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L’enfance, cause toujours?

Le projet Instagram for Kids de Facebook suscite des inquiètudes légitimes

L’enfance, cause toujours?
Image d'illustration : Unsplash

Le devenir de nos enfants semble être devenu le cadet des soucis des décisionnaires politiques. Quand Facebook annonce réfléchir à la création d’un Instagram pour les enfants toutefois, il y a tout de même enfin quelques réactions inquiètes. Analyse


L’enfance n’est pas un âge de la vie. C’est un royaume. À son sujet, l’écrivain Mathieu Terence écrivit un jour cette phrase magnifique : « j’y aurai passé, quoi qu’il arrive, la moitié de ma vie ».

Dans une époque qui n’aime rien tant que les grandes causes et les questions d’avenir, l’enfance devrait être l’un de nos sujets de préoccupation. Bien sûr l’enfance malade, l’enfance handicapée, l’enfance maltraitée… Mais aussi, pour elle-même et sans avoir besoin de rien qui vienne l’accabler pour nous en soucier, l’enfance tout court…

Des signes inquiétants

Les violences inouïes et répétées commises par des adolescents ou de très jeunes adultes ne sont pas de simples faits divers à la marge de la société. Elles sont autant de signes extrêmes et tristement concrets d’un délitement singulier des instances par lesquelles les enfants entrent dans la vie et se construisent avec les normes qu’une société leur inculque. Depuis de nombreuses années, les lanceurs d’alerte n’ont pas manqué – psychiatres, psychologues, enseignants, éducateurs, parents, acteurs associatifs, etc. – pour exprimer l’inquiétude qui monte, la casse qui est en jeu et les causes qui devraient nous sauter aux yeux.

Les causes ? On les sait… La violence totalitaire des écrans, consommés sans restriction dès le plus jeune âge, le prisme délétère que ces derniers – qui sont tout sauf une fenêtre sur le monde dans ce contexte – offrent à des enfants ou à de jeunes adolescents, consommateurs addictifs et désœuvrés. Jeux vidéo toxiques, images violentes ou dérisoires, voyeurisme, emprises conversationnelles sur les réseaux sociaux… sont devenus leur quotidien. L’appauvrissement des rêves et des imaginaires, l’appauvrissement cognitif et culturel, l’appauvrissement de l’expérience de l’altérité, eux, sont bien réels.

Convoquons aussi, bien sûr, la désanctuarisation de l’école républicaine, victime de laxismes successifs, aussi bien sur les apprentissages, et ce qu’ils engagent de relation à l’autorité et à l’Histoire, que sur le respect d’un cadre de valeurs universelles et humanistes.

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Ces phénomènes structurels, couplés à une société dans laquelle la frustration n’a plus droit de cité, livrent le monde au régime des pulsions. Nous sommes la société dans laquelle les adultes font de la trottinette et où les enfants regardent du porno. Cette infantilisation par le haut, dans une société qui n’a que bienveillance et bien-être à la bouche, est le reflet inversé du phénomène. Platon dit de la démocratie extrême qu’elle traite les enfants comme des hommes et les hommes comme des enfants. Nous y sommes…

Des questions jamais à l’agenda et pourtant capitales

Dans Tocqueville et la nature de la démocratie, Pierre Manent évoque la nécessité de « modérer la démocratie ». Force est de de constater que les enfants sont devenus, à l’école et ailleurs, les premières victimes du dévoiement de l’égalité démocratique. Le constat s’applique d’évidence aux adolescents et aux jeunes adultes. En témoigne toute cette littérature de bazar qui nous explique comment la société doit s’adapter aux codes de la génération Z pour répondre à ses attentes (le Chef de l’État, jouant à la blagouille, a manifestement sa petite idée sur la question), alors que nous devrions, au contraire, nous interroger sur la façon d’assimiler ces jeunes dans la société qui les accueille et qui vaut “référence” (dût-elle être questionnée par eux).

Facebook a annoncé en mars dernier réfléchir à la création d’un Instagram pour les enfants, avec bien sûr les meilleures intentions du monde et des promesses en matière de garde fous (pour les données, on verra). Nous devons craindre que ce qui sortirait d’une telle idée tienne davantage du concours de mini-miss que de la bibliothèque verte. Les procureurs généraux de près de cinquante États américains ont d’ailleurs exprimé leur désaccord et écrit à Mark Zuckerberg pour lui demander de renoncer à ce projet.

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La fabrique de l’Homme semble être devenu le cadet de nos soucis. Les politiques ne s’intéressent pas aux enfants (qui ne votent pas) et finalement bien peu à l’éducation ; ils s’intéressent (parfois) aux jeunes. La grande question, avec ces derniers, c’est la formation et l’emploi (et un peu la culture, mot fourre-tout, pour faire bien). Parce que, les grands sujets, c’est le chômage, le travail, la consommation, bref la société qu’il faut faire tourner… Quitte à en oublier les fondations.

Il se joue là une responsabilité individuelle et collective, et il serait bien que ces questions soient mises parfois à l’agenda – Ne parlons pas des grandes élections qui passent systématiquement à la trappe ces enjeux qui, comme les enfants, sont appelés à grandir.

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Associé-fondateur chez Comfluence, président d’Opinion Valley

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