« A couteaux tirés » de Rian Johnson, film américain aussi mauvais qu’un film français, est toujours en salles!


Il arrive qu’une œuvre d’art dépasse les intentions de son auteur et prenne une signification qu’il n’avait pas prévue.

Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljénitsyne se voulait la simple description à la première personne de la journée d’un prisonnier politique du goulag. Publié par la revue Novy Mir en 1962, le texte a beaucoup ému Khrouchtchev qui a décidé de fermer les terribles camps de l’ « Archipel », et Ivan est devenu partout le symbole de ces millions de zeks martyrisés des îles Solovki à la Kolyma. Il arrive plus rarement qu’un roman ou qu’un film contredise les intentions de l’auteur. A couteaux tirés, qui vient de sortir en France, est un film dont la qualité très moyenne n’a rien à voir avec l’œuvre du grand écrivain russe. L’amusant, c’est que son réalisateur Rian Johnson, rendu célèbre comme scénariste et metteur en scène d’un des épisodes de Star Wars, finit par dire autre chose que ce qu’il voulait dire.

Un film pour Edwy Plenel?

A première vue, ce film pastiche l’univers d’Agatha Christie: il se déroule dans une grande demeure bostonienne qui comporte autant de pièces que le Cluedo et met en vedette un détective plus ou moins belge ou français joué par Daniel Craig et qui se nomme Benoît Blanc (retenez le patronyme). Cet Hercule Poirot aide la police à trouver le meurtrier d’un célèbre auteur de romans policiers nommé Harlan Thrombey (hihihi, admirez mon astuce, je mets en abîme dans mon polar un auteur de polars). Le meurtre a lieu dans la nuit qui suit la fête donnée pour le 85ème anniversaire d’Harlan et une douzaine de membres de sa famille, fils, fille, pièces rapportées et petits-enfants étaient présents, donc suspects.

L’idéologie commence à pointer le bout de son nez avec l’apparition de Marta Cabrera, la jeune infirmière d’origine uruguayenne qui soignait Harlan et avait noué avec lui une complicité faite de plaisanteries et de longues parties de go. Pas de sexe entre eux, c’est du pur de chez pur. Autant la jeune hispanique est naïve, spontanée et franche (elle ne peut s’empêcher de vomir les rares fois où elle ment), autant les anglos qui composent la famille sont cupides, hypocrites et malhonnêtes. Par exemple l’un des petits-fils, joué par le beau Chris Ivans est un homme violent et aussi dénué de scrupules que Poutine ou Xi Ping. L’autre, qualifié de nazillon par le détective, se masturbe sur les cabinets en lisant des publications d’extrême-droite, Rian Johnson ne fait pas de la dentelle avec le papier hygiénique. Quand les méchants sont trop méchants et les gentils trop gentils, c’est qu’il y a un loup, comme aurait pu dire la grand-mère de Martine Aubry. Je suis de l’avis de mes deux critiques de cinéma préférés, Jean-Paul Brighelli et Eric Neuhoff : le cinéma français actuel est devenu épouvantablement mauvais par excès d’avances sur recette et d’idéologie. Il est rassurant de constater que les Américains peuvent faire aussi mal que nous.

Le camp du Bien est représenté par Harlan Thrombey, le mort, qui lègue la totalité de sa fortune à la jeune infirmière latina si touchante et par le détective Benoît Blanc qui prouve l’innocence de celle-ci au terme d’une épouvantable histoire de fioles inversées dont je ne vous révélerai pas le secret. Je suppose que le réalisateur a inconsciemment rattaché Benoît Blanc à la France parce que les Anglo-Saxons sont persuadés, sans doute à raison, qu’elle sera le premier pays d’Europe à majorité musulmane et africaine. Ce détective est une sorte d’Edwy Plenel, un ami du désastre selon la terminologie de Renaud Camus, qui va participer activement à l’expulsion de la famille wasp donc blanche, hors de la maison de leur père et grand-père.

Insécurité culturelle?

C’est vers la fin que la signification du film se retourne contre la volonté du réalisateur, bobo holywoodien qui vote certainement démocrate. Marta Cabrera, qui n’a pas intrigué pour hériter du richissime romancier à succès, est tentée de rendre la maison à ses enfants. Dans une séquence révélatrice, on voit la famille Thrombey réunie devant la demeure qu’elle doit quitter, tous faisant des mines de cinq pieds de long. Le méchant beau gosse joué par Chris Ivans apostrophe le détective : “C’est honteux, vous nous chassez de la maison de nos ancêtres !” A quoi l’interpellé répond : “Votre père l’a achetée à un Pakistanais il y a quarante ans.” Deux remarques: d’abord ladite maison, un superbe manoir bostonien en bois qui ne ressemble en rien à ce qu’on construit au bord de l’Indus, exhibe son américanité profonde, aussi profonde que celle des westerns, des amendements à la Constitution ou de la dinde aux airelles de Thanksgiving Day. Ensuite Rian Johnson n’a visiblement pas pensé à la force symbolique qui s’attache à toute représentation de maison, il n’a pas lu la Poétique de l’Espace, d’ailleurs plus personne ne lit Gaston Bachelard même en France et c’est bien dommage.

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Le personnage joué par Chris Evans n’a donc pas totalement tort de fantasmer la maison du père en maison ancestrale, chacun a besoin d’une implantation dans le monde, et je pense que le progressiste le plus mondialisé et le plus anywhere a besoin de penser avec tendresse à une ruelle de Tokyo ou à un bistrot amusant de Manhattan.

Invasion latino

Bref, on peut comprendre la fin du film comme une dénonciation de l’invasion massive latino qui s’empare de la maison des caucasiens anglophones et change la structure démographique des Etats-Unis, qui sont d’abord une grande réussite anglo-saxonne. Tocqueville n’a pas eu l’occasion d’écrire De la Démocratie au Brésil ou au Panama. Alors, Rian Johnson militant pour la construction du mur anti-migrants et la réélection de Trump?

Je connais un peu les hispaniques de Californie et de Floride. Par exemple, je voyage sans GPS, dont j’ai horreur, et il m’arrive souvent de demander mon chemin en anglais ou en espagnol. Les réactions à mes questions sont très instructives et je recommande ma méthode aux sociologues. Les Latinos sont fiers d’être Américains quand ils sont naturalisés, et tous travaillent beaucoup pour s’intégrer. Il n’empêche: leur présence de plus en plus nombreuse et l’espagnol qui résonne dans beaucoup de villes même très éloignées de la frontière mexicaine donne aux anglos un sentiment de dépossession. Sentiment tout semblable à celui des Anglais quand dans leur ville ils entendent de plus en plus parler polonais, ou des banlieusards français qui voient les femmes voilées et les khamis se multiplier dans leur quartier. Nombreuses sont les personnalités politiques ou médiatiques à ne pas comprendre ce problème, l’exemple le plus récent étant Jean-Paul Delevoye. Je ne comprends pas que les remplacistes ne comprennent pas l’angoisse des remplacés. Il est angoissant d’être remplacé auprès de la femme aimée par un rival, il est angoissant d’être remplacé au travail par un plus jeune. Il fut angoissant pour les Néandertals d’être remplacés (et sans doute bouffés) par les Sapiens, il est angoissant pour les frelons européens d’être remplacés par les frelons asiatiques, il est angoissant pour les écureuils roux d’être remplacés par les écureuils gris venus d’Amérique. Toute apparition d’une espèce invasive et proliférante, comme disent les partisans de la biodiversité, est angoissante pour ceux qui la vivent. Mais nous en France, dès que nous parlons de ce type d’angoisse, nous voilà copains d’Hitler et de Goebbels.

Bizarre et peu logique.

À couteaux tirés, de Rian Johnson, sorti le 29 novembre 2019 en France.

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