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Allez, je vais me faire plaisir!

La langue française en danger de mort

Allez, je vais me faire plaisir!
Sophie de Menthon © IBO/SIPA Numéro de reportage: 00725460_000008

C’est une véritable épidémie! Insidieuse, elle frappe sans discernement. Si elle ne tue pas l’hôte, c’est bien la langue française qui est en danger de mort. Face à cette autre pandémie, pas de gestes barrières qui tiennent, nous sommes tous cas contacts.


Tous en sont atteints ! Je parle du virus destructeur de la langue française ! Ses symptômes : la pauvreté sémantique, les tics de langage, les fautes de « syntaxe » (non ce n’est pas une nouvelle chaîne YouTube), les liaisons maltapropos (il n’y a plus que dans Gala que cela prend un sens), l’accent tonique, le vocabulaire branchouille… La seule innovation à laquelle certains s’accrochent comme au radeau de la méduse, c’est l’écriture inclusive ! Là au moins on est tranquille : impossible de respecter le moindre accord grammatical ! Dorénavant, on ne mettra plus en marge des copies « dyslexique » mais « écriture inclusive », et le correcteur lâchera pour tout : top !

« Là, on est sur du lourd » ! Vous attendez la suite ? On part sur quoi ? Mais sur ce que vous voulez, le tout c’est de partir et d’être accompagné de votre interlocuteur, il faut être em-pa-thi-que, ensemble on vous dit ! Ainsi suis-je toujours troublée lorsque chez le kiné on me dit « on va se retourner maintenant », je me demande comment la séance va se poursuivre si le kiné me tourne le dos… Solidaire aussi la manucure qui me questionne sur le vernis à choisir « aujourd’hui on met du rouge ou on reste sur l’incolore ? » je regarde ses ongles d’un joli bleu. Elle conclura positive « alors au final on part sur le rouge ? ».

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Car ce qui structure notre pensée et encadre bien le déroulement de l’exposé c’est la précision « à la base », pour conclure par une chute qui ne laissera pas de doute : « au final » ; exemple : « A la base, je partais au bureau quand j’ai vu le bus passer, au final, je l’ai raté. »

Ces ponctuations verbales sont particulièrement prisées des ados et lorsqu’une expression leur plaît attendez-vous à une déferlante. Les parents commencent par protester puis la contagion gagne et ils s’appliquent eux-mêmes à bien intégrer l’expression, forcément ça rajeunit ! Les profs aussi imitent leurs élèves pas seulement pour les tatouages, le clouté, les jeans ou les fautes d’orthographe… mais aussi pour leur qualité d’expressions chiadées. Souvenez-vous du fameux « j’aime trop ça ». On a tenté de lutter contre le TROP qui perdait son statut de comparatif. Terminé, la France entière est passée au « c’est trop bien » … Même moi !

Et puis, il y a les amabilités, la bienveillance attentive inversement propositionnelle à l’agressivité croissante subie. Ainsi dans le secteur de l’hôtellerie, de l’esthétique, des voyages, on ne jure que par « le cocooning », on va vous chouchouter, on vous le promet, au spa, dans les salons, pour la déco de la chambre, c’est écrit sur le prospectus… promis, le personnel vous cocoonera jusqu’à la moelle, cette promiscuité affectio-sensorielle est « au final » assez répugnante, mais quand on aime on ne compte pas, c’est le client qui paie ! Et nous, « on kiffe grave » le cocooning.

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Pour marquer votre consentement : oui, est désormais une approbation misérable : yes, c’est déjà mieux mais moins bien que « ça marche » qui témoigne de l’énergie qui va être déployée pour s’exécuter, prendre le dossier qu’on vous tend… ou aller acheter le pain. Certains y verront peut-être l’influence d’un parti politique -ou l’inverse- ; aux militants de transformer l’essai en clamant « ça marche » à Macron à la moindre occasion. Un truc de ouf !

Vous avez passé de bonnes vacances ? Vous répondrez que « c’était que du bonheur » ce qui sublime vos vacances, implicitement cinq étoiles luxe.

Contents ? Les sportifs, les jeunes, les chanteurs…  Ils psalmodieront « je me suis fait plaisir » avec comme une allusion profonde à une forme de masturbation psychique. Les mêmes, s’ils participent à une quelconque compétition, jurent qu’ils vont tout déchirer grave, si vous doutez, ils vous rassurent, ils « ne lâcheront rien », et ensuite (quand ils ont raté) pas grave ils ont tout donné, le héros ajoute : « Le principal, c’est que j’me suis éclaté ». On est contents pour lui.

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La bouffe ? « A la base, c’est « gavé bon ». La profusion, elle, se traduit par « open bar » ! Ne croyez pas qu’il s’agît d’éthylisme avec promesse de boissons, il peut s’agir de l’armoire des fournitures au bureau ou de la garde-robe de votre copine, vous pouvez y aller : c’est « open bar » et gratos forcément.

Pour célébrer ce plaisir de l’appétit, on vous le souhaite et on vous le re-souhaite : « Bonne dégustation »… « Bonne continuation d’appétit »… En fait vous n’aviez aucune intention de « déguster » juste de vous nourrir. Devant une telle implication du personnel de restauration, on s’étonne en revanche que lorsque vous demanderez une carafe d’eau il vous soit répondu un : « pas de souci » triomphant ; en quoi pourrait-il donc y avoir un souci ? Quoique vous demandiez d’ailleurs et où que ce soit, on vous rassurera : pas de souci ! Ce qui peut s’interpréter si on développe le concept, par : « au final ça va le faire. » Rappelons pour votre bonne conscience écologique que vous vous limiterez à « manger local » ou à « manger bio » et de préférence sans gluten, dont l’humanité a ignoré jusqu’à récemment les atroces méfaits qui durent depuis des millénaires : Remarquez, « j’dis ça j’dis rien ! »


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