Avec le recueil La Paix des jardins, les éditions Le Dilettante ravivent la poésie du grand auvergnat Alexandre Vialatte. 


« Toujours revenir à Vialatte ! ». Dans mes années d’apprentissage en journalisme provincial, l’un de mes vieux maîtres localiers m’imposait la lecture d’Alexandre Vialatte (1901-1971). Il considérait cette pratique quotidienne comme un exercice de survie mentale. Une hygiène professionnelle. En ces temps reculés où l’informatique entrait timidement dans les salles de rédaction, la prose de l’Auvergnat était vénérée. Nous étions tous des mystiques de Vialatte. On le lisait comme les Saintes Écritures, se délectant de cette source divine avec cependant, le sentiment douloureux de ne jamais atteindre cette étrange alchimie des mots. Mon chef d’alors, Clermontois de naissance, me répétait chaque matin : « Il y a tout dans Vialatte. Le style bien évidemment et une certaine profondeur cocasse. Inspire-toi de sa faculté à mettre les phrases en apesanteur. Et surtout, garde bien à l’esprit qu’il est inimitable. Lui, il peut tout se permettre, toi tu touches seulement avec les yeux. Tu apprends l’ordonnancement de la phrase et le souffle de la nostalgie. Je veux que ton œil s’habitue à cette beauté dissonante ».

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J’avoue avoir été, plus d’une fois, ivre de cette prose dansante, pleine d’arabesques et de fantaisie.

Un poids-lourd sur la pointe des pieds

Le chroniqueur-performer de La Montagne, plus de 900 billets fulgurants à son compteur, n’était pas l’un de ces banals raconteurs d’histoires. Il nous imposait sa vision poétique et désarticulée d’un monde en mouvement. Sa plume moulinait les faits les plus anodins pour en extraire une sorte de jus, gourmand et relevé à la fois. Nous étions fascinés par son tour de main. Il arrivait toujours à modifier notre perception des événements, à tordre les évidences, à propulser son lecteur dans une galaxie lointaine. C’était un aventurier de l’écrit camouflé sous l’aspect débonnaire et discret d’un auteur régional. Une façon bien à lui d’éviter les importuns et les importants du métier. Car, dans l’édition comme dans la presse écrite, l’évocation seule de son nom valait imprimatur. Il suffisait de prononcer « Vialatte » dans une assemblée de lettrés pour qu’immédiatement, les hiérarchies naturelles se mettent en place. Nous étions face à un poids-lourd de la littérature qui s’avançait sur la pointe des pieds. Il avait horreur des autopromotions tapageuses.

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Remercions donc Le Dilettante, maison de qualité, d’œuvrer depuis si longtemps à la propagation des textes de Vialatte. Jamais, on ne parlera assez de lui. Cette fois-ci, il s’agit des poèmes réunis dans un recueil La Paix des Jardins et couvrant deux périodes, les années 1920 et 1950. Les spécialistes et notamment L’Association des amis d’Alexandre Vialatte avaient connaissance de ces poèmes « retrouvés à l’état de manuscrit ou tapuscrits. La plupart datés » et les avaient déjà diffusés à leurs cercles d’initiés. Quel plaisir de retrouver notre Alexandre, le bienheureux dans un florilège accessible au grand public. Dans un habile avant-propos, Georges Allary donne quelques clés de compréhension : « Dans ses poèmes de jeunesse, plus encore que dans son œuvre ultérieure, il se méfiait de l’effusion. Dès que l’émotion venait, il en repoussait la tentation en appelant l’humour à la rescousse. L’effet sur le lecteur sensible n’en est que plus grand ».

Humour du haut des cimes

Ses premiers poèmes de 1920 à 1923 nous embarquent dans un ailleurs fantasmé. On y décèle l’inspiration exotique de Henry J.-M Levet, le mirage des traversées maritimes, des militaires expatriés, de tous ces voyages initiatiques. Une musicalité intime et cosmique se dégage dans ces travaux de jeune écrivain : « Mes souvenirs sont de petits phoques acrobates » ; « L’ombre du colonial cuit comme un poisson bleu » ; « Dans les gares du P.L.M/ Nous irons, ô mon âme, / Chercher sur les belles réclames/ La couleur des Sachems ». Plus tard, dans les années 50, il y a en effet comme le souligne l’éditeur, une charge plus écorchée et mélancolique sans se départir d’un humour non trafiqué : « Un petit faune en terre cuite / Dans un rayon doré, /Reste seul témoin de la fuite/D’un monde évaporé ». Vialatte ne s’explique pas, il se vit. Ferny Besson dans sa biographie intitulée Alexandre Vialatte ou la complainte d’un enfant frivole parue en 1981 s’interrogeait sur les racines de cet humour si particulier qui « ne répond ni à une mode ni à une recette, se cultive mais ne s’apprend pas. On ne le comprend, on ne le sent que spontanément. Il est la marque d’une certaine famille d’esprit ». Il est donc temps pour ceux qui n’ont jamais lu Vialatte de se lancer à l’attaque de cette montagne magique et d’en humer les hauteurs célestes.

La Paix des Jardins, Alexandre Vialatte, Le Dilettante.

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