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Il leur manque la parole

Le propre de l’homme

Il leur manque la parole
La femelle gorille Gypsy tient son premier bébé de quatre semaines, au parc zoologique de Saint-Martin-la-Plaine, 20 février 2019 © JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Si la communication animale permet de transmettre, entre individus de la même espèce, ce qui est vu, senti ou désiré, le langage humain est incomparablement plus ambitieux : il offre la possibilité de se faire l’interprète du monde. N’en déplaise aux antispécistes.


Nous savons que les chimpanzés – pour peu qu’on les y conditionne – peuvent se servir de plusieurs centaines d’unités significatives. Ils utilisent pour cela de grands tableaux dont chaque touche est identifiée par une icône. Lorsqu’ils appuient sur une des touches, le mot correspondant est automatiquement prononcé. Ils peuvent ainsi identifier des objets qu’on leur présente et parfois exiger qu’on les leur apporte. Durant ces quarante dernières années, un nombre assez considérable de recherches ont nourri des théories antispécistes, très en cour chez les bobos. Elles prétendent démontrer que, si les singes communiquent de façon plus rudimentaire que nous, c’est parce que leur organisation sociale n’en exigerait pas plus. Il suffirait alors qu’on leur apprenne un code non vocal (la langue des signes, comme par hasard), palliant leurs insuffisances phonatoires, et qu’on leur ouvre de plus vastes objectifs de communication pour qu’ils entrent « comme un seul singe » dans le cercle des êtres de langage.

Le génie du langage

La question que je veux poser est la suivante : Y a-t-il, ou non, un écart essentiel et irréductible entre le verbe humain et les modes de communication animale, aussi évolués soient-ils ? À cette question, je répondrai sans l’ombre d’une hésitation : oui ! Aucun des résultats de toutes les recherches que j’ai analysés n’a réussi à ébranler le linguiste que je suis. Cet écart n’est pas simplement d’ordre quantitatif. Quelles que soient les sollicitations auxquelles on les soumettra, quel que soit le nombre de signes qu’on leur inculquera, les animaux se contenteront de communiquer le reflet le plus fidèle et le plus immédiat de la réalité qu’ils perçoivent. La communication animale, dont il n’est aucunement question de nier l’existence, se limite en effet à transmettre ce qui est vu, entendu, senti ou désiré. Les abeilles, comme les grands singes, n’ont ni l’ambition ni les moyens d’évoquer un monde dont leurs sens n’attestent pas immédiatement et directement l’existence. En d’autres termes, ce que l’on appelle improprement « langage des animaux » est en fait un instrument qui ne peut que désigner, indiquer, avertir ou exiger. C’est certes plus que le geste qui pointe, mais en aucun cas une langue. Seul le langage possède le pouvoir, propre à l’humain, de créer un monde que jamais nos yeux n’auront vu ni ne verront. Le fait qu’un singe soit effectivement capable de mémoriser plusieurs centaines de signes de nature idéographique ou gestuelle, le fait qu’il soit capable d’en combiner certains, n’est qu’une performance de dressage et de conditionnement. La vraie question se pose à propos de ce qu’il ambitionne d’en faire, c’est-à-dire des enjeux qu’il est capable d’assigner à son instrument de communication. C’est sur ce point que l’écart avec l’être humain s’avère irréductible et essentiel.

Le propre de l’homme est d’avoir construit un instrument d’une folle ambition : permettre à l’homme et seulement à l’homme d’être l’interprète du monde et non d’en être le miroir fidèle ; et toutes les langues du monde témoignent de cette même ambition. Par la grâce du verbe, l’homme est ainsi du côté des créateurs et non des créatures. Le monde parlé n’est pas le monde perçu ; c’est le monde transformé par le pouvoir de l’intelligence humaine ; c’est un monde que l’homme soumet au pouvoir de sa pensée. Il le crée en le disant, il n’en rend pas un compte exact. Le génie du langage, c’est qu’il permet de transmettre tout ce que les imaginations déchaînées des hommes osent évoquer. Penser et dire se confondent, dans un même élan pour libérer l’homme de la dictature des évidences : « je parle, donc je suis » s’oppose au « j’agis, donc je suis » des bonobos. Le langage donne ainsi à l’homme le pouvoir d’aller contre le constat, préférant l’explication (l’expression de la pensée) à la contemplation (la description du perçu). Il élève l’homme au-dessus de sa condition.

Atteindre l’universel

Les hommes, seuls, peuvent ainsi dire ce qui est vrai partout et toujours. Ils accèdent ainsi à l’infini que leur nature animale, par ailleurs, leur interdirait. Ainsi, quand on dit « si on lâche une pierre, elle tombe » ou « lorsqu’on lâche une pierre, elle tombe » ou encore « une pierre tombe pour peu qu’on la lâche », on pose le principe qu’un lien de cause ou de conséquence constant et prévisible, libéré de la conjoncture, unit ces deux processus. Ce qui est affirmé est vrai ici et ailleurs, maintenant, hier et demain ; dégageant ainsi la vérité scientifique de la « gangue » du ici et maintenant pour lui faire atteindre le partout et le toujours. Ainsi la loi de la gravitation universelle selon laquelle deux corps quelconques s’attirent avec une force proportionnelle au produit de leur masse et inversement proportionnelle au carré de leur distance s’impose-t-elle aussi bien au caillou qu’on lâche qu’à la force qui maintient la Lune en orbite autour de la Terre. Tout au long de sa genèse, le langage a servi avec le plus grand dévouement la volonté des hommes tentant de dénouer, nœud après nœud, les secrets de la genèse et du fonctionnement du monde. Dépassant le constat ou la banale description, les hommes par la parole et l’écriture ont combattu la tyrannie de l’« immédiat visible ». D’un dialogue respectueux et exigeant, porté par une langue puissante et précise, ont ainsi émergé des conclusions, certes provisoires, mais qui ont fait la richesse de l’intelligence collective ; car c’est bien la construction d’une intelligence collective qui fut et reste le projet des hommes, et seulement des hommes. C’est aussi le langage et l’écriture qui ont permis la création des récits fondateurs, profanes ou sacrés, qui furent autant de réponses à la conscience douloureuse de l’homme d’être et de devoir un jour n’être plus.

Alain Bentolila, Nous ne sommes pas des bonobos : créateurs et créatures, Odile Jacob, 2021.

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Mai 2021 – Causeur #90

Article extrait du Magazine Causeur


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