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En Suède, la droite fait reculer la violence et la gauche gagne les élections

Les électeurs d'origine extra-européenne, résidant souvent dans les quartiers où se déroulent les fusillades, ont massivement voté à gauche


En Suède, la droite fait reculer la violence et la gauche gagne les élections
Débat télévisé avant les élections législatives. À gauche, Magdalena Andersson du Parti social-démocrate suédois des travailleurs, à droite le Premier ministre sortant Ulf Kristersson (Parti modéré de rassemblement). Gävle, Suède, 9 septembre 2026 © Anders Wiklund/AP/SIPA

Surprise! La politique sécuritaire de la majorité sortante a fait reculer la violence des gangs entre 2022 et 2026. Laquelle vient pourtant de perdre les élections législatives du 13 septembre! La géographie de la violence et la carte électorale éclairent ce paradoxe, démontre ici Gil Mihaely.


Au tournant du siècle, la Suède comptait parmi les pays européens où les homicides étaient relativement rares et où l’usage criminel des armes à feu restait limité. Puis sa trajectoire s’est écartée de celle de ses voisins nordiques. Les homicides par arme à feu ont commencé à augmenter vers 2005, sans que cette hausse se traduise immédiatement dans le taux global d’homicides, car les meurtres commis par d’autres moyens diminuaient. À partir de 2013, le taux global s’est lui aussi mis à progresser. Pendant ce temps, le Danemark, la Norvège et la Finlande poursuivaient leur décrue ou stabilisaient leurs résultats.

Un mauvais élève européen mais une violence concentrée dans les « utsatta områden »

Cette évolution ne traduit pas une montée générale de la violence dans la société suédoise. Les homicides familiaux ou commis à l’arme blanche n’ont pas suivi la même courbe. La hausse vient surtout d’une violence criminelle concentrée dans certains territoires, liée aux trafics et impliquant principalement de jeunes hommes. Au début des années 2000, le milieu criminel était associé à trois à cinq homicides par arme à feu sur dix ; deux décennies plus tard, cette proportion atteignait environ huit sur dix. L’écart avec le reste de l’Europe est particulièrement marqué chez les hommes de 20 à 29 ans.

Selon une étude comparative du Conseil national suédois pour la prévention de la criminalité, le Brå, la Suède comptait environ quatre homicides par arme à feu par million d’habitants, contre 1,6 en moyenne dans les pays européens étudiés. Aucun de ces pays n’avait connu une progression aussi forte et aussi durable. Longtemps réputée particulièrement sûre, la Suède faisait désormais face à un phénomène qui lui était propre. Ce qui distingue le pays, c’est la place prise par les règlements de comptes et leur concentration géographique.

La violence des gangs s’est d’abord installée dans certaines périphéries de Stockholm, Göteborg et Malmö, avant de gagner d’autres villes devenues emblématiques des utsatta områden, les « zones vulnérables ». Cette catégorie désigne des quartiers où la précarité se conjugue à l’emprise des réseaux criminels avec trafic de drogue, recrutement de mineurs, intimidation des témoins et difficulté pour les institutions à exercer leur autorité, avec la culture du silence et des structures sociales parallèles, héritées de cultures et pays d’origine.

On comprend alors mieux l’expression de « structures sociales parallèles » employée par la police pour décrire la sociologie de ces quartiers. À Husby, quartier populaire du nord-ouest de Stockholm et construit dans les années 1970 dans le cadre du vaste « programme du million », environ 85 % des habitants étaient déjà d’origine étrangère au moment des émeutes de 2013. Une enquête de SVT (Sveriges Television), le groupe audiovisuel public suédois, avait ainsi constaté qu’un tiers des commerçants interrogés disait avoir subi menaces ou violences et que plus d’un tiers des victimes interrogées n’avaient pas signalé les faits à la police.

La carte de ces quartiers recoupe celle d’une forte concentration de populations issues de l’immigration avec parfois une majorité parmi les jeunes de 20 à 25 ans. Dans le nord-ouest de Stockholm, la police recensait en 2020 quelque 180 nationalités et 200 langues dans son seul secteur de Rinkeby. À Husby, environ 85 % des habitants étaient déjà d’origine étrangère au début des années 2010.

Une étude du Brå portant sur les fusillades et explosions constate que 57 % des fusillades se produisent dans seulement 7 % des zones étudiées. Le taux de fusillades est neuf fois plus élevé dans les secteurs présentant la plus forte « vulnérabilité sociale » que dans les moins vulnérables. Pour la période 2022-2024, la police estime par ailleurs qu’environ 60 % des fusillades étaient reliées aux « zones vulnérables.

C’est précisément dans ces territoires qu’est apparue une nouvelle génération criminelle. Le profil le plus caractéristique est désormais celui d’un jeune homme, né ou ayant grandi en Suède, issu de l’immigration et socialisé dans un quartier où existe déjà un réseau criminel et une forte population d’origine extra-européenne. Le Brå indique que dans les homicides liés aux conflits du milieu criminel, 64 % des auteurs identifiés et 80 % des victimes sont d’origine étrangère. Les biographies des chefs de gangs les plus connus illustrent cette transformation.

Rawa Majid, surnommé le « Renard kurde » (l’immigration anatolienne est classifiée comme origine asiatique), est l’une des figures emblématiques de cette nouvelle criminalité. Il apparaît pour la première fois dans les registres judiciaires à 19 ans, puis accumule les condamnations, notamment pour trafic de stupéfiants. Il devient ensuite une figure centrale du réseau Foxtrot, impliqué dans les guerres pour le contrôle du marché de la drogue et dans une succession de règlements de comptes.

Son ancien associé puis rival Ismail Abdo, surnommé Jordgubben (« la Fraise »), offre un parcours particulièrement révélateur. Né en 1990 et élevé à Uppsala, de mère turque et père d’origine libanaise, il appartient à une famille de huit enfants, installée en Suède depuis les années 1980. Plusieurs membres de la famille exploitaient des entreprises de commerce des fruits et légumes, et Abdo lui-même y aurait travaillé. C’est de cette activité parfaitement légale que lui vient son surnom.

En 2016, il est condamné à cinq ans et demi de prison pour trafic aggravé de stupéfiants, infraction grave à la législation sur les armes et recel. Il devient ensuite l’un des acteurs importants du milieu criminel d’Uppsala et de Stockholm et se rapproche de Rawa Majid. Les deux hommes finissent cependant par s’affronter pour le contrôle du trafic de stupéfiants.

Guerre des narcos

Cette rupture débouche en 2023 sur une guerre de gangs qui finit par sortir du cercle des criminels eux-mêmes. Le 7 septembre, la mère d’Abdo, âgée de 58 ans et sans implication connue dans les activités de son fils, est abattue à son domicile d’Uppsala. Son meurtre déclenche une succession de représailles entre les factions liées à Abdo et Majid.

Cette guerre révèle surtout une mutation du fonctionnement des gangs suédois. La fusillade ou l’attentat à l’explosif devient un service que l’on commande à des adolescents, qui ne se connaissaient parfois pas quelques jours auparavant, et sont recrutés pour tuer un rival ou attaquer ses proches.

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Il existe donc bien un lien entre la transformation démographique et la géographie de la nouvelle criminalité. Selon les chiffres du Brå, les personnes d’origine étrangère représentaient 21 % de la population dans son étude, mais 43 % des auteurs d’homicides identifiés et 64 % des auteurs lorsque l’homicide résultait d’un conflit dans le milieu criminel. Et la géographie recoupe largement celle de l’immigration extra-européenne arrivée en Suède depuis les années 1990 et surtout 2000-2010. La Suède a accueilli, rapporté à sa population, une immigration et notamment une immigration de réfugiés particulièrement importantes.

Le tournant de 2022

C’est dans ce contexte que la coalition conduite par le conservateur Ulf Kristersson arrive au pouvoir à l’automne 2022, avec l’appui parlementaire des Démocrates de Suède (nationalistes). La sécurité est l’un des piliers de l’accord politique qui permet à la droite de gouverner.

La majorité s’inspire pour partie de la politique danoise en la matière avec comme idée qu’il ne s’agit plus seulement d’augmenter les moyens policiers, mais de modifier les règles juridiques qui avaient été conçues pour une société dans laquelle les bandes criminelles n’avaient ni la puissance ni la capacité d’intimidation acquises depuis.

Le premier axe consiste à augmenter le coût pénal de l’appartenance au milieu criminel avec des peines aggravées pour les crimes commis dans le cadre des gangs, un durcissement du traitement des récidivistes et des règles de libération conditionnelle, ainsi qu’une réduction des mécanismes permettant de diminuer les peines lorsque plusieurs infractions sont jugées simultanément. Pour les étrangers condamnés, le gouvernement facilite l’expulsion et donne moins de poids à leurs attaches en Suède.

Mais la rupture la plus spectaculaire concerne les pouvoirs de la police. Depuis avril 2024, celle-ci peut créer temporairement des « zones de sécurité » lorsqu’un territoire est menacé par un conflit entre groupes susceptible de provoquer fusillades ou explosions. À l’intérieur, les policiers peuvent fouiller des personnes et contrôler des véhicules sans devoir disposer d’un soupçon individualisé préalable. Une petite révolution juridique dans un pays traditionnellement attaché aux libertés individuelles.

Une autre mesure permet aux procureurs d’interdire pour six mois à certaines personnes de fréquenter un territoire déterminé lorsqu’elles sont susceptibles de favoriser des crimes graves. Les autorités ont également élargi les possibilités de recourir aux moyens de surveillance secrets et introduit le témoignage anonyme dans certaines procédures, afin de répondre à l’un des problèmes récurrents des quartiers contrôlés par les gangs car souvent témoins et victimes savent qui a tiré, mais refusent de parler par peur des représailles…

Le gouvernement s’est également attaqué à l’argent. Une nouvelle législation facilite la confiscation de biens dont les criminels ne peuvent justifier l’origine. Plusieurs administrations ont parallèlement reçu pour mission de contrôler les prestations, revenus et activités économiques des dizaines de milliers de personnes identifiées comme liées, directement ou indirectement, aux réseaux criminels.

Le troisième front est celui des mineurs. Depuis octobre 2025, les enquêteurs peuvent, pour certaines infractions graves, recourir à des écoutes et à d’autres moyens de surveillance secrets visant des enfants de moins de 15 ans. Depuis juillet 2026, lorsqu’une peine privative de liberté est nécessaire, les mineurs peuvent être condamnés à la prison, dans des unités qui leur sont réservées. Enfin, une réforme entrée pour l’essentiel en vigueur le 10 septembre 2026 abaisse temporairement de 15 à 14 ans l’âge de la responsabilité pénale pour les crimes les plus graves, réduit fortement les diminutions de peine accordées aux moins de 18 ans et renforce la surveillance des jeunes condamnés.

Quatre ans après l’arrivée de la droite au pouvoir, la baisse des fusillades est nette, avec 158 en 2025, contre 391 en 2022, soit près de 60 % de moins. La tendance se confirme au premier semestre 2026, avec 39 fusillades contre 205 sur la même période en 2022. Le nombre de personnes tuées par balle est passé, lui, de 34 à huit.

En 2022, la Suède semblait engagée dans une spirale que ses voisins avaient largement évitée. Quatre ans plus tard, le nombre de fusillades est revenu à un niveau que la police qualifie elle-même d’historiquement bas. Ce bilan sécuritaire n’a pourtant pas suffi à sauver la majorité qui l’avait obtenu.

Le paradoxe électoral

Aux législatives du 13 septembre 2026, le bloc soutenant le gouvernement d’Ulf Kristersson a été battu de justesse. L’opposition de centre-gauche a obtenu 176 sièges contre 173 pour la droite, dans un scrutin où environ 50 000 voix seulement ont séparé les deux blocs sur plus de 6,8 millions de votants. M. Kristersson a présenté sa démission quelques jours plus tard.

Pour le journaliste Jean-Dominique Merchet, la clé de ce paradoxe réside dans l’évolution du corps électoral. Les électeurs issus de l’immigration extra-européenne sont aujourd’hui plus nombreux qu’au début du siècle et votent majoritairement à gauche. Selon les estimations rapportées par Le Monde, 67 % d’entre eux ont soutenu l’opposition, contre 48 % des électeurs nés en Suède. Dans une élection aussi serrée, cet écart a pu compter.

La carte du vote et celle de la violence ne se superposent pas, mais elles se recoupent assez pour éclairer le résultat. La majorité sortante a obtenu des résultats contre les gangs sans en tirer nécessairement un bénéfice électoral dans les quartiers les plus touchés.

Cela suggère qu’une partie des habitants issus de l’immigration, qui travaillent et subissent directement cette violence, ont accordé plus de poids à d’autres considérations, comme peut-être la solidarité avec les jeunes de leur quartier, de leur milieu ou de leur culture, qu’à l’amélioration de la sécurité.




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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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