élitisme patrimonial et c’est le populisme qui remplit ce vide. Le peuple, ou certains segments du peuple, veut la préservation d’un monde que les classes dominantes ont entrepris de remplacer par les règles du marché et du droit. Une telle attitude est qualifiée de xénophobe. Ainsi confond-on dans un même opprobre la peur de l’étranger et la douleur de devenir étranger chez soi. On peut glisser de la douleur à la peur et de la peur à la haine, certaines formations politiques en Europe cèdent à cette horrible tentation. Ce n’est pas en criminalisant la douleur, mais en lui donnant statut et en cherchant les moyens d’y remédier qu’on pourra faire barrage à ces mauvais penchants. Pour l’heure, comme l’écrit Guillaume Perrault dans Le Figaro : « Des masses d’Italiens ont eu le sentiment que la volonté résolue d’un changement radical en matière d’asile, d’immigration et de nationalité ne pouvait trouver une expression, bien sûr, au Parti démocrate, celui de Matteo Renzi, ni même à Forza Italia prisonnière de son europhilie inconditionnelle et solidaire des règles juridiques contraignantes imposées par l’Union. Une majorité du pays a ainsi rappelé à ses élus qu’ils ne sont pas là pour la surveiller, mais pour appliquer sa volonté. » Volonté non seulement xénophobe mais europhobe, nous dit-on. Regardons-y de plus près.

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Au nom des impératifs de l’économie, des exigences de la morale et de « l’avantage que représente la diversité culturelle », le Conseil européen et la Commission réclament avec une constance que rien n’entame toujours plus d’immigration extra-européenne. Or, en changeant de population, l’Europe est amenée à changer d’identité. Si, comme le dit Stephen Smith, l’africanisation de l’Europe est inéluctable, l’Europe ne sera plus l’Europe, tout simplement. Qui donc est europhobe ? Celui qui ne supporte pas de voir disparaître la civilisation européenne, ou celui qui ne la voit même pas agoniser, obnubilé qu’il est par les droits de l’homme, les valeurs universelles et l’anti-élitisme ? L’anti-élitisme des élites, telle est la grande et triste nouveauté de notre temps. Bérénice Levet, dans son livre Le Crépuscule des idoles progressistes, en donne quelques exemples éloquents. En 2015, la médiathèque musicale de Paris organisait une exposition dont l’intitulé était : « Le classique ne me rasera plus ! » et dont voici l’argumentaire : « Sérieuse, la musique classique ? Raffinée ? Distinguée ? Élégante ? Tu parles ! De la caricature au gag, de l’humour tonique au mauvais goût le plus radical, venez découvrir comment l’édition phonographique a pu casser l’image un peu surannée et élitiste de la musique classique, à travers une sélection de pochettes issue des collections patrimoniales de la médiathèque. » Lors de la folle journée de Nantes en 2008, Schubert était relooké « en costard sans cravate et parfaitement à l’aise dans ses baskets ». Et en 2010, Chopin, affublé d’un polo rouge, main sur la hanche, était représenté bras dessus bras dessous avec une George Sand en tee-shirt blanc portant une inscription en rouge…

La nouvelle élite progressiste est décontractée, ne s’intéresse à son patrimoine que pour en faire l’appendice de la « world culture », une prémonition décoiffante du rock ou du rap, en somme. Alors même qu’elle milite ardemment pour le renforcement de l’Union européenne, cette élite apporte son concours rigolard à l’enterrement de l’Europe.

Qu’est-ce que le néoféminisme ? (11 mars)

Le 8 mars, Journée internationale des femmes, Libération consacrait sa couverture au scandale des inégalités salariales. « Malgré la loi, lisait-on, l’écart des salaires est toujours de 25% en France. » Ici, la désintox, comme disent les journaux, s’impose. Partout, dans le monde occidental, on fait la même constatation : les femmes vont majoritairement vers des professions moins rémunérées : le soin, les relations humaines, les ONG, la médecine, la justice, l’enseignement, plutôt que l’engineering, l’industrie ou la finance. La différence de salaires résulte donc de leurs choix et non d’une discrimination de la part des employeurs. Les femmes, de surcroît, n’ont pas le même engagement dans le travail, qu’elles aient ou non des enfa

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur

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