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🎙️ Podcast: Macron à Evian et à Versailles: un grand coup diplomatique?

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Avec Céline Pina et Jeremy Stubbs.


Emmanuel Macron vient d’accueillir les membres du G7 à Evian, ainsi que Donald Trump à Versailles pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine. A-t-il frappé un grand coup diplomatique? Dans les deux cas mais surtout celui de Versailles, le décor est digne d’un grand événement, mais l’événement lui-même manque de grandeur. L’annonce par le président américain de la signature de son accord avec l’Iran a plutôt l’air d’une capitulation au régime de Téhéran, une sorte de Munich version contemporaine. L’interdiction de toute ingérence sur le territoire iranien et l’extension du cessez-le-feu au territoire libanais représentent une trahison d’Israël qui reste menacé par le régime des Gardiens de la Révolution et ses proxies.

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Quand le président français félicite Donald Trump en déclarant que l’accord est « un pas dans la bonne direction », il fait preuve surtout de flagornerie à l’égard d’un homme dont l’Europe reste dépendante pour sa sécurité mais qui est d’une grande imprévisibilité. Sans doute que, pour Emmanuel Macron, le point positif de l’accord est la réouverture du détroit d’Ormuz. Si le prix du carburant commence à retomber, le risque de grogne populaire diminue. On se souvient que la révolte des gilets jaunes avait son origine dans l’augmentation du prix du diesel.

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Ainsi, le grand coup diplomatique du président français n’en est pas un. On dit que ce dernier commence à préparer l’héritage qu’il léguera à la postérité en quittant la présidence l’année prochaine. Mais les mises en scène d’Evian et de Versailles – dignes du Camp du Drap d’Or – ne peuvent pas cacher le bilan globalement négatif d’Emmanuel Macron. Il avait promis une nouvelle éthique en politique, mais l’affaire Benalla a très vite révélé la vacuité de cette promesse. Son engagement à lancer une nouvelle politique de la ville n’a pas été suivi d’effet. Côté finances publiques, il laissera une France plus endettée que jamais. Sa réforme des retraites, pourtant très modeste, n’aura pas lieu. Et il aura manqué de fermeté dans son soutien à Israël et son opposition à l’antisémitisme. Surtout, il aura manqué de courage dans un monde où le courage est essentiel. Ecoutez 👇

La fabrique du fasciste: petite histoire d’un stigmate politique

Dans la bataille des idées, l’accusation de fascisme reste l’outil préféré de la gauche radicale pour réprimer tout discours de droite. Analyse.


Historiquement, une calomnie au service des crimes staliniens

A partir des années 1930, la propagande des idéocraties communistes et des partis affiliés a systématiquement accusé de « fascistes » non seulement les opposants à leur projet politique totalitaire criminel, mais également tous ceux qui étaient de près ou de loin partie prenante des sociétés libérales occidentales. Comme l’a rappelé Thierry Wolton, dans Une histoire mondiale du communisme (T3. Les complices),la référence doctrinaire au fascisme était rarement définie avec précision, mais désignait « un virus, une maladie fatale qui frappe inéluctablement la démocratie bourgeoise ». Elle connotait cette haine de classe qui devait, selon l’écrivain Maxime Gorki, inspirer « les répulsions organiques à l’égard de l’ennemi, en tant qu’être inférieur sur le plan physique et moral ». Dans les régimes communistes, ce « mot qui tue », comme l’a qualifié Jean Sévillia, s’imposa comme un expédient juridique de criminalisation politique valant liquidation. Il servit souvent de prétexte à d’extravagantes et sordides procédures pour éliminer des dizaines de milliers d’innocents, lorsque par exemple Staline accusait des biologistes soviétiques de « déviation fasciste de la génétique », ou lorsque la victime d’un procès devait reconnaitre avoir rencontré « des agents de la Gestapo ».

Fasciste – Antifasciste : le travestissement de l’hégémonie communiste

Après la guerre, la tragique soviétisation des pays d’Europe centrale et orientale se fera au nom de l’épuration du fascisme. Lorsque le pouvoir soviétique appela à la croisade contre la tendance fasciste des sociétés libérales, l’imputation de fascisme acquit une dimension géopolitique. A partir de 1947, le Kominform (nouvelle organisation au service de la guerre froide) décréta la scission de l’humanité en deux blocs antagonistes. D’un côté, celui des ennemis du peuple constitué par les sociétés libérales bourgeoises, réactionnaires et fascisantes, et de l’autre le bloc des forces progressistes communistes qui œuvrent pour la paix, la liberté, la justice sociale, et luttent contre le fascisme. Cet odieux travestissement moral de l’idéologie totalitaire que Jean-François Revel a qualifié d’imposture du « salut par les intentions », couvrira pendant des décennies la répression des aspirations à la liberté et à la démocratie des peuples asservis. Il accrédite encore aujourd’hui ce que Gilles-William Goldnadel appelle « le privilège rouge ».

Fasciste : l’importation de la rhétorique stalinienne en France

En France, la thématique du fascisme et de l’anti-fascisme fut invariablement convoquée dans l’espace politique et culturel par les intellectuels, les partis et la presse de gauche, pour instaurer unterrorisme intellectuel. Ils firent usage sans hésiter du vocabulaire stalinien, pour instaurer ce que Revel a qualifié de « totalitarisme informel », dans la mesure où l’intégrité physique des victimes était heureusement protégée par l’état de droit de la société bourgeoise. En 1936, Jean Grenier résumait déjà la situation en constatant que « maintenant si l’on n’est pas marxiste ou susceptible de le devenir, on vous tient pour fasciste, ce n’est pas une mauvaise tactique étant donné la peur des mots ; et l’on voit des gens résignés à tout dire et à tout faire « pour ne pas passer pour… ». Les cibles désignées varièrent au gré des volte-face stratégiques du pouvoir soviétique relayées par les organes communistes et le PCF. Les socio-démocrates de gouvernement étant dénoncés par Moscou comme les pires « socio-fascistes », L’Humanité les accusa d’être les fourriers de la dictature fasciste, et affirmeraque « le fascisme c’est la République et la République c’est déjà le fascisme ». Durant les grandes purges de 36-37, lorsque Staline lança le mot d’ordre du « front anti-fasciste » pour leurrer les Occidentaux, le PCF engagea la lutte contre l’ennemi intérieur, le « fascisme France ». En réalité, comme l’a souligné Raymond Aron, « les anti-fascistes pourchassaient un ennemi insaisissable et ils ne s’accordaient pas sur l’essentiel, la méthode à suivre contre le véritable ennemi, Hitler ». Tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, les luttes et les révoltes des peuples soumis au joug du communisme ont été stigmatisées comme fascistes.La volonté d’indépendance du gouvernement Yougoslave sera ainsi dénoncée comme l’expression de la « réaction et du fascisme », et la répression sanglante à Budapestavaliséepuisqu’il fallait « écraser le fascisme dans l’œuf ».

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Fasciste : l’arme du terrorisme intellectuel pour censurer les opposants

Ce fut la grande période « des procès de Moscou à Paris » comme les a qualifiés Charles Tillon, instruits contre une multitude d’écrivains et d’esprits indépendants qualifiés de « chiens » et de « fascistes ». Jusqu’à et après l’effondrement du communisme, la calomnie a poursuivi les témoins et les historiens, qui en révélant dans les années 70-90 les crimes du communisme soviétique, chinois, indochinois et cubain, trahissaient selon Le Monde « la cause anti-fasciste ». En 1974, Alexandre Soljenitsyne auteur de L’archipel du Goulag, fut dénoncé par la presse communiste comme « nostalgique du nazisme et apologiste des SS ». La même étiquette servira à stigmatiser ceux qui, comme Simon Leys ou comme l’écrivain cubain Armando Valladares, dévoilèrent le régime de terreur des tyrannies maoïste et castriste. En 1997, les auteurs du Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois qui établirent la similarité entre les crimes du communisme et du nazisme, subirent le même sort.

Fasciste : une extension de la haine à la société libérale occidentale

Malgré cette sinistre généalogie, le qualificatif de « fasciste »sera recyclé à partir des années 80 parla « nouvelle gauche » post-marxiste, pour exprimer comme un mantra son rejet haineux des valeurs de la civilisation occidentale capitaliste. Pour sauvegarder sa légitimité idéologique après le fiasco du marxisme-léninisme, cette nouvelle gauche radicalisée ressuscita le mythe d’un danger fasciste endogène aux sociétés libérales. Ces sociétés moralement haïssables et historiquement condamnées, seraient selon Pierre Bourdieu « minées par une fascisation rampante ou déclarée ». Pour Bernard-Henri Lévy dans l’Idéologie française, des écrivains comme Charles Maurras, Charles Péguy, ou Georges Bernanos auraient même fait de la France un laboratoire littéraire du fascisme, cette perversion gisant toujours dans les tréfonds du pays. Le mythe sera exploité pour introduire au cœur des démocraties une guerre morale radicale légitimant violence et subversion. Dans ce contexte, la thématique de la menace fasciste et de la résistance anti-fasciste va connaitre une extension indéfinie jusqu’à l’absurde. Dans le Figaro, Jean-Pierre Le Goff a récemment rappelé que la « révolution culturelle soixante-huitarde » qui a exalté la primauté d’un subjectivisme débridé et anti-autoritaire, avait déjà condamné comme fasciste « tout obstacle aux pulsions personnelles et toute forme d’autorité, de pouvoir, et de hiérarchie ».

Fasciste : tout devient fasciste jusqu’au langage

Le réel devient alors fasciste, qu’il s’agisse des lois naturelles, des normes constitutives de la vie en société, ou des phénomènes anthropologiques les plus fondamentaux comme le langage. Selon Roland Barthes par exemple, la langue qui par ses règles contraignantes assujettirait à son insu le locuteur au pouvoir, est « tout simplement fasciste » puisque comme le fascisme « elle oblige à dire ». Cette mystique philosophico-littéraire du langage fut au cœur de la théorie du « constructivisme sociolinguistique », selon laquelle les catégories du sens commun comme l’identité sexuelle ne sont que le produit de l’action performative et coercitive du discours. Elle suscitera dans le mouvement wokiste l’obsession de l’épuration langagière, la lubie de « l’écriture inclusive », et la théorie du genre.

Le paradoxe des anti-Lumières : convergence du wokisme et du fascisme

Depuis les années 2000 après une courte éclaircie libérale, le recours à l’injure excommunicatrice de fasciste est devenu l’arme rhétorique de l’ultra-gauche dans la guerre totale qu’elle a engagée contre les institutions, l’histoire et la culture de l’Occident. Dans cette perspective, les intellectuels académiques ont opéré un revirement doctrinal à front renversé. Pour « déconstruire » les valeurs d’une civilisation séculaire et imposer leur contre-culture, ils mirent en action les théories « post-modernes » de Michel Foucault et de Jacques Derrida, dont le relativisme radical avait abouti à rejeter le savoir humain comme dénué de toute signification objective. Pour ces auteurs qui deviendront les maîtres à penser du wokisme, la rationalité, la vérité, la science, les lois naturelles, ainsi que la fonction signifiante du langage, constituent la matrice idéologique oppressive de la modernité occidentale. Ils ont fait d’un héritage primordial de la pensée européenne qu’est l’universalisme des Lumières, la cible privilègiée de leur nihilisme culrurel. Cet héritage est évidemment devenu la bête noire du wokisme « néo-raciste », qui le stigmatise comme un fantasmatique péché originel de la « blanchité ». En attestent les élucubrations des activistes qui vitupèrent les Lumières qui auraient « produit le ciment des préjugés raciaux », et proclament que « la science a toujours été utilisée pour légitimer le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, l’abléisme, et l’homophobie ». Par une ironie de l’histoire, cette entreprise qui prétend atteindre le stade ultime de la raison critique, ne fait en réalité que recycler les thèmes des « anti-Lumières » (antiAufklärung) que la droite réactionnaire européenne exploitait depuis le XVIIIème siècle, et qui firent le lit de l’idéologie dévastatrice national-socialiste. Comme l’a souligné le germaniste Johannes Pankau, « les discours et proclamations de Hitler n’ont été qu’un concentré du lexique le plus radical des Contre-Lumières ».  Ainsi, en convoquant ad nauseam le spectre du fascisme pour réduire au silence leurs opposants, le « gauchisme culturel » s’inscrit en fait dans la pire tradition, que le philosophe allemand Manfred Frank a qualifié dans une conférence éditée par le Collège de France de « pré-fasciste », et Juan José Sebreli dans L’oubli de la raison (trad.) de  « proto-nazi ». On ne peut que s’interroger encore aujourd’hui avec Juan José Sebreli dans La modernité assiégée (trad.), sur « cette bizarre transmutation de la pensée réactionnaire en révolutionnaire, de la droite vers la gauche, du répressif vers ce qui est censé être émancipateur ».

L’obsession du fascisme : la Théorie Critique matrice du gauchisme culturel 

A partir des années 30, les sociologues de l’Ecole de Francfort que Foucault admirait comme ses précurseurs, développèrent sur plusieurs décennies la Théorie Critique, une synthèse de marxisme et de vulgate psychanalytique qui alimenta le « marxisme culturel ». Ces sociologues avaient très tôt entériné l’échec du marxisme orthodoxe et l’assimilation du prolétariat aux classes moyennes d’aspirations intrinsèquement conservatrices. Pour subvertir une société civile réfractaire à la révolution, ils eurent recours à une double stratégie idéologique et politique qui menace encore aujourd’hui notre vie collective. Sur le front idéologique, ils dénoncèrent la « normalité » des sociétés libérales comme une émanation larvée du fascisme. Par une perversion sémantique, les tendances fascistes ne désignaient plus le ralliement à une funeste idéologie historiquement datée, mais l’adhésion de la majorité des individus aux « ferments de la cohésion sociale ». Certains doctrinaires de l’Ecole pousseront l’aberration jusqu’à concevoir un questionnaire diagnostic « F » » pour quantifier cette prédisposition à un fascisme potentiellement génocidaire ! Un score élevé était censé traduire un attachement pathologique aux valeurs traditionnelles (notamment familiales) et aux institutions. La lutte contre ce « danger fasciste » populaire, exigeaitde factoune restriction de la démocratie, de la liberté d’expression, de la tolérance, ainsi qu’une répression des discours de droite. Sur le front politique les opinions majoritaires n’étant plus légitimes, les sociologues appelèrent à la mobilisation des groupes marginaux non intégrés au système (minorités ethniques et sexuelles, féministes, intellectuels, marginaux) pour mener la révolte anti-fasciste.

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L’anti-fascisme de l’ultra-gauche: un héritage et un projet totalitaires

On voit que LFI, l’islamo-gauchisme, le néoféminisme, le wokisme, qui imposent dans l’espace public ces nouvelles pathologies que sont les fumeuses « phobies » n’ont rien inventé. Ils ne font en définitive qu’étendre le domaine de ce redoutable piège linguistique qu’est l’accusation de fascisme pour atteindre un objectif presque séculaire : instaurer un totalitarisme travesti en anti-fascisme. Leur frénésie à taxer de fasciste tout et n’importe quoi d’ancestral et d’actuel, au nom d’un prétendu anti-fascisme, anti-racisme, et anti-sexisme (médias, opinions, modèle socio-économique et politique, histoire, identité sexuelle, mode de vie, traditions, coutumes, hommes et œuvres) révèle le potentiel corrupteur de leur projet subversif.

Appel au sursaut des libéraux conservateurs

Cet aperçu historique devrait convaincre tous les libéraux conservateurs qu’être marqués du stigmate infamant de fasciste par la gauche, les place du bon côté de l’histoire. La « situation critique de notre pays et plus largement des démocraties occidentales » constatée par Le Goff, appelle à mener une contre-offensiveintellectuelle au-delà des protestations indignées. Pour inspirer cet engagement, le libéralisme conservateur dispose de puissants principes spirituels que lui ont légués des intellectuels comme Aron ou Roger Scruton. Dans L’opium des intellectuels, Aron nous rappelle que « la gauche ne cessera pas de trouver en face d’elle, lui barrant le chemin, une droite, jamais vaincue ni convertie », et que « l’essence de la culture occidentale, le principe de ses triomphes, le foyer de son rayonnement, c’est la liberté ». Quant au philosophe anglais Scruton, il nous communique sa passion en proclamant « nous sommes unis par l’amour : l’amour de notre pays, l’amour de nos institutions, l’amour de la loi, l’amour de la famille, qui nous fait nous lever contre ceux qui veulent les détruire ». Il est grand temps d’investir politiquement ces valeurs.

Une histoire mondiale du communisme, tome 3: Les complices

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L’amour vache

Sexualité des jeunes: cet autre ensauvagement qu’on nous cachait.


Les jeunes Français aiment le sexe trash. On l’apprend dans cette radioscopie de la sexualité française dévoilée hier par l’IFOP. Je vous passe les constats déprimants indiquant que les Français des deux sexes s’ennuient de plus en plus au lit (cela arrive à 42 % des hommes et 56 % des femmes). Ils n’ont pas lu tous les livres et la chair est triste. Le fait marquant, c’est l’attirance nouvelle des 18-34 ans pour cette sexualité que l’IFOP qualifie de trash ou violente.

Jeunesse délurée

61 % des femmes de 18-35 ans déclarent s’être déjà fait gifler, fesser, griffer, mordre ou tirer les cheveux, 44 % ont déjà fait l’amour attachées (menottes ou cordes) et 30 % ont pratiqué des jeux érotiques de domination ou de soumission[1].

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Nombre de commentateurs jugent cette évolution inquiétante. Beaucoup parlent d’une génération biberonnée au porno qui aurait besoin de sensations de plus en plus fortes. Pour l’IFOP, elle traduit l’assentiment des jeunes femmes à une norme érotique masculine. En somme, les hommes imposent et les femmes subissent. Le patriarcat est toujours là.

Est-ce à dire que le consentement n’a aucune importance ?

Ce qui est patriarcal, c’est de présumer le non-consentement des femmes giflées, fessées, griffées ou mordues. Or, cette étude de François Kraus n’en dit rien. Mais elle montre par ailleurs, dans d’autres questions, que, primo, les hommes se soucient de plus en plus du plaisir de leurs partenaires et que, deuxio, 44 % ont eux-mêmes déjà été griffés, giflés, fessés ou mordus, et 25 % menottés pendant l’amour. Et eux, personne ne semble penser qu’ils étaient contraints… Les coquins.

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Il est possible que l’attirance des jeunes femmes pour une certaine brutalité sexuelle ne soit pas un signe de soumission, mais de liberté. Certaines, interrogées par Libération — qui nous réjouit grandement en semblant avoir oublié son habituel surmoi puritain —, assument parfaitement être excitées par cette violence partagée et symbolique. Faut-il le rappeler : aucune femme n’a de plaisir à se faire tabasser pour de vrai. Mais la sexualité, c’est un jeu, une représentation.

Les fantasmes se fichent des convenances. Les fantasmes ne connaissent pas les dames-patronnesses de MeToo, leur haine du désir et leur volonté d’imposer une norme jusque dans les chambres à coucher. Pour la propagande néo-féministe, la sexualité doit être égalitaire, transparente, contractuelle, codifiée, bref ennuyeuse à périr. Sinon, elle est criminelle. La bonne nouvelle, c’est que beaucoup de jeunes semblent savoir que le sexe, c’est tout le contraire : trouble, honte, culpabilité, sauvagerie, domination, soumission, incompréhension, danger. Bref, ils n’ont pas oublié qu’Éros flirte avec Thanatos et le plaisir avec la douleur.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.


[1] Étude Ifop pour JOYclub réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 6 au 9 mars 2026 auprès d’un échantillon de 2 210 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Que vouliez-vous qu’il fît?

Le président américain Donald Trump a signé hier un accord destiné à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Malgré une économie exsangue et un appareil militaire durement éprouvé, l’Iran apparaît aujourd’hui en position de force. À l’inverse, malgré l’écrasante supériorité de ses moyens militaires, Washington semble contraint de reconnaître l’échec de sa stratégie floue. « Il n’y aura pas d’accord avec l’Iran autre qu’une capitulation sans conditions ! », écrivait Donald Trump le 6 mars. Il omettait simplement de préciser de quel pays il parlait…


Il est des moments où la politique cesse d’être un exercice de gestion, une administration plus ou moins habile des intérêts contradictoires, pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un affrontement avec le tragique. Or notre époque supporte de moins en moins cette dimension tragique de l’histoire. Elle exige des responsables politiques qu’ils produisent des solutions parfaites dans un monde qui ne leur en offre aucune, puis elle les condamne lorsqu’ils échouent à accomplir ce miracle. Elle réclame des victoires sans victimes, des guerres sans morts, des rapports de force sans violence, des ennemis qui se comporteraient selon nos propres règles morales, et lorsque la réalité vient rappeler sa présence brutale, elle cherche immédiatement un coupable à immoler sur l’autel de ses illusions déçues.

Sur le banc des accusés

C’est ainsi que Donald Trump se trouve aujourd’hui placé au banc des accusés. Les commentaires autrefois admiratifs ou simplement intrigués par son sens du déséquilibre stratégique, par sa capacité à déjouer les scénarios écrits d’avance, par cette manière si singulière qu’il avait de faire de l’imprévisibilité un instrument de pouvoir, se sont brusquement évanouis. Ceux qui voyaient en lui un joueur d’échecs cynique mais redoutablement efficace préfèrent désormais garder le silence. Quant à ses adversaires, ils savourent leur heure. Ils annoncent sa défaite avec une joie dont l’intensité révèle moins leur lucidité politique que le soulagement de voir enfin confirmés les jugements qu’ils avaient prononcés depuis longtemps. Ils parlent de capitulation, de reculade, d’abandon. L’accord conclu avec l’Iran leur apparaît comme une reddition diplomatique. Israël serait trahi. Les opposants iraniens seraient abandonnés à leur nuit. L’Amérique elle-même sortirait diminuée de cette séquence.

Et tout semble en effet leur donner raison. N’avait-on pas dénoncé depuis des années sa brutalité ? N’avait-on pas souligné son instabilité supposée, sa versatilité, ses changements d’humeur, son goût de la provocation, voire son incapacité à penser stratégiquement sur le long terme ? Chacun retrouve aujourd’hui dans les événements la confirmation rassurante de ses propres certitudes. Il est toujours agréable d’avoir eu raison, surtout lorsque la réalité paraît se plier à ce que l’on pensait déjà.

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Pourtant, avant de rejoindre ce chœur des procureurs, une question mérite d’être posée, une question simple, presque naïve, mais dont la force réside précisément dans sa simplicité : que vouliez-vous qu’il fît ?

Car la politique réelle n’est pas l’art de choisir entre le bien et le mal. Elle est le plus souvent l’art douloureux de choisir entre plusieurs risques, plusieurs échecs possibles, plusieurs formes d’imperfection. Elle ne consiste pas à réaliser un idéal mais à naviguer parmi des contraintes contradictoires, dans un univers où chaque décision ouvre autant de problèmes qu’elle n’en résout.

Or Donald Trump est confronté à une situation dont beaucoup de ses commentateurs semblent faire abstraction. L’Amérique sort de plusieurs décennies de guerres extérieures dont une grande partie de la population conserve le souvenir amer. L’Irak, l’Afghanistan, les milliards engloutis, les milliers de morts, les promesses non tenues, tout cela pèse encore lourdement sur la conscience américaine. Une partie décisive de son électorat refuse désormais toute aventure militaire prolongée au Moyen-Orient. Les élections approchent. Il lui fallait un résultat. Il lui fallait éviter ce que ses adversaires lui auraient reproché avec la même férocité : une nouvelle guerre interminable, coûteuse, incertaine.

Certains répondront qu’une confrontation durable avec le régime iranien était pourtant nécessaire. Peut-être. Il existe des arguments sérieux en faveur de cette position. Il est même possible qu’un jour l’histoire leur donne raison. Mais cette nécessité supposée aurait impliqué des années d’affrontement, un risque d’embrasement régional, des conséquences économiques considérables et une instabilité dont nul ne peut sérieusement mesurer l’étendue.

L’histoire n’a pas rendu son verdict

Fallait-il choisir cette voie ? Peut-être. La vérité est que nul ne le sait encore. Les jeux ne sont pas faits. Les rapports de force continuent d’évoluer. L’histoire n’a pas rendu son verdict. Les accords qui paraissent aujourd’hui dérisoires produisent parfois des effets inattendus ; les victoires célébrées comme définitives préparent souvent des défaites futures ; les régimes que l’on croit consolidés s’effondrent quelquefois avec une rapidité stupéfiante. Ceux qui parlent déjà de trahison confondent volontiers leurs désirs avec la réalité. Je me garderai donc de juger.

Cette prudence dans le jugement ne signifie cependant nullement l’indifférence morale ni l’absence de préférence. Je ne cache pas que certaines attitudes de Donald Trump me troublent et parfois me choquent. L’abandon apparent des opposants iraniens, auxquels il avait laissé espérer un soutien américain plus résolu face au régime des mollahs, me laisse un sentiment d’amertume difficile à dissiper. Les femmes qui ont défié les gardiens de la révolution, les étudiants emprisonnés, les dissidents traqués, les hommes et les femmes qui voyaient dans l’Amérique une promesse de liberté ont de bonnes raisons de se sentir aujourd’hui abandonnés. De même, le mépris parfois affiché à l’égard de Benjamin Netanyahou me paraît difficilement compréhensible au regard des circonstances historiques auxquelles Israël est confronté depuis le 7-Octobre. Que l’on discute certaines décisions du gouvernement israélien est légitime ; que l’on semble oublier la nature de l’épreuve traversée par Israël et les contraintes extraordinaires auxquelles ses dirigeants ont dû faire face l’est beaucoup moins. J’avoue éprouver personnellement une profonde incompréhension devant cette distance parfois ostentatoire à l’égard d’un allié qui, depuis des mois, mène non seulement une guerre contre le Hamas mais également un affrontement décisif contre le Hezbollah, organisation dont la puissance militaire et l’emprise régionale représentaient depuis longtemps une menace majeure pour la sécurité israélienne.

Mais précisément parce que ces choix me déçoivent parfois, parce qu’ils m’inquiètent ou me peinent, je me refuse davantage encore à les réduire à des catégories morales simplistes. L’histoire n’est pas terminée. Les conséquences réelles de ces décisions demeurent largement inconnues. Entre l’indignation immédiate et la compréhension des événements existe ce temps long dont la politique, comme l’histoire, a besoin pour révéler son sens véritable. Et je me garderai tout autant de juger Benjamin Netanyahou. Depuis le 7-Octobre, il est devenu l’un des hommes les plus détestés de la planète. Les condamnations se succèdent. Les accusations s’accumulent. Dans une grande partie de l’Occident, son nom est devenu synonyme de faute morale. Pourtant, là encore, une question élémentaire s’impose : que voulait-on qu’il fît ?

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Le 7-Octobre ne fut pas une bataille conventionnelle. Ce ne fut pas un affrontement militaire classique entre deux armées reconnaissables. Ce fut un massacre délibéré de civils. Des familles furent exterminées dans leurs maisons. Des enfants furent assassinés. Des femmes furent violées. Des vieillards furent enlevés. Des centaines d’otages furent entraînés dans les tunnels de Gaza. Aucun État au monde n’aurait accepté une telle attaque sans réagir. Aucun gouvernement démocratique n’aurait survécu politiquement à l’absence de réponse.

Mais l’on exige d’Israël ce que l’on n’exige d’aucune autre nation : qu’il mène une guerre sans guerre, qu’il neutralise ses ennemis sans les combattre, qu’il élimine une organisation armée sans toucher l’environnement humain dans lequel celle-ci a délibérément choisi de s’enraciner.

Récit moral

Comment mener une guerre contre un ennemi qui ne porte pas d’uniforme ? Comment distinguer en permanence le combattant du civil lorsque le combattant a précisément fait de cette confusion son principal avantage stratégique ? Comment détruire des centres de commandement installés sous des immeubles d’habitation, sous des écoles, sous des hôpitaux, sous des mosquées ? Comment protéger une population dont les dirigeants ont construit durant des années des centaines de kilomètres de tunnels non pour y mettre les enfants à l’abri mais pour y cacher leurs armes, leurs chefs et leurs combattants ?

Il existe à Gaza une réalité que beaucoup préfèrent ne pas regarder parce qu’elle dérange le récit moral auquel ils se sont attachés. Des milliards de dollars d’aide internationale ont été investis dans la construction d’infrastructures souterraines gigantesques. Ces tunnels auraient pu devenir des refuges pour les civils. Ils auraient pu protéger les enfants. Ils auraient pu servir à sauver des vies. Ils furent essentiellement conçus pour prolonger la guerre.

Rappeler ce fait n’efface évidemment pas la souffrance des civils palestiniens. Rien ne saurait effacer cette souffrance. Rien ne saurait rendre moins tragique le sort des innocents pris dans le conflit. Mais reconnaître cette tragédie n’autorise pas à supprimer l’autre moitié de la réalité, celle qui concerne la nature même de l’adversaire auquel Israël est confronté.

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas tant l’existence des désaccords que l’incapacité croissante de nos sociétés à penser le tragique. Nous voulons croire qu’il existe toujours une solution pure, une réponse impeccable, une voie qui préserverait simultanément toutes les exigences morales et tous les impératifs stratégiques. Nous refusons d’admettre que certaines situations historiques enferment les responsables politiques dans des alternatives douloureuses où chaque décision comporte sa part d’ombre.

Trump face à l’Iran. Netanyahou face au Hamas. On peut contester leurs choix. On peut considérer qu’ils se trompent. On peut même penser qu’ils commettent des fautes graves. Mais encore faudrait-il commencer par répondre honnêtement à cette question préalable, sans laquelle toute condamnation demeure une posture confortable : quelle autre décision aurait-il fallu prendre, et avec quelles conséquences ?

La formule de Corneille traverse les siècles parce qu’elle nous rappelle cette vérité fondamentale que notre temps préfère oublier : il est infiniment plus facile de juger ceux qui agissent que d’assumer soi-même la responsabilité de l’action. Avant de condamner les hommes confrontés aux contraintes du réel, il faudrait avoir le courage de regarder ce réel en face. Alors seulement nous pourrions mesurer toute la profondeur de cette interrogation qui demeure, aujourd’hui comme hier, sans réponse évidente : que vouliez-vous qu’ils fissent ?

Foot : place aux remplaçants

La Ligue 1 s’africanise, tandis que nos binationaux s’envolent pour jouer… en Afrique. Adieu le football du terroir, bonjour le mondialisme des crampons. C’est l’implacable verdict des statistiques.


Si le football est bien le miroir de la société française – miroir, mon beau miroir –, pourrait-on y lire ce que nos yeux voient mais que la morale réprouve ? Se plonger dans les chiffres de la Ligue 1 ou les statistiques des joueurs sélectionnables en équipe de France semble à la portée du premier venu. Il est toutefois probable que ce quidam jettera un voile pudique sur le résultat de ses recherches, afin de ne pas faire le jeu de qui vous savez. C’est une raison suffisante pour vous les livrer. Remontons jusqu’à la saison 1985-1986, période héroïque où le PSG allait fêter son premier titre de champion de France. À cette époque, 75 % des joueurs de Ligue 1 étaient français. Mondialisation et arrêt Bosman obligent – cette décision de justice qui mit fin aux quotas de joueurs locaux –, ils ne sont plus que 40 % aujourd’hui. Le football de clocher est mort et enterré. 60 % des athlètes qui gambadent sur les pelouses en 2026 sont nés ailleurs. Sur les 298 étrangers évoluant dans le championnat tricolore, 140 proviennent d’Afrique, presque la moitié. Il y a donc quasiment autant de joueurs africains (30 %) que de joueurs français en Ligue 1 (40 %) – et on ne parle ici que de nationalité et pas d’origine. Une recherche à partir des prénoms des joueurs de Ligue 1 indique néanmoins que 45 à 50 % d’entre eux sont porteurs d’un prénom d’origine africaine ou maghrébine.

Lorsqu’on se penche sur la sélection nationale, on observe un phénomène symétrique encore plus stupéfiant. En 1986, le lieu de naissance déterminait presque systématiquement la sélection nationale – du premier gardien au dernier attaquant, chaque licencié français se rêvait en Bleu. En 2026, tout a changé. Une large proportion – 60 % – de joueurs nés et formés en France choisissent désormais de représenter le pays de leurs parents.

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La CAN (Coupe d’Afrique des nations) est ainsi devenue, par l’effet de la double nationalité, une compétition largement française. En décembre 2025, lors de la dernière édition, on y comptait par exemple que 17 footballeurs anglais, alors que 140 des joueurs qui y ont participé étaient nés dans notre pays, donc français. La France se trouvait ainsi être curieusement la nation la plus massivement représentée au sein de cette compétition africaine. Représentée, si l’on peut dire, puisque ces athlètes avaient justement choisi de ne jamais porter les couleurs tricolores – soit par opportunisme sportif (le niveau des Bleus, trop élevé, ne leur permettant pas d’espérer une sélection), soit par fierté de leurs racines – un sentiment louable tant qu’il ne concerne pas l’Hexagone. Ce fut ainsi le choix de deux des fils de Zinédine Zidane, qui ont décidé d’intégrer les Fennecs, l’équipe nationale algérienne. Ils ont voté avec leurs crampons.

Le football offre donc une belle illustration d’une récente déclaration de Macron, satisfait de constater qu’il y avait chez nous « des jeunes qui étaient totalement Français et totalement Africains » – fascinante aporie qui conduit à penser qu’être 100 % Français, c’est désormais être 100 % Africain. L’attachement de cette jeunesse à la France ainsi qu’à ses « valeurs » ne sera pas questionnée, afin de ne pas faire le jeu de qui vous savez.

Un bond dans l’azur

Toujours vaillante, jamais à court d’inventions et d’images oniriques, Carolyn Carlson crée une nouvelle chorégraphie avec une trentaine de danseurs du Ballet du Capitole de Toulouse.


Mais où est-il donc, cet azur qu’évoque le titre de la nouvelle chorégraphie de Carolyn Carlson imaginée pour le Ballet du Capitole de Toulouse Un Saut dans le bleu ? Ce bleu que l’on voit sur les affiches qui annoncent le spectacle au-dessus de la couronne comtale ornant les balcons du splendide palais municipal et vers lequel s’élance la silhouette séraphique d’une danseuse. Où est-il, ce bleu d’un ciel légèrement voilé, sinon dans l’âme de la chorégraphe, dans ces brumes informelles qui nourrissent la poésie dont elle aime à baigner ses ouvrages ?

Un bleu métaphysique

Car on attend vainement de le découvrir sur la scène de la Halle aux grains de la cité comtale où il n’apparaîtra en définitive qu’avec les costumes de ville d’un bleu claquant que portent trois interprètes. Mais ce n’est pas là le bleu carlsonnien. Le sien est métaphysique, il est celui de l’eau des océans, du ciel, des horizons lointains, de l’ineffable. Il est le bleu des pensées d’une âme rêveuse qui divaguent à l’infini.

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Le propos de Carolyn Carlson n’est pas d’une clarté éblouissante, il s’en faut de beaucoup. « Un Saut dans le bleu est un poème visuel en neuf séquences, une plongée artistique dans l’ironie et la folie de la condition humaine » écrit-elle. « L’art de bondir hors de soi-même dans l’âme du monde… Le titre est déjà une action, à voir et à explorer avec un esprit ouvert. Chacune des séances qui le composent sera créée afin d’offrir à l’imagination du public des visions poétiques des mystères de l’âme ». On y court donc à l’aventure, parmi des séquences qu’elle a baptisées : Fleurs d’amour ou de perte, Rêves et cauchemars, Oser sauter avec courage. Ou encore : Parcourir l’horizon de l’âge dans les temps futurs et Colère, compassion, joie et larmes dans un même souffle.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Comme court l’eau d’un torrent

Fort sibyllines, parfois très théâtrales, soigneusement élaborées et mises en scène avec un savoir-faire achevé, les séquences suscitent un flot d’images fluides, immanquablement belles, qui s’écoulent comme court l’eau d’un torrent, toujours différentes, mais d’un style reconnaissable entre tous. On y relève au passage les traces fugitives des univers qui ont le plus marqué la chorégraphe, ceux d’Alwin Nikolaïs, de Pina Bausch, de Robert Wilson. Les chorégraphies de Carlson se déclinent comme un rêve perpétuel, révélant la quête insatiable et les interrogations d’une âme sans doute plus tourmentée qu’il n’y paraît. Pour baigner un Saut dans le bleu, quelques belles notes de l’accordéon de Michel Glasko et surtout des compositions agréablement envoûtantes écrites par Pierre Le Bourgeois pour un ensemble de 16 instruments à cordes et qui s’accordent bien à l’esprit d’un ouvrage qu’irisent les belles lumières de Guillaume Bonneau.  

L’un des plus beaux solos de l’histoire

Depuis plus d’un demi-siècle, depuis son apparition irréelle en 1973 sur la scène de l’Opéra, à Paris, dans l’un des plus beaux solos de toute l’histoire de la Danse,  Density 21,5, conçu sur une partition de Varèse, et surtout depuis sa nomination d’étoile-chorégraphe dans ce même Opéra de Paris où elle demeurera de 1974 à 1980, composant des spectacles à l’esthétique profondément novatrice au cœur d’une institution jusque-là très académique, Carlson aura exercé une influence qui irriguera l’ensemble de la danse contemporaine en France. Elle y fait depuis figure d’héroïne de la modernité. Une modernité qui paraît fort sage aujourd’hui, mais qui, en son temps, contribua fortement à bouleverser le paysage chorégraphique et les mentalités, et qui a fait d’elle la chorégraphe la plus populaire sans doute de ce pays.

Une douloureuse éviction

Après la douloureuse éviction du danseur étoile Kader Belarbi qui était à la tête du Ballet du Capitole de Toulouse, une éviction aux motifs obscurs et très suspects, laquelle fera bientôt l’objet d’un procès, le Ballet du Capitole a été placé entre les mains d’une artiste allemande, Beate Vollack. 

Née à Berlin, dans la zone écrasée par le totalitarisme, jamais, dans sa jeunesse, elle n’aurait pu imaginer qu’il lui serait un jour permis de diriger une compagnie de ballet dans une France que le pouvoir communiste décrivait aux Allemands de l’Est comme rongée par la pauvreté et la délinquance. Elle fait ses premiers pas de danseuse au sein du ballet de la Komische Oper, passe au Ballet de l’Opéra d’Etat de Bavière, à Munich, durant dix années au cours desquelles elle reprend avec grand succès le rôle de l’héroïne du ballet Giselle, le chef d’œuvre de Mats Ek. Puis elle est nommée chorégraphe attachée à ce même Opéra pour concevoir les parties dansées des ouvrages lyriques du répertoire. Elle dirige ensuite la Tanzkompanie du Théâtre de Saint-Gall, en Suisse alémanique, prend la tête du Ballet de l’Opéra de Graz, en Autriche orientale, avant de débarquer en septembre 2023 à Toulouse sans savoir alors un mot de français. C’est elle qui a convié Carolyn Carlson pour ce Saut dans le bleu qui sera repris lors de tournées futures.

Une politique artistique consensuelle

Avec un budget des plus modestes, mais doté tout de même de 35 danseurs hélas tributaires de salaires regrettablement médiocres, le Ballet du Capitole ne peut déployer que des ambitions limitées. Et dans cette ville magnifique à la municipalité très conservatrice, il ne saurait être question de manifester des velléités follement novatrices. Cela tombe bien. La directrice de ce Ballet du Capitole légitimement attaché à son identité de ballet classique, entend ne pas oublier un patrimoine chorégraphique français qui a été balayé à l’excès par la vague de danse contemporaine qui a submergé le pays sans trop de discernement et mettre à l’honneur l’environnement culturel de la troupe.

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Equilibre voulu entre danse académique et prudente ouverture vers une sage création contemporaine : la politique artistique du Ballet du Capitole se veut raisonnable et respectueuse. Cela donnera naissance, lors de la saison prochaine, à un spectacle inspiré par le roman d’Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires, où se conjugueront références au patrimoine littéraire français, danse néo-classique, roman de cape et d’épée, divertissement familial… De quoi enchanter sans doute la municipalité et préfigurer peut-être ce qui attend la culture en France avec la montée irrépressible de la droite.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Le Ballet du Capitole de Toulouse se produira dans les mois qui viennent avec le ballet Coppélia au Grand Théâtre de Provence d’Aix en Provence du 15 au 17 janvier 2027 ; à l’Opéra de Massy les 23 et 24 janvier ; au Théâtre André Malraux de Rueil-Malmaison les 28 et 29 janvier ; au Théâtre impérial de Compiègne les 4 et 5 février.

Mais aussi au Grand Théâtre de Brescia, en Lombardie, les 7 et 8 novembre 2026 et au Teatro Lirico de Cagliari, en Sardaigne, du 13 au 17 février 2027.

CNews au piquet: l’Arcom invente la météo des opinions au doigt mouillé

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L’Arcom met en demeure CNews de se conformer à ses obligations de pluralisme. Selon le régulateur, il y aurait « un déséquilibre manifeste et répété » des opinions sur la chaîne. Elisabeth Lévy revient sur cette décision dans sa chronique.


L’Arcom réprimande la chaîne CNews pour manquement au pluralisme1. C’est une décision qui aggrave le contrôle éditorial des télévisions par l’État. L’étape d’après, c’est la vérité officielle. Donc la censure pour ceux qui ne la respecteront pas.
Au départ de cette affaire, il y a le mouchardage de Reporters sans frontières. Une organisation de défense de la liberté de la presse dénonce un média privé. Original !
En 2024, le Conseil d’État en profite pour sortir un nouveau lapin de son sac. Au-delà de l’équilibre des temps de parole politiques déjà mesuré, les médias audiovisuels sont désormais astreints au respect du « pluralisme élargi » — c’est-à-dire à la représentation équilibrée des opinions.
Faute de pouvoir ficher les intervenants, on évaluera les interventions grâce à la célèbre méthode du doigt mouillé.

Après 168 heures de visionnage du canal 14, nos juges ont fait les deux découvertes suivantes:

  • CNews a une ligne éditoriale. De droite. Et il n’y a pas assez de contradiction. Ne pourrait-on pas dire la même chose de nos confrères de Quotidien ? Exemple donné : il y a une quasi-unanimité sur les plateaux observés pour critiquer les magistrats. C’est amusant, car chez les Français aussi, il semble qu’il y ait une quasi-unanimité. Vont-ils être mis en demeure de mieux penser ? L’Arcom pointe aussi le lien fait entre immigration et délinquance sur la chaîne. Ce n’est pourtant pas une opinion mais un fait attesté par la surreprésentation des étrangers dans les prisons. Même si, bien sûr, on peut l’analyser de mille façons. L’équilibre souhaité par le gendarme de l’audiovisuel exige-t-il que quelqu’un nie les faits ? Si tel est le cas, il faudrait aussi des climatosceptiques sur tous les plateaux…
  • Certains sujets sont plus traités que d’autres sur CNews — ça s’appelle la hiérarchie de l’information. Tous les médias le font. L’Arcom va-t-elle décider demain quel sujet doit faire la une ? Et pourquoi pas, en interdire certains ? CNews parlerait trop d’immigration et d’islam. Après tout, peut-être que les autres n’en parlent pas assez.

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On peut encore critiquer les choix éditoriaux de CNews, me répliquerez-vous ! Évidemment. Et même choisir de ne pas la regarder.
Mais qui peut vraiment mesurer le pluralisme ? Le pluralisme n’est pas une affaire de comptage mais d’état d’esprit, et il ne brille pas chez ceux qui prétendent le garantir. « On ne juge pas les opinions » nous disent-ils. Tu parles. Sur CNews, notent les juges de l’Arcom, on pense que LFI est plus responsable de l’antisémitisme que le RN. Cela les gêne. Si c’était le contraire, comme on le dit dans beaucoup d’autres médias, seraient-ils aussi gênés ? Enfin, ils critiquent ensuite le tropisme russe de la chaîne info. Personnellement je ne l’aime guère, mais je me battrai pour qu’il puisse s’exprimer, car nous sommes dans un pays libre. Si toutes les opinions sont vraiment à égalité, comme ils le disent, les membres de l’Arcom reprocheront-ils à LCI son tropisme ukrainien, et à France Inter sa croisade permanente contre la supposée extrême droite ? En réalité, l’exigence de pluralisme (élargi, étendu…) devrait s’imposer aux seuls médias publics financés par tous les citoyens. Et les autres médias rester simplement soumis à la loi (pas de diffamation, pas de racisme, etc.).

Confier à une autorité administrative indépendante, c’est-à-dire à des fonctionnaires qui ne rendent jamais de comptes, un droit de regard sur la ligne éditoriale des médias, c’est créer une véritable police des idées et piétiner la liberté d’expression. La gauche applaudit, car la gauche aime aujourd’hui surveiller et punir, surtout CNews. On dirait que la chaîne de Vincent Bolloré terrifie le camp du Bien. Malgré ses défauts, c’est peut-être la preuve qu’elle est indispensable.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth dans la matinale les mardis, mercredis et jeudis, après le journal de 8 heures.

  1. https://www.arcom.fr/presse/pluralisme-des-courants-de-pensee-et-dopinion-mise-en-demeure-de-cnews ↩︎

Affaire El Feki/Bergeaud-Blackler: quand l’université est saisie par le prétoire

L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, connue pour ses travaux sur l’influence des Frères musulmans dans les institutions françaises, a été relaxée jeudi dernier à Strasbourg. Elle faisait face à un procès en diffamation intenté par une doctorante que la chercheuse accuse de servir de relais à l’entrisme islamiste. Analyse.


Le 11 juin 2026, une salle du tribunal judiciaire de Strasbourg devait accueillir un débat. Des témoins étaient là, les écritures avaient été échangées, l’affaire était prête à être examinée au fond. Et puis, en quelques minutes, tout s’est dérobé : la procédure a été annulée ! Chacun est reparti avec son récit, ses certitudes et au fond presque rien d’autre. Le parquet avait élargi les poursuites, la défense dénonçait une atteinte aux droits, et le procureur lui-même reconnaissait la fragilité du dossier. Personne n’a vraiment gagné. Personne n’a vraiment perdu. Il ne s’est rien passé et c’est précisément ce « rien » qui mérite d’être regardé de près.

Rappelons les faits, puisqu’ils sont publics. Le 4 mars 2025, Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, figure très présente dans le débat sur l’islamisme, publie sur le réseau social X un message visant nommément Iman El Feki, doctorante en sociologie à l’Université de Strasbourg. Elle l’inscrit dans une supposée « idéologie frériste » qui, selon elle, aurait gagné l’université française depuis des années, sans jamais dire clairement ce qui rattacherait précisément cette doctorante à une telle mouvance.

Or, la thèse d’El Feki porte sur la prévention de la radicalisation en milieu pénitentiaire ; son accès aux établissements a été validé par plusieurs niveaux administratifs et son financement rattaché à un dispositif placé auprès du Premier ministre. La doctorante dépose plainte en diffamation. Quinze mois plus tard, le 11 juin 2026, la procédure s’effondre sur un vice de forme. Mme Bergeaud-Blackler parle de « victoire » contre « une procédure à motif idéologique » ; El Feki annonce de nouvelles poursuites et fait état de menaces de mort. Le savoir, lui, n’a été dit nulle part.

Le débat a-t-il fui l’université ?

C’est sans doute le premier point à retenir, et il est difficile de le contester : il n’y a pas eu de jugement sur le fond. Mais il faut aller un peu plus loin que cette évidence. Le débat qui aurait dû avoir lieu, celui, délicat mais nécessaire, de la frontière entre engagement militant et rigueur scientifique, n’a pas disparu par hasard de l’espace universitaire. Il a été déplacé. Le débat qui aurait dû avoir lieu – celui, redoutable et nécessaire, de la frontière entre l’engagement militant du chercheur et la rigueur de son travail, ce débat n’a pas quitté l’université par accident. Il l’a quittée parce qu’on a choisi de le porter ailleurs.

D’abord de l’amphi et de la revue savante vers le réseau social, où l’on ne discute pas une thèse mais où l’on désigne une personne. Puis du réseau social vers le tribunal, où l’on ne cherche pas à savoir qui a raison mais à faire condamner. Et à mesure que ces déplacements se succèdent, une question s’impose : est-ce vraiment au juge de trancher le fond des controverses intellectuelles ?  Le tribunal sait dire si une phrase est diffamatoire. Il ne saura jamais dire si une thèse universitaire est juste ou fausse, ce n’est ni son ADN ni son rôle, et ce ne doit pas l’être. Porter ce désaccord devant un juge revenait donc à le confier à la seule instance incapable, par définition, de dire qui avait raison sur le fond. La question des idées, elle, restait entière !

Cette indécision n’est pas un raté de l’affaire, elle en est le ressort. Elle privilégie mécaniquement celui qui a compris que, dans le monde où nous vivons, la partie ne se joue plus là où on le croit. Il existe deux manières de l’emporter dans une controverse intellectuelle. La première, la voie classique, est celle de la démonstration: on expose ses arguments, on les soumet à la contradiction des pairs, on publie, on convainc et l’on gagne parce que nos arguments sont solides. La seconde, devenue la règle à mesure que le débat migre vers les écrans, est celle de la visibilité : on n’a pas besoin d’avoir raison, il suffit d’exister fortement et bruyamment dans l’espace public (numérique), d’occuper l’attention, d’incarner une cause. Dans le premier cas, la démonstration cherche la vérité « scientifique » ; dans le second cas, la visibilité cherche l’audience. Et quand un litige se règle au tribunal sans verdict sur le fond, c’est la logique de la visibilité qui rafle la mise, puisque rien n’a été prouvé, mais que tout a été vu !

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Voyez alors qui sort « renforcé » de cette séquence du 11 juin 2026. Ce n’est pas Florence Bergeaud-Blackler, qui l’emporte sur le plan de la forme juridique mais demeure l’égérie d’un pôle idéologique qu’une large part du monde universitaire tient à distance ; sa victoire de procédure ne lui gagne aucun cœur qu’elle n’avait déjà. C’est Iman El Feki qui, n’ayant pas perdu (et ne pas perdre, ici, c’est déjà gagner), gagne en visibilité publique ce que le tribunal ne lui accorde pas (ou pas encore). Personne ne pourra jamais lui dire qu’elle a perdu son procès, puisqu’il n’y a pas eu de procès. Dans l’économie de l’attention, l’absence de verdict vaut acquittement permanent.

Le récit qui sort consolidé de l’affaire est, dès lors, celui qui se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux et qui n’avait justement besoin d’aucune preuve pour s’imposer : pour un camp, tout questionnement de l’islamisme à l’université ne serait qu’une islamophobie déguisée en vigilance républicaine ; pour l’autre, tout intérêt académique pour la religiosité islamique ne serait que capitulation devant l’islam et abandon de la laïcité. Telle est l’ironie de cette affaire : en attaquant sur le terrain judiciaire et médiatique plutôt que sur celui des idées, on nourrit précisément les deux grammaires victimaires que chacun, d’un côté au nom de la vigilance contre l’entrisme, de l’autre au nom de la laïcité, prétendait pourtant défaire.

Et l’État ?

L’État, c’est lui qui finance, encadre et surveille tout ce dispositif à la fois. C’est ici que l’affaire, par un détail, touche au plus profond. Le camp Bergeaud-Blackler avance un grief – qu’il faut manier avec des pincettes, car il n’est pas établi et n’est pour l’heure qu’une affirmation d’une partie : l’Université de Strasbourg aurait pris en charge 1800 euros d’honoraires d’avocat pour El Feki, alors que son statut de doctorante contractuelle ne l’y aurait pas rendue éligible.

Admettons, le temps d’un raisonnement et sans rien préjuger, que le fait soit avéré. La somme est dérisoire, mais c’est précisément ce qui la rend précieuse à l’analyse. Personne ne se compromet pour 1800 euros. Ce qui se jouerait alors n’est pas l’argent, mais le sens de la décision : au nom de quoi une institution publique engage-t-elle ses moyens dans le procès d’une chercheuse contre une autre ?

Ce geste (financer) peut procéder de quatre mobiles opposés, sans qu’on puisse les départager de l’extérieur. Il peut relever du corporatisme : un corps qui ferme les rangs en parant le « clan » des couleurs de l’intérêt général. Il peut être lié à une certaine conception du bien public, c’est-à-dire l’idée, défendable, que protéger l’intégrité d’un chercheur attaqué relève d’un principe supérieur, même lorsque le statut ne le prévoit pas. Mais il peut tout aussi bien traduire autre chose : une forme de réflexe administratif : ni clan ni vertu, mais l’inertie d’un service qui applique un dispositif sans trop chercher à connaitre le bien-fondé des choses. Il peut enfin relever d’un réflexe défensif : non pas protéger la doctorante, mais se prémunir soi, anticiper la campagne (toujours les réseaux), payer pour ne pas avoir à affronter le récit qu’on redoute de voir s’écrire contre soi, celui d’une université qui aurait abandonné une doctorante parmi ses équipes de recherche.

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Quatre mobiles, un seul acte visible mais aucun moyen de trancher. L’État qui agit ainsi est-il la machine froide et neutre que décrivait Hobbes, planant au-dessus des factions ? Ou n’est-il qu’une coquille dont s’emparent ceux qui, à l’instant, en tiennent les leviers ? La vérité est sans doute qu’il est les deux à la fois, neutre dans son principe et capturable dans son fonctionnement, et que cet écart n’est pas une maladie à guérir mais l’espace même où vit tout État moderne.

Par ailleurs, cet État qui finance la recherche sur la radicalisation, ouvre à des chercheurs l’accès aux prisons, cherche à comprendre les milieux qu’il observe est le même qui surveille, légifère, ordonne des fermetures administratives et dissout. On ne prévient pas ce qu’on ne comprend pas, et l’on ne comprend qu’en s’appuyant sur ceux-là mêmes que l’on tient sous regard. Dès lors, le principe qui justifierait de protéger El Feki, chercheuse et agent de la recherche publique, justifierait tout autant de protéger Bergeaud-Blackler, chercheuse elle aussi, agent de l’État elle aussi. Voilà un État sommé de protéger des serviteurs qui s’affrontent, et dont chaque geste en faveur de l’un est perçu mécaniquement comme un geste contre l’autre.

Entre ciel et terre…

Au-delà, cette affaire, par un effet de loupe, en dit beaucoup d’un basculement plus profond qui s’opère à bas bruit. Si une doctorante peut, par une plainte et l’écho qu’elle rencontre, occuper à elle seule l’espace public et incarner une cause, c’est que l’autorité, dans l’islam de France, est en train de changer de mains. Pendant des décennies, c’est la mosquée qui produisait le sens : on s’y rendait pour prier, mais aussi pour comprendre, pour situer sa place dans la cité, pour entendre une parole qui dit, ordonne et pense le monde. Ce magistère-là s’effrite doucement mais sûrement.

Certes, on continue d’aller à la mosquée pour le rite, pour ce que la prière a d’irremplaçable, ce retrait du monde et cette présence intime à Dieu. Mais pour comprendre l’état du monde, pour savoir contre quoi s’indigner et au nom de quoi, on écoute désormais ailleurs. La mosquée a gardé le ciel, mais elle a cédé la terre !

Le déplacement se fait en douceur vers ce qu’on pourrait appeler l’entrepreneur de cause (le militant, l’influenceur, le porte-parole, le collectif) et ce déplacement tient à une asymétrie de coût qu’on ne mesure pas assez. Bâtir une mosquée peut prendre des décennies, exige une énergie quotidienne folle, expose à une responsabilité écrasante : qu’un imam dérape et c’est l’institution entière que l’État peut fermer. L’entrepreneur de cause, lui, n’a besoin que d’un smartphone. Il peut être partout sans être nulle part, il agit dans un espace peu codifié, peu contraignant, presque gratuit. S’il dérape, son avocat (commis d’office généralement ou militant du prétoire lui-même) invoquera la liberté d’expression, sinon un communiqué d’« excuses » suffira pour solder l’affaire. Si l’autorité héritée et institutionnalisée est lourde, visible et sanctionnable, l’autorité conquise, elle, est en revanche légère, liquide, mobile, presque irresponsable.

De l’imam au porte-parole, du mandat institué à la visibilité acquise, le centre de gravité se déplace. C’est une hypothèse de travail, non un verdict, car ce mouvement mérite mieux qu’un constat asséné : il appelle une enquête. Mais l’affaire El Feki contre Bergeaud-Blackler en est, vraisemblablement, l’un des symptômes les plus nets.

Que reste-t-il, au terme ? Une affaire qui n’a rien tranché et qui a tout exposé. Si l’université ne sait plus répondre à ses désaccords que par le tribunal et le réseau social, c’est sa fonction même qui s’efface : produire du savoir contradictoire, c’est-à-dire la confrontation des idées sans l’affrontement des personnes.

On peut s’opposer résolument à une thèse et défendre, dans le même mouvement, le droit de celui qui la soutient à entrer dans l’enceinte et à parler. C’est cela, l’université. En tant que champ de pouvoir, ce qui la menace n’est pas le conflit, qui lui est consubstantiel, mais la mutation du conflit : quand on cesse de débattre pour se battre, quand on ne réfute plus une idée mais on cherche à disqualifier celui qui la porte, simplement parce qu’il est l’adversaire.

Au fond, la question n’est peut-être même plus de savoir qui a gagné, mais de mesurer ce que perd une société qui demande à un juge de penser à sa place !

Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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Iran: l’obscène jubilation des anti-Trump

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Le deal, qui semble un peu bâclé, de Trump avec les Iraniens suscite la curieuse satisfaction de beaucoup en France. Ce soir, le président américain sera reçu en grande pompe sous les dorures de Versailles pour « un dîner de travail », selon l’Elysée…


La propagande iranienne a ses alliés naturels : les médias français se bousculent pour désigner Donald Trump en grand perdant dans la guerre lancée le 28 février et suspendue le 14 juin. Son échec est-il aussi évident ? La veille de l’accord, l’ex-ambassadeur Gérard Araud daubait mondainement à l’antenne de LCI sur l’idée saugrenue que les Iraniens puissent signer la paix le jour anniversaire du président américain. Pourtant, c’est bien ce « cadeau » qui a été fait à Trump. Le geste devrait être confirmé vendredi, à Genève. Le texte prévoit notamment, outre le cessez-le-feu, le rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et l’engagement des mollahs à renoncer à l’arme nucléaire. Soixante jours sont programmés pour consolider ces promesses. 

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Tout reste fragile. Néanmoins, Le Monde daté de ce mercredi rend compte de la protestation des conservateurs du régime face à ce rapprochement entre les Gardiens de la révolution et les Etats-Unis. Lors de sa poignée de mains avec Trump, lundi au G7 d’Evian, Emmanuel Macron a gardé avec désinvolture sa main gauche dans la poche tandis que l’Américain, visage fermé, ne lui accordait pas un regard. Le dîner de gala prévu ce mercredi à Versailles détendra-t-il l’atmosphère ? La diplomatie française n’est pas la dernière à avoir pris ses distances avec les Etats-Unis et à souligner non sans plaisir leur humiliation. Certains macroniens soutiennent, à l’instar de Valérie Hayer en mars : « Les Etats-Unis, sous Trump, ne sont plus nos alliés ». La France capitularde ne cache pas non plus son hostilité à l’égard d’Israël. Au salon mondial de la défense et de la sécurité Eurosatory, à Paris, une douzaine d’entreprises israéliennes ont été dissimulées par des palissades sur ordre des pouvoirs publics, dans la mise en scène obscène d’une hostilité à l’Etat juif.

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Une lâcheté poisseuse ressort des jubilations de la France et de l’Union européenne. Rien n’est plus convenu que de se désolidariser des Etats-Unis et d’Israël, à la satisfaction du régime apocalyptique de Téhéran et des islamofascistes qui pavanent sur les réseaux sociaux. Il est certes navrant que la dictature chiite tienne encore, en dépit des 24000 frappes de la guerre des 100 jours. L’histoire dira si Trump n’a pas fait l’erreur d’interrompre l’offensive et d’avoir pris ses distances in fine avec la radicalité de Benyamin Netanyahou. Cependant, le peuple iranien opprimé est le seul juge de cette intervention, pour l’instant décevante. « L’effet drapeau » qu’avancent des commentateurs paresseux pour suggérer une solidarité de la société civile avec ses dirigeants attaqués est une farce. Les Iraniens oubliés demeurent les premiers opposants à leurs bourreaux. Or ceux-ci ont été, malgré tout, sévèrement atteints. Pour sa part Israël, Etat paria s’il en est, a fait voir au monde ce qu’était la force d’une petite nation renaissante décidée à sauver sa peau. Le courage de l’Etat hébreu, qui veut briser le Hezbollah après le Hamas, fait ressortir la pétainisation de la France, prête aux compromissions avec l’islam totalitaire et conquérant. Il est reposant d’accabler en chœur les deux dirigeants occidentaux qui ont osé combattre l’islam obscurantiste et ses collaborateurs. Il serait plus responsable de les remercier d’avoir entamé, même maladroitement, le sale boulot.

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Game of Trônes outre-Manche: le «Roi du Nord» délogera-t-il Starmer du 10 Downing Street?

Au Royaume-Uni, tous les yeux sont rivés sur la circonscription de Makerfield, où l’on vote demain. Le résultat de ce scrutin local va sceller l’avenir politique de Keir Starmer. Jeremy Stubbs raconte.


Makerfield. Jusqu’à maintenant, le nom de cette circonscription (qui n’est pas le nom d’une ville) située dans le Grand Manchester, à l’ouest de la métropole dans la ville moyenne de Wigan, assez proche de Liverpool, était parfaitement inconnu de la plupart des Britanniques. Pourtant, l’élection intermédiaire qui y aura lieu, jeudi 18 juin, sera d’une importance historique. D’abord, parce que l’avenir politique du Premier ministre travailliste, sir Keir Starmer, dépend du résultat. Si le candidat travailliste (je dis bien travailliste) est élu, Starmer sera, en toute probabilité, obligé de quitter le 10 Downing Street quelques jours après.

Et son départ aura sans doute des conséquences pour le destin du pays. Deuxièmement, c’est un test pour le parti de Nigel Farage, Reform UK, au niveau national. Si son candidat gagne, ce sera un nouveau signe que le vieux système des deux partis – travailliste et conservateur – appartient au passé. En ce moment, Reform UK n’a que huit élus à la Chambre des Communes, mais se trouve largement en tête dans les sondages nationaux, avec 26% d’intentions de vote, contre 18% pour les Travaillistes et 18% pour les Conservateurs. Une victoire à Makerfield montrerait que la popularité actuelle de Reform auprès de l’électorat britannique n’est pas le résultat d’un mouvement d’humeur passager, et que les deux partis traditionnels ont tout à craindre des prochaines élections nationales, qui auront lieu au plus tard en 2029.

Andy versus Keir

La tenue d’une élection intermédiaire dans cette circonscription qui est un bastion travailliste depuis sa création en 1983, n’est pas la conséquence du décès de l’élu ou d’une démission provoquée par quelque scandale. Le député en question, Josh Simons, qui a gagné confortablement lors des élections en 2024, a démissionné exprès pour permettre à celui qui, jusqu’à présent, a été le maire de Manchester, Andy Burnham (notre photo), de se faire élire à la Chambre des Communes. Et ce, afin qu’il puisse évincer Keir Starmer à la tête du parti et du pays. Car M. Burnham, très populaire auprès des militants et des électeurs de gauche, a toutes les qualifications pour défier Starmer et lui ravir les clés du 10 Downing Street, mais, selon les règles du Parti travailliste, seul un élu parlementaire peut prétendre au statut de chef de gouvernement. Une élection intermédiaire a déjà eu lieu cette année, dans une autre circonscription du Grand Manchester, Gorton et Denton. Provoquée cette fois par la démission d’un élu travailliste après un scandale, beaucoup de militants espéraient que Burnham serait sélectionné comme candidat, mais Starmer, craignant les conséquences, avait bloqué la demande du maire de Manchester. A la fin, les Travaillistes ont perdu cet autre bastion, leur candidate n’arrivant qu’en troisième position derrière les Greens (le parti écologiste propalestinien), et Reform. Dans le cas de Makerfield, le pouvoir du Premier ministre au sein du parti est entretemps devenu si faible que cette fois il n’a pas pu empêcher la candidature de Burnham.

Si, pour une majorité des élus et militants travaillistes, il y a urgence à remplacer Starmer, c’est parce que sa côte de popularité auprès de l’électorat a atteint un nadir, entraînant tout le parti vers le bas. Les différents scrutins tenus au mois de mai en ont fait la démonstration. Lors des élections au parlement gallois, qui depuis sa création était dominé par les Travaillistes, ces derniers ont été laminés, perdant 35 sièges pour tomber à un total de neuf. Les nationalistes gallois sont arrivés en tête avec 43 sièges et Reform, qui n’avaient que deux élus, est arrivé en deuxième position avec 34. Au parlement écossais, toujours dominé par les nationalistes, les Travaillistes ont perdu quatre sièges, leur donnant un total de 17, mais Reform, qui contestait ces élections pour la première fois, est arrivé à 17 aussi. En Angleterre, où il y avait des élections locales, les Travaillistes ont perdu 1 498 sièges de conseiller municipal, et c’est encore Reform qui a profité de cette déroute, passant de deux sièges à 1 454. 

Partout les électeurs, quand on les interroge, citent leur désamour pour Starmer comme un des motifs principaux de leur désamour pour le « Labour ». Certes, tout n’est pas la faute de M. Starmer, mais ses actions ont terni son image et il reste responsable pour un programme économique qui produit très peu de résultats. Ayant promis de ne pas augmenter les impôts ou la TVA, le gouvernement travailliste a été obligé, pour financer ses dépenses, d’augmenter les charges sociales des employeurs, ce qui a eu un effet paralysant sur l’embauche, l’investissement privé et la croissance. Bien que M. Starmer et ses ministres aient compris combien le public est inquiet face à la porosité des frontières du pays, les Travaillistes ne sont pas arrivés à enrayer l’immigration clandestine à travers la Manche. Et au moment où la situation géopolitique oblige les démocraties européennes à se réarmer, Starmer a refusé d’allouer suffisamment de fonds au budget des forces militaires, provoquant la démission, la semaine dernière, de son ministre de la Défense et du ministre des Armées. Sur le plan du leadership, Starmer a acquis la réputation d’un homme qui fuit la responsabilité. Depuis l’automne 2025, il fait l’objet de vives critiques pour sa gestion de l’« affaire Mandelson ». La nomination hâtive au poste d’ambassadeur à Washington de cet ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown, qui avait déjà dû démissionner deux fois au cours de sa carrière, s’est transformée en scandale national quand les « archives Epstein » ont révélé non seulement qu’il existait des relations chaleureuses entre le millionnaire pédocriminel et Mandelson, mais aussi que ce dernier avait partagé des informations confidentielles avec son ami quand il était au gouvernement en 2009 et 2010. La réponse de Starmer a été de forcer une série de conseillers et de fonctionnaires à démissionner, plutôt que d’endosser lui-même la responsabilité, sapant ainsi son autorité dans « Whitehall », le surnom qu’on donne au milieu des hauts fonctionnaires.

Quoique de plus en plus fragilisé, et malgré des appels à démissionner en provenance de certains de ses propres députés et ministres, Starmer a toujours refusé de partir. L’exemple du désastre électoral des Conservateurs en 2024, qui a suivi les démissions forcées de Boris Johnson et de Liz Truss, a découragé les mouvements de révolte au sein du Parti travailliste, mais un consensus général a fini par s’installer autour du maire de Manchester, considéré comme plus charismatique, compétent et populaire que Starmer. La personnalité insipide et sans relief de ce dernier, sa rigidité de juriste-bureaucrate, étaient suffisantes quand il s’agissait de mater l’extrême-gauche corbyniste qui avait perdu les élections de 2019 ou d’exploiter l’impopularité des Conservateurs lors des élections de 2024. Mais pour conduire le pays à travers les écueils économiques et géopolitiques actuels, Starmer s’est révélé – à part quelques petits succès au début de ses relations avec Trump – en-dessous de tout. Depuis un mois, son mandat de Premier ministre est en sursis. L’opération travailliste à Makerfield a pour seul objectif d’y mettre fin.

« Andy pour nous »

Qui est l’homme censé remplacer Starmer après une victoire putative le 18 juin ? Originaire de Liverpool, catholique, aujourd’hui âgé de 56 ans, Andy Burnham a étudié à Cambridge avant de commencer une ascension accélérée au sein du New Labour, l’avatar du Parti travailliste mis au point par Tony Blair et Gordon Brown qui a gouverné le Royaume Uni entre 1997 et 2010. M. Burnham a été le député de la circonscription de Leigh, tout près de Makerfield, entre 2001 et 2017. Les gouvernements Blair et Brown lui ont confié successivement plusieurs rôles ministériels. Il est monté jusqu’au rang de secrétaire d’État à la Santé entre 2009 et 2010. Il a fait deux tentatives pour devenir lui-même leader du parti, en 2010 et surtout 2015, quand il est arrivé en deuxième position derrière Jeremy Corbyn. Figure de la gauche modérée, Burnham n’avait pas d’atomes crochus avec les « corbynistas ». C’est à ce moment qu’il décide que la vie politique à Londres (on dit à « Westminster ») n’offre pas suffisamment de perspectives pour un homme comme lui, et en 2017 il se présente à l’élection pour la mairie de Manchester, remporte une victoire notable et ne se représente pas aux élections parlementaires de cette année-là. Les commentateurs attribuent ce changement de direction à son instinct sûr et à l’acuité de son jugement politique. Il fait grand cas de son choix de relever les défis du nord de l’Angleterre, considéré comme désavantagé par rapport au sud où se concentrent les richesses et le pouvoir. Grâce à son prédécesseur à la mairie, Manchester est en pleine expansion. M. Burnham continue le travail, en remportant un grand succès par sa réorganisation du système de transports publics, fondée sur un partenariat public/privé. Lors du Covid, il mène campagne pour attirer plus de fonds publics dans sa région. Sa réussite, partielle mais réelle, le fait surnommer « le Roi du Nord ». A la différence d’autres Travaillistes, Burnham a ordonné, dès son élection en 2017, une commission d’enquête régionale au sujet du phénomène des « grooming gangs », et en janvier 2025 il a appelé à la création d’une commission nationale. Réélu maire en 2021 et 2024, sa cote de popularité est telle que, lorsque l’étoile de Starmer commence à vaciller à l’automne 2025, son nom commence à être cité partout en tant que remplaçant potentiel. Le premier obstacle à surmonter, c’était la recherche d’un siège de député. Le suivant, ce sera de remporter la victoire à Makerfield. Le troisième, et peut-être le plus facile, sera de récolter assez de signatures de députés travaillistes pour destituer Starmer et ensuite se faire élire à sa place, en battant son seul rival, Wes Streeting, ministre démissionnaire du gouvernement de Starmer. Mais le quatrième, et la plus difficile, ce sera de prendre les rênes du pouvoir au niveau de l’État à un moment de crise interne et internationale.

Le « Roi du Nord » saura-t-il faire la transition du niveau régional au niveau national ? A Makerfield, sa campagne – dont le slogan est « Andy for us » (« Andy pour nous ») – est axée sur des questions locales, comme s’il ne cherchait pas à être élu à la tête du pays. En même temps, il y a comme un clin d’œil portant un message à peine subliminal : « Ce que je peux faire pour la circonscription, je peux le faire aussi pour la nation ». Car Andy prétend que sa manière de gérer sa ville est guidée par une philosophie qu’il appelle « Manchesterism ». Ce terme existait déjà : il désignait un mouvement intellectuel au XIXe siècle qui militait en faveur du libre-échange. M. Burnham ne se veut pas aussi libéral, mais il se réclame d’une forme de socialisme parfaitement compatible avec le commerce et l’entrepreneuriat – ce qu’il appelle en anglais un « business-friendly socialism ». Le programme évoqué reste assez flou. Les Britanniques ont de grands problèmes avec les services d’utilité publique comme l’eau et l’électricité, privatisés il y a longtemps par les Conservateurs. Andy se dit en faveur d’un plus grand contrôle public sans spécifier ce qu’il veut dire. Sa réussite avec les transports publics de Manchester est fondée sur une coopération très particulière entre le gouvernement local et des entreprises privées, mais cette solution ne serait pas tout simplement transposable dans un autre contexte. Sur les grandes questions qui ont divisé les élus nationaux, M. Burnham a la réputation d’être une girouette (on dit en anglais, « he flip-flops », du mot pour « tongs »). D’abord opposé à toute distinction juridique entre femmes biologiques et femmes trans, il embrasse le jugement de la Cour suprême en 2025 qui définit une femme sur le plan légal selon la biologie. Il était en faveur de prestations sociales pour tous les immigrés ayant un visa ; il est maintenant contre. Autrefois, il était pressé de voir le Royaume Uni revenir au giron de l’UE ; maintenant, il l’est beaucoup moins. Il était enthousiaste à l’égard du mouvement BLM ; il a cessé de l’être depuis. Il a fait preuve de dédain à l’égard du marché des obligations gouvernementales ; aujourd’hui, il proclame son respect pour une gestion prudente de l’emprunt public. Selon les critiques d’Andy, s’il était Premier ministre, le résultat ne serait que du Starmer avec une couche de charisme en plus…

Rupert versus Nigel

Si Reform est loin devant les autres partis dans les sondages nationaux, son candidat ne devrait-il pouvoir gagner à Makerfield, en répétant le succès des élections de mai ? Il n’en est rien, car cette fois le parti de Farage doit compter avec un rival encore plus à droite, encore plus populiste que lui, Restore Britain. Ce parti a été fondé officiellement en mars cette année par le député parlementaire, Rupert Lowe, après une querelle acharnée entre M. Farage et cet ancien membre de Reform UK. Leur dispute a couvé en 2024, avant d’exploser publiquement au début de 2025. Lowe a critiqué Farage violemment, le trouvant trop mou face à l’immigration incontrôlée et la criminalité. Farage est allé jusqu’à dénoncer Lowe à la police, en l’accusant d’avoir proféré des menaces à l’égard du président de Reform, Zia Yusuf. Lowe, qui a reçu le soutien public d’Elon Musk, utilise les mêmes méthodes que Farage, postant des vidéos provocatrices sur les réseaux sociaux. Il a 780 000 suiveurs sur X et 1,3 million sur Facebook. Le parti, qui n’a pas encore percé au niveau national – Lowe est pour le moment son seul député – semble avoir connu un développement rapide, ayant déjà acquis 125 000 adhérents selon ses propres chiffres. Au moment où Farage a tendance à se dédiaboliser, qualifiant Reform de « parti de centre-droite », Lowe s’adonne à une surenchère en matière de mesures sévères. Il se dit en faveur d’une interdiction du port de la burqa en public et d’expulsions en masse d’immigrés clandestins. Après la tentative de décapitation par un Soudanais sur un citoyen de Belfast, M. Lowe a annoncé que Restore légaliserait la peine de mort pour les migrants assassins. Si Farage accuse les Conservateurs de n’avoir rien fait contre l’immigration de masse quand ils étaient au pouvoir, Lowe accuse Farage d’avoir accueilli d’anciens ministres conservateurs dans son équipe. Celle de Lowe est composée largement d’anciens membres de Reform. Lowe a remplacé Farage comme coqueluche britannique de la droite populiste américaine. En plus de la bénédiction de Musk, il a été interviewé par Tucker Carlson.

Pourtant, M. Lowe finira par devoir faire face au même dilemme que M. Farage : parmi les militants du parti, il y a ceux qui, inspirés par la surenchère générale, postent des commentaires ouvertement racistes – commentaires que M. Lowe sera tôt ou tard obligé de répudier avec leurs auteurs. Entretemps, Restore montre qu’il peut, dans certaines circonstances, gêner Reform. Lors des élections locales en mai, les candidats affiliés à Restore dans le fief politique de Lowe, la ville de Great Yarmouth, ont battu les candidats de Reform. A Makerfield, Restore est en train de diviser le vote de la droite populiste en rendant une victoire de Reform peu probable. Selon les derniers sondages, Burnham est à 46%, le candidat de Reform à 41% et celle de Restore à 7%. Le candidat de Reform, Rob Kenyon, est un plombier local. Ses adversaires politiques et les médias se sont focalisés sur d’anciens posts qu’on accuse d’être sexistes ou complotistes. Kenyon aurait bien besoin des 7% d’intentions de vote accaparés par Restore. Pour Reform, un échec à Makerfield, qui s’ajouterait à celui de Gorton en février, pourrait briser l’élan du parti. Certains analystes définissent Restore comme une opération de revanche contre Farage plutôt qu’un véritable parti politique. Si c’est le cas, cette opération connait pour le moment un certain succès.

C’est ainsi qu’au Royaume Uni tous les yeux sont rivés sur Makerfield, malgré le fait que deux autres élections intermédiaires ont lieu en même temps en Écosse. En faisant un mauvais jeu de mots en anglais, on pourrait dire que cette élection pourrait « make or unmake » – « faire ou défaire » – des carrières politiques. Mais lesquelles ? Causeur vous donnera la réponse vendredi !

🎙️ Podcast: Macron à Evian et à Versailles: un grand coup diplomatique?

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Le président français Emmanuel Macron et son épouse, Brigitte, accueillent le président américain Donald Trump à Versailles le mercredi 17 juin 2026. Trump était invité au palais pour un dîner à l'issue du sommet du G7 à Évian. © UPI/Newscom/SIPA

Avec Céline Pina et Jeremy Stubbs.


Emmanuel Macron vient d’accueillir les membres du G7 à Evian, ainsi que Donald Trump à Versailles pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine. A-t-il frappé un grand coup diplomatique? Dans les deux cas mais surtout celui de Versailles, le décor est digne d’un grand événement, mais l’événement lui-même manque de grandeur. L’annonce par le président américain de la signature de son accord avec l’Iran a plutôt l’air d’une capitulation au régime de Téhéran, une sorte de Munich version contemporaine. L’interdiction de toute ingérence sur le territoire iranien et l’extension du cessez-le-feu au territoire libanais représentent une trahison d’Israël qui reste menacé par le régime des Gardiens de la Révolution et ses proxies.

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Quand le président français félicite Donald Trump en déclarant que l’accord est « un pas dans la bonne direction », il fait preuve surtout de flagornerie à l’égard d’un homme dont l’Europe reste dépendante pour sa sécurité mais qui est d’une grande imprévisibilité. Sans doute que, pour Emmanuel Macron, le point positif de l’accord est la réouverture du détroit d’Ormuz. Si le prix du carburant commence à retomber, le risque de grogne populaire diminue. On se souvient que la révolte des gilets jaunes avait son origine dans l’augmentation du prix du diesel.

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Ainsi, le grand coup diplomatique du président français n’en est pas un. On dit que ce dernier commence à préparer l’héritage qu’il léguera à la postérité en quittant la présidence l’année prochaine. Mais les mises en scène d’Evian et de Versailles – dignes du Camp du Drap d’Or – ne peuvent pas cacher le bilan globalement négatif d’Emmanuel Macron. Il avait promis une nouvelle éthique en politique, mais l’affaire Benalla a très vite révélé la vacuité de cette promesse. Son engagement à lancer une nouvelle politique de la ville n’a pas été suivi d’effet. Côté finances publiques, il laissera une France plus endettée que jamais. Sa réforme des retraites, pourtant très modeste, n’aura pas lieu. Et il aura manqué de fermeté dans son soutien à Israël et son opposition à l’antisémitisme. Surtout, il aura manqué de courage dans un monde où le courage est essentiel. Ecoutez 👇

La fabrique du fasciste: petite histoire d’un stigmate politique

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Propagande stalinienne. DR.

Dans la bataille des idées, l’accusation de fascisme reste l’outil préféré de la gauche radicale pour réprimer tout discours de droite. Analyse.


Historiquement, une calomnie au service des crimes staliniens

A partir des années 1930, la propagande des idéocraties communistes et des partis affiliés a systématiquement accusé de « fascistes » non seulement les opposants à leur projet politique totalitaire criminel, mais également tous ceux qui étaient de près ou de loin partie prenante des sociétés libérales occidentales. Comme l’a rappelé Thierry Wolton, dans Une histoire mondiale du communisme (T3. Les complices),la référence doctrinaire au fascisme était rarement définie avec précision, mais désignait « un virus, une maladie fatale qui frappe inéluctablement la démocratie bourgeoise ». Elle connotait cette haine de classe qui devait, selon l’écrivain Maxime Gorki, inspirer « les répulsions organiques à l’égard de l’ennemi, en tant qu’être inférieur sur le plan physique et moral ». Dans les régimes communistes, ce « mot qui tue », comme l’a qualifié Jean Sévillia, s’imposa comme un expédient juridique de criminalisation politique valant liquidation. Il servit souvent de prétexte à d’extravagantes et sordides procédures pour éliminer des dizaines de milliers d’innocents, lorsque par exemple Staline accusait des biologistes soviétiques de « déviation fasciste de la génétique », ou lorsque la victime d’un procès devait reconnaitre avoir rencontré « des agents de la Gestapo ».

Fasciste – Antifasciste : le travestissement de l’hégémonie communiste

Après la guerre, la tragique soviétisation des pays d’Europe centrale et orientale se fera au nom de l’épuration du fascisme. Lorsque le pouvoir soviétique appela à la croisade contre la tendance fasciste des sociétés libérales, l’imputation de fascisme acquit une dimension géopolitique. A partir de 1947, le Kominform (nouvelle organisation au service de la guerre froide) décréta la scission de l’humanité en deux blocs antagonistes. D’un côté, celui des ennemis du peuple constitué par les sociétés libérales bourgeoises, réactionnaires et fascisantes, et de l’autre le bloc des forces progressistes communistes qui œuvrent pour la paix, la liberté, la justice sociale, et luttent contre le fascisme. Cet odieux travestissement moral de l’idéologie totalitaire que Jean-François Revel a qualifié d’imposture du « salut par les intentions », couvrira pendant des décennies la répression des aspirations à la liberté et à la démocratie des peuples asservis. Il accrédite encore aujourd’hui ce que Gilles-William Goldnadel appelle « le privilège rouge ».

Fasciste : l’importation de la rhétorique stalinienne en France

En France, la thématique du fascisme et de l’anti-fascisme fut invariablement convoquée dans l’espace politique et culturel par les intellectuels, les partis et la presse de gauche, pour instaurer unterrorisme intellectuel. Ils firent usage sans hésiter du vocabulaire stalinien, pour instaurer ce que Revel a qualifié de « totalitarisme informel », dans la mesure où l’intégrité physique des victimes était heureusement protégée par l’état de droit de la société bourgeoise. En 1936, Jean Grenier résumait déjà la situation en constatant que « maintenant si l’on n’est pas marxiste ou susceptible de le devenir, on vous tient pour fasciste, ce n’est pas une mauvaise tactique étant donné la peur des mots ; et l’on voit des gens résignés à tout dire et à tout faire « pour ne pas passer pour… ». Les cibles désignées varièrent au gré des volte-face stratégiques du pouvoir soviétique relayées par les organes communistes et le PCF. Les socio-démocrates de gouvernement étant dénoncés par Moscou comme les pires « socio-fascistes », L’Humanité les accusa d’être les fourriers de la dictature fasciste, et affirmeraque « le fascisme c’est la République et la République c’est déjà le fascisme ». Durant les grandes purges de 36-37, lorsque Staline lança le mot d’ordre du « front anti-fasciste » pour leurrer les Occidentaux, le PCF engagea la lutte contre l’ennemi intérieur, le « fascisme France ». En réalité, comme l’a souligné Raymond Aron, « les anti-fascistes pourchassaient un ennemi insaisissable et ils ne s’accordaient pas sur l’essentiel, la méthode à suivre contre le véritable ennemi, Hitler ». Tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, les luttes et les révoltes des peuples soumis au joug du communisme ont été stigmatisées comme fascistes.La volonté d’indépendance du gouvernement Yougoslave sera ainsi dénoncée comme l’expression de la « réaction et du fascisme », et la répression sanglante à Budapestavaliséepuisqu’il fallait « écraser le fascisme dans l’œuf ».

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Fasciste : l’arme du terrorisme intellectuel pour censurer les opposants

Ce fut la grande période « des procès de Moscou à Paris » comme les a qualifiés Charles Tillon, instruits contre une multitude d’écrivains et d’esprits indépendants qualifiés de « chiens » et de « fascistes ». Jusqu’à et après l’effondrement du communisme, la calomnie a poursuivi les témoins et les historiens, qui en révélant dans les années 70-90 les crimes du communisme soviétique, chinois, indochinois et cubain, trahissaient selon Le Monde « la cause anti-fasciste ». En 1974, Alexandre Soljenitsyne auteur de L’archipel du Goulag, fut dénoncé par la presse communiste comme « nostalgique du nazisme et apologiste des SS ». La même étiquette servira à stigmatiser ceux qui, comme Simon Leys ou comme l’écrivain cubain Armando Valladares, dévoilèrent le régime de terreur des tyrannies maoïste et castriste. En 1997, les auteurs du Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois qui établirent la similarité entre les crimes du communisme et du nazisme, subirent le même sort.

Fasciste : une extension de la haine à la société libérale occidentale

Malgré cette sinistre généalogie, le qualificatif de « fasciste »sera recyclé à partir des années 80 parla « nouvelle gauche » post-marxiste, pour exprimer comme un mantra son rejet haineux des valeurs de la civilisation occidentale capitaliste. Pour sauvegarder sa légitimité idéologique après le fiasco du marxisme-léninisme, cette nouvelle gauche radicalisée ressuscita le mythe d’un danger fasciste endogène aux sociétés libérales. Ces sociétés moralement haïssables et historiquement condamnées, seraient selon Pierre Bourdieu « minées par une fascisation rampante ou déclarée ». Pour Bernard-Henri Lévy dans l’Idéologie française, des écrivains comme Charles Maurras, Charles Péguy, ou Georges Bernanos auraient même fait de la France un laboratoire littéraire du fascisme, cette perversion gisant toujours dans les tréfonds du pays. Le mythe sera exploité pour introduire au cœur des démocraties une guerre morale radicale légitimant violence et subversion. Dans ce contexte, la thématique de la menace fasciste et de la résistance anti-fasciste va connaitre une extension indéfinie jusqu’à l’absurde. Dans le Figaro, Jean-Pierre Le Goff a récemment rappelé que la « révolution culturelle soixante-huitarde » qui a exalté la primauté d’un subjectivisme débridé et anti-autoritaire, avait déjà condamné comme fasciste « tout obstacle aux pulsions personnelles et toute forme d’autorité, de pouvoir, et de hiérarchie ».

Fasciste : tout devient fasciste jusqu’au langage

Le réel devient alors fasciste, qu’il s’agisse des lois naturelles, des normes constitutives de la vie en société, ou des phénomènes anthropologiques les plus fondamentaux comme le langage. Selon Roland Barthes par exemple, la langue qui par ses règles contraignantes assujettirait à son insu le locuteur au pouvoir, est « tout simplement fasciste » puisque comme le fascisme « elle oblige à dire ». Cette mystique philosophico-littéraire du langage fut au cœur de la théorie du « constructivisme sociolinguistique », selon laquelle les catégories du sens commun comme l’identité sexuelle ne sont que le produit de l’action performative et coercitive du discours. Elle suscitera dans le mouvement wokiste l’obsession de l’épuration langagière, la lubie de « l’écriture inclusive », et la théorie du genre.

Le paradoxe des anti-Lumières : convergence du wokisme et du fascisme

Depuis les années 2000 après une courte éclaircie libérale, le recours à l’injure excommunicatrice de fasciste est devenu l’arme rhétorique de l’ultra-gauche dans la guerre totale qu’elle a engagée contre les institutions, l’histoire et la culture de l’Occident. Dans cette perspective, les intellectuels académiques ont opéré un revirement doctrinal à front renversé. Pour « déconstruire » les valeurs d’une civilisation séculaire et imposer leur contre-culture, ils mirent en action les théories « post-modernes » de Michel Foucault et de Jacques Derrida, dont le relativisme radical avait abouti à rejeter le savoir humain comme dénué de toute signification objective. Pour ces auteurs qui deviendront les maîtres à penser du wokisme, la rationalité, la vérité, la science, les lois naturelles, ainsi que la fonction signifiante du langage, constituent la matrice idéologique oppressive de la modernité occidentale. Ils ont fait d’un héritage primordial de la pensée européenne qu’est l’universalisme des Lumières, la cible privilègiée de leur nihilisme culrurel. Cet héritage est évidemment devenu la bête noire du wokisme « néo-raciste », qui le stigmatise comme un fantasmatique péché originel de la « blanchité ». En attestent les élucubrations des activistes qui vitupèrent les Lumières qui auraient « produit le ciment des préjugés raciaux », et proclament que « la science a toujours été utilisée pour légitimer le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, l’abléisme, et l’homophobie ». Par une ironie de l’histoire, cette entreprise qui prétend atteindre le stade ultime de la raison critique, ne fait en réalité que recycler les thèmes des « anti-Lumières » (antiAufklärung) que la droite réactionnaire européenne exploitait depuis le XVIIIème siècle, et qui firent le lit de l’idéologie dévastatrice national-socialiste. Comme l’a souligné le germaniste Johannes Pankau, « les discours et proclamations de Hitler n’ont été qu’un concentré du lexique le plus radical des Contre-Lumières ».  Ainsi, en convoquant ad nauseam le spectre du fascisme pour réduire au silence leurs opposants, le « gauchisme culturel » s’inscrit en fait dans la pire tradition, que le philosophe allemand Manfred Frank a qualifié dans une conférence éditée par le Collège de France de « pré-fasciste », et Juan José Sebreli dans L’oubli de la raison (trad.) de  « proto-nazi ». On ne peut que s’interroger encore aujourd’hui avec Juan José Sebreli dans La modernité assiégée (trad.), sur « cette bizarre transmutation de la pensée réactionnaire en révolutionnaire, de la droite vers la gauche, du répressif vers ce qui est censé être émancipateur ».

L’obsession du fascisme : la Théorie Critique matrice du gauchisme culturel 

A partir des années 30, les sociologues de l’Ecole de Francfort que Foucault admirait comme ses précurseurs, développèrent sur plusieurs décennies la Théorie Critique, une synthèse de marxisme et de vulgate psychanalytique qui alimenta le « marxisme culturel ». Ces sociologues avaient très tôt entériné l’échec du marxisme orthodoxe et l’assimilation du prolétariat aux classes moyennes d’aspirations intrinsèquement conservatrices. Pour subvertir une société civile réfractaire à la révolution, ils eurent recours à une double stratégie idéologique et politique qui menace encore aujourd’hui notre vie collective. Sur le front idéologique, ils dénoncèrent la « normalité » des sociétés libérales comme une émanation larvée du fascisme. Par une perversion sémantique, les tendances fascistes ne désignaient plus le ralliement à une funeste idéologie historiquement datée, mais l’adhésion de la majorité des individus aux « ferments de la cohésion sociale ». Certains doctrinaires de l’Ecole pousseront l’aberration jusqu’à concevoir un questionnaire diagnostic « F » » pour quantifier cette prédisposition à un fascisme potentiellement génocidaire ! Un score élevé était censé traduire un attachement pathologique aux valeurs traditionnelles (notamment familiales) et aux institutions. La lutte contre ce « danger fasciste » populaire, exigeaitde factoune restriction de la démocratie, de la liberté d’expression, de la tolérance, ainsi qu’une répression des discours de droite. Sur le front politique les opinions majoritaires n’étant plus légitimes, les sociologues appelèrent à la mobilisation des groupes marginaux non intégrés au système (minorités ethniques et sexuelles, féministes, intellectuels, marginaux) pour mener la révolte anti-fasciste.

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L’anti-fascisme de l’ultra-gauche: un héritage et un projet totalitaires

On voit que LFI, l’islamo-gauchisme, le néoféminisme, le wokisme, qui imposent dans l’espace public ces nouvelles pathologies que sont les fumeuses « phobies » n’ont rien inventé. Ils ne font en définitive qu’étendre le domaine de ce redoutable piège linguistique qu’est l’accusation de fascisme pour atteindre un objectif presque séculaire : instaurer un totalitarisme travesti en anti-fascisme. Leur frénésie à taxer de fasciste tout et n’importe quoi d’ancestral et d’actuel, au nom d’un prétendu anti-fascisme, anti-racisme, et anti-sexisme (médias, opinions, modèle socio-économique et politique, histoire, identité sexuelle, mode de vie, traditions, coutumes, hommes et œuvres) révèle le potentiel corrupteur de leur projet subversif.

Appel au sursaut des libéraux conservateurs

Cet aperçu historique devrait convaincre tous les libéraux conservateurs qu’être marqués du stigmate infamant de fasciste par la gauche, les place du bon côté de l’histoire. La « situation critique de notre pays et plus largement des démocraties occidentales » constatée par Le Goff, appelle à mener une contre-offensiveintellectuelle au-delà des protestations indignées. Pour inspirer cet engagement, le libéralisme conservateur dispose de puissants principes spirituels que lui ont légués des intellectuels comme Aron ou Roger Scruton. Dans L’opium des intellectuels, Aron nous rappelle que « la gauche ne cessera pas de trouver en face d’elle, lui barrant le chemin, une droite, jamais vaincue ni convertie », et que « l’essence de la culture occidentale, le principe de ses triomphes, le foyer de son rayonnement, c’est la liberté ». Quant au philosophe anglais Scruton, il nous communique sa passion en proclamant « nous sommes unis par l’amour : l’amour de notre pays, l’amour de nos institutions, l’amour de la loi, l’amour de la famille, qui nous fait nous lever contre ceux qui veulent les détruire ». Il est grand temps d’investir politiquement ces valeurs.

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L’amour vache

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Image d'illustration Unsplash.

Sexualité des jeunes: cet autre ensauvagement qu’on nous cachait.


Les jeunes Français aiment le sexe trash. On l’apprend dans cette radioscopie de la sexualité française dévoilée hier par l’IFOP. Je vous passe les constats déprimants indiquant que les Français des deux sexes s’ennuient de plus en plus au lit (cela arrive à 42 % des hommes et 56 % des femmes). Ils n’ont pas lu tous les livres et la chair est triste. Le fait marquant, c’est l’attirance nouvelle des 18-34 ans pour cette sexualité que l’IFOP qualifie de trash ou violente.

Jeunesse délurée

61 % des femmes de 18-35 ans déclarent s’être déjà fait gifler, fesser, griffer, mordre ou tirer les cheveux, 44 % ont déjà fait l’amour attachées (menottes ou cordes) et 30 % ont pratiqué des jeux érotiques de domination ou de soumission[1].

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Masculiniste!

Nombre de commentateurs jugent cette évolution inquiétante. Beaucoup parlent d’une génération biberonnée au porno qui aurait besoin de sensations de plus en plus fortes. Pour l’IFOP, elle traduit l’assentiment des jeunes femmes à une norme érotique masculine. En somme, les hommes imposent et les femmes subissent. Le patriarcat est toujours là.

Est-ce à dire que le consentement n’a aucune importance ?

Ce qui est patriarcal, c’est de présumer le non-consentement des femmes giflées, fessées, griffées ou mordues. Or, cette étude de François Kraus n’en dit rien. Mais elle montre par ailleurs, dans d’autres questions, que, primo, les hommes se soucient de plus en plus du plaisir de leurs partenaires et que, deuxio, 44 % ont eux-mêmes déjà été griffés, giflés, fessés ou mordus, et 25 % menottés pendant l’amour. Et eux, personne ne semble penser qu’ils étaient contraints… Les coquins.

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Il est possible que l’attirance des jeunes femmes pour une certaine brutalité sexuelle ne soit pas un signe de soumission, mais de liberté. Certaines, interrogées par Libération — qui nous réjouit grandement en semblant avoir oublié son habituel surmoi puritain —, assument parfaitement être excitées par cette violence partagée et symbolique. Faut-il le rappeler : aucune femme n’a de plaisir à se faire tabasser pour de vrai. Mais la sexualité, c’est un jeu, une représentation.

Les fantasmes se fichent des convenances. Les fantasmes ne connaissent pas les dames-patronnesses de MeToo, leur haine du désir et leur volonté d’imposer une norme jusque dans les chambres à coucher. Pour la propagande néo-féministe, la sexualité doit être égalitaire, transparente, contractuelle, codifiée, bref ennuyeuse à périr. Sinon, elle est criminelle. La bonne nouvelle, c’est que beaucoup de jeunes semblent savoir que le sexe, c’est tout le contraire : trouble, honte, culpabilité, sauvagerie, domination, soumission, incompréhension, danger. Bref, ils n’ont pas oublié qu’Éros flirte avec Thanatos et le plaisir avec la douleur.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.


[1] Étude Ifop pour JOYclub réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 6 au 9 mars 2026 auprès d’un échantillon de 2 210 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Que vouliez-vous qu’il fît?

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Donald Trump a apposé sa signature au mémorandum d’entente lors d’un dîner avec le président Macron au château de Versailles, à l’issue d’un sommet du G7, hier © Anna Moneymaker/AP/SIPA

Le président américain Donald Trump a signé hier un accord destiné à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Malgré une économie exsangue et un appareil militaire durement éprouvé, l’Iran apparaît aujourd’hui en position de force. À l’inverse, malgré l’écrasante supériorité de ses moyens militaires, Washington semble contraint de reconnaître l’échec de sa stratégie floue. « Il n’y aura pas d’accord avec l’Iran autre qu’une capitulation sans conditions ! », écrivait Donald Trump le 6 mars. Il omettait simplement de préciser de quel pays il parlait…


Il est des moments où la politique cesse d’être un exercice de gestion, une administration plus ou moins habile des intérêts contradictoires, pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un affrontement avec le tragique. Or notre époque supporte de moins en moins cette dimension tragique de l’histoire. Elle exige des responsables politiques qu’ils produisent des solutions parfaites dans un monde qui ne leur en offre aucune, puis elle les condamne lorsqu’ils échouent à accomplir ce miracle. Elle réclame des victoires sans victimes, des guerres sans morts, des rapports de force sans violence, des ennemis qui se comporteraient selon nos propres règles morales, et lorsque la réalité vient rappeler sa présence brutale, elle cherche immédiatement un coupable à immoler sur l’autel de ses illusions déçues.

Sur le banc des accusés

C’est ainsi que Donald Trump se trouve aujourd’hui placé au banc des accusés. Les commentaires autrefois admiratifs ou simplement intrigués par son sens du déséquilibre stratégique, par sa capacité à déjouer les scénarios écrits d’avance, par cette manière si singulière qu’il avait de faire de l’imprévisibilité un instrument de pouvoir, se sont brusquement évanouis. Ceux qui voyaient en lui un joueur d’échecs cynique mais redoutablement efficace préfèrent désormais garder le silence. Quant à ses adversaires, ils savourent leur heure. Ils annoncent sa défaite avec une joie dont l’intensité révèle moins leur lucidité politique que le soulagement de voir enfin confirmés les jugements qu’ils avaient prononcés depuis longtemps. Ils parlent de capitulation, de reculade, d’abandon. L’accord conclu avec l’Iran leur apparaît comme une reddition diplomatique. Israël serait trahi. Les opposants iraniens seraient abandonnés à leur nuit. L’Amérique elle-même sortirait diminuée de cette séquence.

Et tout semble en effet leur donner raison. N’avait-on pas dénoncé depuis des années sa brutalité ? N’avait-on pas souligné son instabilité supposée, sa versatilité, ses changements d’humeur, son goût de la provocation, voire son incapacité à penser stratégiquement sur le long terme ? Chacun retrouve aujourd’hui dans les événements la confirmation rassurante de ses propres certitudes. Il est toujours agréable d’avoir eu raison, surtout lorsque la réalité paraît se plier à ce que l’on pensait déjà.

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Pourtant, avant de rejoindre ce chœur des procureurs, une question mérite d’être posée, une question simple, presque naïve, mais dont la force réside précisément dans sa simplicité : que vouliez-vous qu’il fît ?

Car la politique réelle n’est pas l’art de choisir entre le bien et le mal. Elle est le plus souvent l’art douloureux de choisir entre plusieurs risques, plusieurs échecs possibles, plusieurs formes d’imperfection. Elle ne consiste pas à réaliser un idéal mais à naviguer parmi des contraintes contradictoires, dans un univers où chaque décision ouvre autant de problèmes qu’elle n’en résout.

Or Donald Trump est confronté à une situation dont beaucoup de ses commentateurs semblent faire abstraction. L’Amérique sort de plusieurs décennies de guerres extérieures dont une grande partie de la population conserve le souvenir amer. L’Irak, l’Afghanistan, les milliards engloutis, les milliers de morts, les promesses non tenues, tout cela pèse encore lourdement sur la conscience américaine. Une partie décisive de son électorat refuse désormais toute aventure militaire prolongée au Moyen-Orient. Les élections approchent. Il lui fallait un résultat. Il lui fallait éviter ce que ses adversaires lui auraient reproché avec la même férocité : une nouvelle guerre interminable, coûteuse, incertaine.

Certains répondront qu’une confrontation durable avec le régime iranien était pourtant nécessaire. Peut-être. Il existe des arguments sérieux en faveur de cette position. Il est même possible qu’un jour l’histoire leur donne raison. Mais cette nécessité supposée aurait impliqué des années d’affrontement, un risque d’embrasement régional, des conséquences économiques considérables et une instabilité dont nul ne peut sérieusement mesurer l’étendue.

L’histoire n’a pas rendu son verdict

Fallait-il choisir cette voie ? Peut-être. La vérité est que nul ne le sait encore. Les jeux ne sont pas faits. Les rapports de force continuent d’évoluer. L’histoire n’a pas rendu son verdict. Les accords qui paraissent aujourd’hui dérisoires produisent parfois des effets inattendus ; les victoires célébrées comme définitives préparent souvent des défaites futures ; les régimes que l’on croit consolidés s’effondrent quelquefois avec une rapidité stupéfiante. Ceux qui parlent déjà de trahison confondent volontiers leurs désirs avec la réalité. Je me garderai donc de juger.

Cette prudence dans le jugement ne signifie cependant nullement l’indifférence morale ni l’absence de préférence. Je ne cache pas que certaines attitudes de Donald Trump me troublent et parfois me choquent. L’abandon apparent des opposants iraniens, auxquels il avait laissé espérer un soutien américain plus résolu face au régime des mollahs, me laisse un sentiment d’amertume difficile à dissiper. Les femmes qui ont défié les gardiens de la révolution, les étudiants emprisonnés, les dissidents traqués, les hommes et les femmes qui voyaient dans l’Amérique une promesse de liberté ont de bonnes raisons de se sentir aujourd’hui abandonnés. De même, le mépris parfois affiché à l’égard de Benjamin Netanyahou me paraît difficilement compréhensible au regard des circonstances historiques auxquelles Israël est confronté depuis le 7-Octobre. Que l’on discute certaines décisions du gouvernement israélien est légitime ; que l’on semble oublier la nature de l’épreuve traversée par Israël et les contraintes extraordinaires auxquelles ses dirigeants ont dû faire face l’est beaucoup moins. J’avoue éprouver personnellement une profonde incompréhension devant cette distance parfois ostentatoire à l’égard d’un allié qui, depuis des mois, mène non seulement une guerre contre le Hamas mais également un affrontement décisif contre le Hezbollah, organisation dont la puissance militaire et l’emprise régionale représentaient depuis longtemps une menace majeure pour la sécurité israélienne.

Mais précisément parce que ces choix me déçoivent parfois, parce qu’ils m’inquiètent ou me peinent, je me refuse davantage encore à les réduire à des catégories morales simplistes. L’histoire n’est pas terminée. Les conséquences réelles de ces décisions demeurent largement inconnues. Entre l’indignation immédiate et la compréhension des événements existe ce temps long dont la politique, comme l’histoire, a besoin pour révéler son sens véritable. Et je me garderai tout autant de juger Benjamin Netanyahou. Depuis le 7-Octobre, il est devenu l’un des hommes les plus détestés de la planète. Les condamnations se succèdent. Les accusations s’accumulent. Dans une grande partie de l’Occident, son nom est devenu synonyme de faute morale. Pourtant, là encore, une question élémentaire s’impose : que voulait-on qu’il fît ?

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Le 7-Octobre ne fut pas une bataille conventionnelle. Ce ne fut pas un affrontement militaire classique entre deux armées reconnaissables. Ce fut un massacre délibéré de civils. Des familles furent exterminées dans leurs maisons. Des enfants furent assassinés. Des femmes furent violées. Des vieillards furent enlevés. Des centaines d’otages furent entraînés dans les tunnels de Gaza. Aucun État au monde n’aurait accepté une telle attaque sans réagir. Aucun gouvernement démocratique n’aurait survécu politiquement à l’absence de réponse.

Mais l’on exige d’Israël ce que l’on n’exige d’aucune autre nation : qu’il mène une guerre sans guerre, qu’il neutralise ses ennemis sans les combattre, qu’il élimine une organisation armée sans toucher l’environnement humain dans lequel celle-ci a délibérément choisi de s’enraciner.

Récit moral

Comment mener une guerre contre un ennemi qui ne porte pas d’uniforme ? Comment distinguer en permanence le combattant du civil lorsque le combattant a précisément fait de cette confusion son principal avantage stratégique ? Comment détruire des centres de commandement installés sous des immeubles d’habitation, sous des écoles, sous des hôpitaux, sous des mosquées ? Comment protéger une population dont les dirigeants ont construit durant des années des centaines de kilomètres de tunnels non pour y mettre les enfants à l’abri mais pour y cacher leurs armes, leurs chefs et leurs combattants ?

Il existe à Gaza une réalité que beaucoup préfèrent ne pas regarder parce qu’elle dérange le récit moral auquel ils se sont attachés. Des milliards de dollars d’aide internationale ont été investis dans la construction d’infrastructures souterraines gigantesques. Ces tunnels auraient pu devenir des refuges pour les civils. Ils auraient pu protéger les enfants. Ils auraient pu servir à sauver des vies. Ils furent essentiellement conçus pour prolonger la guerre.

Rappeler ce fait n’efface évidemment pas la souffrance des civils palestiniens. Rien ne saurait effacer cette souffrance. Rien ne saurait rendre moins tragique le sort des innocents pris dans le conflit. Mais reconnaître cette tragédie n’autorise pas à supprimer l’autre moitié de la réalité, celle qui concerne la nature même de l’adversaire auquel Israël est confronté.

Ce qui frappe aujourd’hui n’est pas tant l’existence des désaccords que l’incapacité croissante de nos sociétés à penser le tragique. Nous voulons croire qu’il existe toujours une solution pure, une réponse impeccable, une voie qui préserverait simultanément toutes les exigences morales et tous les impératifs stratégiques. Nous refusons d’admettre que certaines situations historiques enferment les responsables politiques dans des alternatives douloureuses où chaque décision comporte sa part d’ombre.

Trump face à l’Iran. Netanyahou face au Hamas. On peut contester leurs choix. On peut considérer qu’ils se trompent. On peut même penser qu’ils commettent des fautes graves. Mais encore faudrait-il commencer par répondre honnêtement à cette question préalable, sans laquelle toute condamnation demeure une posture confortable : quelle autre décision aurait-il fallu prendre, et avec quelles conséquences ?

La formule de Corneille traverse les siècles parce qu’elle nous rappelle cette vérité fondamentale que notre temps préfère oublier : il est infiniment plus facile de juger ceux qui agissent que d’assumer soi-même la responsabilité de l’action. Avant de condamner les hommes confrontés aux contraintes du réel, il faudrait avoir le courage de regarder ce réel en face. Alors seulement nous pourrions mesurer toute la profondeur de cette interrogation qui demeure, aujourd’hui comme hier, sans réponse évidente : que vouliez-vous qu’ils fissent ?

Foot : place aux remplaçants

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Séance d’entraînement des Bleus à Clairefontaine, septembre 2025 © Christophe Saidi / Sipa

La Ligue 1 s’africanise, tandis que nos binationaux s’envolent pour jouer… en Afrique. Adieu le football du terroir, bonjour le mondialisme des crampons. C’est l’implacable verdict des statistiques.


Si le football est bien le miroir de la société française – miroir, mon beau miroir –, pourrait-on y lire ce que nos yeux voient mais que la morale réprouve ? Se plonger dans les chiffres de la Ligue 1 ou les statistiques des joueurs sélectionnables en équipe de France semble à la portée du premier venu. Il est toutefois probable que ce quidam jettera un voile pudique sur le résultat de ses recherches, afin de ne pas faire le jeu de qui vous savez. C’est une raison suffisante pour vous les livrer. Remontons jusqu’à la saison 1985-1986, période héroïque où le PSG allait fêter son premier titre de champion de France. À cette époque, 75 % des joueurs de Ligue 1 étaient français. Mondialisation et arrêt Bosman obligent – cette décision de justice qui mit fin aux quotas de joueurs locaux –, ils ne sont plus que 40 % aujourd’hui. Le football de clocher est mort et enterré. 60 % des athlètes qui gambadent sur les pelouses en 2026 sont nés ailleurs. Sur les 298 étrangers évoluant dans le championnat tricolore, 140 proviennent d’Afrique, presque la moitié. Il y a donc quasiment autant de joueurs africains (30 %) que de joueurs français en Ligue 1 (40 %) – et on ne parle ici que de nationalité et pas d’origine. Une recherche à partir des prénoms des joueurs de Ligue 1 indique néanmoins que 45 à 50 % d’entre eux sont porteurs d’un prénom d’origine africaine ou maghrébine.

Lorsqu’on se penche sur la sélection nationale, on observe un phénomène symétrique encore plus stupéfiant. En 1986, le lieu de naissance déterminait presque systématiquement la sélection nationale – du premier gardien au dernier attaquant, chaque licencié français se rêvait en Bleu. En 2026, tout a changé. Une large proportion – 60 % – de joueurs nés et formés en France choisissent désormais de représenter le pays de leurs parents.

A lire aussi: Rugby et foot: Ancienne versus Nouvelle France?

La CAN (Coupe d’Afrique des nations) est ainsi devenue, par l’effet de la double nationalité, une compétition largement française. En décembre 2025, lors de la dernière édition, on y comptait par exemple que 17 footballeurs anglais, alors que 140 des joueurs qui y ont participé étaient nés dans notre pays, donc français. La France se trouvait ainsi être curieusement la nation la plus massivement représentée au sein de cette compétition africaine. Représentée, si l’on peut dire, puisque ces athlètes avaient justement choisi de ne jamais porter les couleurs tricolores – soit par opportunisme sportif (le niveau des Bleus, trop élevé, ne leur permettant pas d’espérer une sélection), soit par fierté de leurs racines – un sentiment louable tant qu’il ne concerne pas l’Hexagone. Ce fut ainsi le choix de deux des fils de Zinédine Zidane, qui ont décidé d’intégrer les Fennecs, l’équipe nationale algérienne. Ils ont voté avec leurs crampons.

Le football offre donc une belle illustration d’une récente déclaration de Macron, satisfait de constater qu’il y avait chez nous « des jeunes qui étaient totalement Français et totalement Africains » – fascinante aporie qui conduit à penser qu’être 100 % Français, c’est désormais être 100 % Africain. L’attachement de cette jeunesse à la France ainsi qu’à ses « valeurs » ne sera pas questionnée, afin de ne pas faire le jeu de qui vous savez.

Un bond dans l’azur

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© David Herrero

Toujours vaillante, jamais à court d’inventions et d’images oniriques, Carolyn Carlson crée une nouvelle chorégraphie avec une trentaine de danseurs du Ballet du Capitole de Toulouse.


Mais où est-il donc, cet azur qu’évoque le titre de la nouvelle chorégraphie de Carolyn Carlson imaginée pour le Ballet du Capitole de Toulouse Un Saut dans le bleu ? Ce bleu que l’on voit sur les affiches qui annoncent le spectacle au-dessus de la couronne comtale ornant les balcons du splendide palais municipal et vers lequel s’élance la silhouette séraphique d’une danseuse. Où est-il, ce bleu d’un ciel légèrement voilé, sinon dans l’âme de la chorégraphe, dans ces brumes informelles qui nourrissent la poésie dont elle aime à baigner ses ouvrages ?

Un bleu métaphysique

Car on attend vainement de le découvrir sur la scène de la Halle aux grains de la cité comtale où il n’apparaîtra en définitive qu’avec les costumes de ville d’un bleu claquant que portent trois interprètes. Mais ce n’est pas là le bleu carlsonnien. Le sien est métaphysique, il est celui de l’eau des océans, du ciel, des horizons lointains, de l’ineffable. Il est le bleu des pensées d’une âme rêveuse qui divaguent à l’infini.

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Le propos de Carolyn Carlson n’est pas d’une clarté éblouissante, il s’en faut de beaucoup. « Un Saut dans le bleu est un poème visuel en neuf séquences, une plongée artistique dans l’ironie et la folie de la condition humaine » écrit-elle. « L’art de bondir hors de soi-même dans l’âme du monde… Le titre est déjà une action, à voir et à explorer avec un esprit ouvert. Chacune des séances qui le composent sera créée afin d’offrir à l’imagination du public des visions poétiques des mystères de l’âme ». On y court donc à l’aventure, parmi des séquences qu’elle a baptisées : Fleurs d’amour ou de perte, Rêves et cauchemars, Oser sauter avec courage. Ou encore : Parcourir l’horizon de l’âge dans les temps futurs et Colère, compassion, joie et larmes dans un même souffle.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Comme court l’eau d’un torrent

Fort sibyllines, parfois très théâtrales, soigneusement élaborées et mises en scène avec un savoir-faire achevé, les séquences suscitent un flot d’images fluides, immanquablement belles, qui s’écoulent comme court l’eau d’un torrent, toujours différentes, mais d’un style reconnaissable entre tous. On y relève au passage les traces fugitives des univers qui ont le plus marqué la chorégraphe, ceux d’Alwin Nikolaïs, de Pina Bausch, de Robert Wilson. Les chorégraphies de Carlson se déclinent comme un rêve perpétuel, révélant la quête insatiable et les interrogations d’une âme sans doute plus tourmentée qu’il n’y paraît. Pour baigner un Saut dans le bleu, quelques belles notes de l’accordéon de Michel Glasko et surtout des compositions agréablement envoûtantes écrites par Pierre Le Bourgeois pour un ensemble de 16 instruments à cordes et qui s’accordent bien à l’esprit d’un ouvrage qu’irisent les belles lumières de Guillaume Bonneau.  

L’un des plus beaux solos de l’histoire

Depuis plus d’un demi-siècle, depuis son apparition irréelle en 1973 sur la scène de l’Opéra, à Paris, dans l’un des plus beaux solos de toute l’histoire de la Danse,  Density 21,5, conçu sur une partition de Varèse, et surtout depuis sa nomination d’étoile-chorégraphe dans ce même Opéra de Paris où elle demeurera de 1974 à 1980, composant des spectacles à l’esthétique profondément novatrice au cœur d’une institution jusque-là très académique, Carlson aura exercé une influence qui irriguera l’ensemble de la danse contemporaine en France. Elle y fait depuis figure d’héroïne de la modernité. Une modernité qui paraît fort sage aujourd’hui, mais qui, en son temps, contribua fortement à bouleverser le paysage chorégraphique et les mentalités, et qui a fait d’elle la chorégraphe la plus populaire sans doute de ce pays.

Une douloureuse éviction

Après la douloureuse éviction du danseur étoile Kader Belarbi qui était à la tête du Ballet du Capitole de Toulouse, une éviction aux motifs obscurs et très suspects, laquelle fera bientôt l’objet d’un procès, le Ballet du Capitole a été placé entre les mains d’une artiste allemande, Beate Vollack. 

Née à Berlin, dans la zone écrasée par le totalitarisme, jamais, dans sa jeunesse, elle n’aurait pu imaginer qu’il lui serait un jour permis de diriger une compagnie de ballet dans une France que le pouvoir communiste décrivait aux Allemands de l’Est comme rongée par la pauvreté et la délinquance. Elle fait ses premiers pas de danseuse au sein du ballet de la Komische Oper, passe au Ballet de l’Opéra d’Etat de Bavière, à Munich, durant dix années au cours desquelles elle reprend avec grand succès le rôle de l’héroïne du ballet Giselle, le chef d’œuvre de Mats Ek. Puis elle est nommée chorégraphe attachée à ce même Opéra pour concevoir les parties dansées des ouvrages lyriques du répertoire. Elle dirige ensuite la Tanzkompanie du Théâtre de Saint-Gall, en Suisse alémanique, prend la tête du Ballet de l’Opéra de Graz, en Autriche orientale, avant de débarquer en septembre 2023 à Toulouse sans savoir alors un mot de français. C’est elle qui a convié Carolyn Carlson pour ce Saut dans le bleu qui sera repris lors de tournées futures.

Une politique artistique consensuelle

Avec un budget des plus modestes, mais doté tout de même de 35 danseurs hélas tributaires de salaires regrettablement médiocres, le Ballet du Capitole ne peut déployer que des ambitions limitées. Et dans cette ville magnifique à la municipalité très conservatrice, il ne saurait être question de manifester des velléités follement novatrices. Cela tombe bien. La directrice de ce Ballet du Capitole légitimement attaché à son identité de ballet classique, entend ne pas oublier un patrimoine chorégraphique français qui a été balayé à l’excès par la vague de danse contemporaine qui a submergé le pays sans trop de discernement et mettre à l’honneur l’environnement culturel de la troupe.

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Equilibre voulu entre danse académique et prudente ouverture vers une sage création contemporaine : la politique artistique du Ballet du Capitole se veut raisonnable et respectueuse. Cela donnera naissance, lors de la saison prochaine, à un spectacle inspiré par le roman d’Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires, où se conjugueront références au patrimoine littéraire français, danse néo-classique, roman de cape et d’épée, divertissement familial… De quoi enchanter sans doute la municipalité et préfigurer peut-être ce qui attend la culture en France avec la montée irrépressible de la droite.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Le Ballet du Capitole de Toulouse se produira dans les mois qui viennent avec le ballet Coppélia au Grand Théâtre de Provence d’Aix en Provence du 15 au 17 janvier 2027 ; à l’Opéra de Massy les 23 et 24 janvier ; au Théâtre André Malraux de Rueil-Malmaison les 28 et 29 janvier ; au Théâtre impérial de Compiègne les 4 et 5 février.

Mais aussi au Grand Théâtre de Brescia, en Lombardie, les 7 et 8 novembre 2026 et au Teatro Lirico de Cagliari, en Sardaigne, du 13 au 17 février 2027.

CNews au piquet: l’Arcom invente la météo des opinions au doigt mouillé

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Image d'illustration © Edouard Gayet/SIPA

L’Arcom met en demeure CNews de se conformer à ses obligations de pluralisme. Selon le régulateur, il y aurait « un déséquilibre manifeste et répété » des opinions sur la chaîne. Elisabeth Lévy revient sur cette décision dans sa chronique.


L’Arcom réprimande la chaîne CNews pour manquement au pluralisme1. C’est une décision qui aggrave le contrôle éditorial des télévisions par l’État. L’étape d’après, c’est la vérité officielle. Donc la censure pour ceux qui ne la respecteront pas.
Au départ de cette affaire, il y a le mouchardage de Reporters sans frontières. Une organisation de défense de la liberté de la presse dénonce un média privé. Original !
En 2024, le Conseil d’État en profite pour sortir un nouveau lapin de son sac. Au-delà de l’équilibre des temps de parole politiques déjà mesuré, les médias audiovisuels sont désormais astreints au respect du « pluralisme élargi » — c’est-à-dire à la représentation équilibrée des opinions.
Faute de pouvoir ficher les intervenants, on évaluera les interventions grâce à la célèbre méthode du doigt mouillé.

Après 168 heures de visionnage du canal 14, nos juges ont fait les deux découvertes suivantes:

  • CNews a une ligne éditoriale. De droite. Et il n’y a pas assez de contradiction. Ne pourrait-on pas dire la même chose de nos confrères de Quotidien ? Exemple donné : il y a une quasi-unanimité sur les plateaux observés pour critiquer les magistrats. C’est amusant, car chez les Français aussi, il semble qu’il y ait une quasi-unanimité. Vont-ils être mis en demeure de mieux penser ? L’Arcom pointe aussi le lien fait entre immigration et délinquance sur la chaîne. Ce n’est pourtant pas une opinion mais un fait attesté par la surreprésentation des étrangers dans les prisons. Même si, bien sûr, on peut l’analyser de mille façons. L’équilibre souhaité par le gendarme de l’audiovisuel exige-t-il que quelqu’un nie les faits ? Si tel est le cas, il faudrait aussi des climatosceptiques sur tous les plateaux…
  • Certains sujets sont plus traités que d’autres sur CNews — ça s’appelle la hiérarchie de l’information. Tous les médias le font. L’Arcom va-t-elle décider demain quel sujet doit faire la une ? Et pourquoi pas, en interdire certains ? CNews parlerait trop d’immigration et d’islam. Après tout, peut-être que les autres n’en parlent pas assez.

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On peut encore critiquer les choix éditoriaux de CNews, me répliquerez-vous ! Évidemment. Et même choisir de ne pas la regarder.
Mais qui peut vraiment mesurer le pluralisme ? Le pluralisme n’est pas une affaire de comptage mais d’état d’esprit, et il ne brille pas chez ceux qui prétendent le garantir. « On ne juge pas les opinions » nous disent-ils. Tu parles. Sur CNews, notent les juges de l’Arcom, on pense que LFI est plus responsable de l’antisémitisme que le RN. Cela les gêne. Si c’était le contraire, comme on le dit dans beaucoup d’autres médias, seraient-ils aussi gênés ? Enfin, ils critiquent ensuite le tropisme russe de la chaîne info. Personnellement je ne l’aime guère, mais je me battrai pour qu’il puisse s’exprimer, car nous sommes dans un pays libre. Si toutes les opinions sont vraiment à égalité, comme ils le disent, les membres de l’Arcom reprocheront-ils à LCI son tropisme ukrainien, et à France Inter sa croisade permanente contre la supposée extrême droite ? En réalité, l’exigence de pluralisme (élargi, étendu…) devrait s’imposer aux seuls médias publics financés par tous les citoyens. Et les autres médias rester simplement soumis à la loi (pas de diffamation, pas de racisme, etc.).

Confier à une autorité administrative indépendante, c’est-à-dire à des fonctionnaires qui ne rendent jamais de comptes, un droit de regard sur la ligne éditoriale des médias, c’est créer une véritable police des idées et piétiner la liberté d’expression. La gauche applaudit, car la gauche aime aujourd’hui surveiller et punir, surtout CNews. On dirait que la chaîne de Vincent Bolloré terrifie le camp du Bien. Malgré ses défauts, c’est peut-être la preuve qu’elle est indispensable.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth dans la matinale les mardis, mercredis et jeudis, après le journal de 8 heures.

  1. https://www.arcom.fr/presse/pluralisme-des-courants-de-pensee-et-dopinion-mise-en-demeure-de-cnews ↩︎

Affaire El Feki/Bergeaud-Blackler: quand l’université est saisie par le prétoire

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Iman El Feki / Florence Bergeaud-Blackler. DR.

L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, connue pour ses travaux sur l’influence des Frères musulmans dans les institutions françaises, a été relaxée jeudi dernier à Strasbourg. Elle faisait face à un procès en diffamation intenté par une doctorante que la chercheuse accuse de servir de relais à l’entrisme islamiste. Analyse.


Le 11 juin 2026, une salle du tribunal judiciaire de Strasbourg devait accueillir un débat. Des témoins étaient là, les écritures avaient été échangées, l’affaire était prête à être examinée au fond. Et puis, en quelques minutes, tout s’est dérobé : la procédure a été annulée ! Chacun est reparti avec son récit, ses certitudes et au fond presque rien d’autre. Le parquet avait élargi les poursuites, la défense dénonçait une atteinte aux droits, et le procureur lui-même reconnaissait la fragilité du dossier. Personne n’a vraiment gagné. Personne n’a vraiment perdu. Il ne s’est rien passé et c’est précisément ce « rien » qui mérite d’être regardé de près.

Rappelons les faits, puisqu’ils sont publics. Le 4 mars 2025, Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chargée de recherche au CNRS, figure très présente dans le débat sur l’islamisme, publie sur le réseau social X un message visant nommément Iman El Feki, doctorante en sociologie à l’Université de Strasbourg. Elle l’inscrit dans une supposée « idéologie frériste » qui, selon elle, aurait gagné l’université française depuis des années, sans jamais dire clairement ce qui rattacherait précisément cette doctorante à une telle mouvance.

Or, la thèse d’El Feki porte sur la prévention de la radicalisation en milieu pénitentiaire ; son accès aux établissements a été validé par plusieurs niveaux administratifs et son financement rattaché à un dispositif placé auprès du Premier ministre. La doctorante dépose plainte en diffamation. Quinze mois plus tard, le 11 juin 2026, la procédure s’effondre sur un vice de forme. Mme Bergeaud-Blackler parle de « victoire » contre « une procédure à motif idéologique » ; El Feki annonce de nouvelles poursuites et fait état de menaces de mort. Le savoir, lui, n’a été dit nulle part.

Le débat a-t-il fui l’université ?

C’est sans doute le premier point à retenir, et il est difficile de le contester : il n’y a pas eu de jugement sur le fond. Mais il faut aller un peu plus loin que cette évidence. Le débat qui aurait dû avoir lieu, celui, délicat mais nécessaire, de la frontière entre engagement militant et rigueur scientifique, n’a pas disparu par hasard de l’espace universitaire. Il a été déplacé. Le débat qui aurait dû avoir lieu – celui, redoutable et nécessaire, de la frontière entre l’engagement militant du chercheur et la rigueur de son travail, ce débat n’a pas quitté l’université par accident. Il l’a quittée parce qu’on a choisi de le porter ailleurs.

D’abord de l’amphi et de la revue savante vers le réseau social, où l’on ne discute pas une thèse mais où l’on désigne une personne. Puis du réseau social vers le tribunal, où l’on ne cherche pas à savoir qui a raison mais à faire condamner. Et à mesure que ces déplacements se succèdent, une question s’impose : est-ce vraiment au juge de trancher le fond des controverses intellectuelles ?  Le tribunal sait dire si une phrase est diffamatoire. Il ne saura jamais dire si une thèse universitaire est juste ou fausse, ce n’est ni son ADN ni son rôle, et ce ne doit pas l’être. Porter ce désaccord devant un juge revenait donc à le confier à la seule instance incapable, par définition, de dire qui avait raison sur le fond. La question des idées, elle, restait entière !

Cette indécision n’est pas un raté de l’affaire, elle en est le ressort. Elle privilégie mécaniquement celui qui a compris que, dans le monde où nous vivons, la partie ne se joue plus là où on le croit. Il existe deux manières de l’emporter dans une controverse intellectuelle. La première, la voie classique, est celle de la démonstration: on expose ses arguments, on les soumet à la contradiction des pairs, on publie, on convainc et l’on gagne parce que nos arguments sont solides. La seconde, devenue la règle à mesure que le débat migre vers les écrans, est celle de la visibilité : on n’a pas besoin d’avoir raison, il suffit d’exister fortement et bruyamment dans l’espace public (numérique), d’occuper l’attention, d’incarner une cause. Dans le premier cas, la démonstration cherche la vérité « scientifique » ; dans le second cas, la visibilité cherche l’audience. Et quand un litige se règle au tribunal sans verdict sur le fond, c’est la logique de la visibilité qui rafle la mise, puisque rien n’a été prouvé, mais que tout a été vu !

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Voyez alors qui sort « renforcé » de cette séquence du 11 juin 2026. Ce n’est pas Florence Bergeaud-Blackler, qui l’emporte sur le plan de la forme juridique mais demeure l’égérie d’un pôle idéologique qu’une large part du monde universitaire tient à distance ; sa victoire de procédure ne lui gagne aucun cœur qu’elle n’avait déjà. C’est Iman El Feki qui, n’ayant pas perdu (et ne pas perdre, ici, c’est déjà gagner), gagne en visibilité publique ce que le tribunal ne lui accorde pas (ou pas encore). Personne ne pourra jamais lui dire qu’elle a perdu son procès, puisqu’il n’y a pas eu de procès. Dans l’économie de l’attention, l’absence de verdict vaut acquittement permanent.

Le récit qui sort consolidé de l’affaire est, dès lors, celui qui se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux et qui n’avait justement besoin d’aucune preuve pour s’imposer : pour un camp, tout questionnement de l’islamisme à l’université ne serait qu’une islamophobie déguisée en vigilance républicaine ; pour l’autre, tout intérêt académique pour la religiosité islamique ne serait que capitulation devant l’islam et abandon de la laïcité. Telle est l’ironie de cette affaire : en attaquant sur le terrain judiciaire et médiatique plutôt que sur celui des idées, on nourrit précisément les deux grammaires victimaires que chacun, d’un côté au nom de la vigilance contre l’entrisme, de l’autre au nom de la laïcité, prétendait pourtant défaire.

Et l’État ?

L’État, c’est lui qui finance, encadre et surveille tout ce dispositif à la fois. C’est ici que l’affaire, par un détail, touche au plus profond. Le camp Bergeaud-Blackler avance un grief – qu’il faut manier avec des pincettes, car il n’est pas établi et n’est pour l’heure qu’une affirmation d’une partie : l’Université de Strasbourg aurait pris en charge 1800 euros d’honoraires d’avocat pour El Feki, alors que son statut de doctorante contractuelle ne l’y aurait pas rendue éligible.

Admettons, le temps d’un raisonnement et sans rien préjuger, que le fait soit avéré. La somme est dérisoire, mais c’est précisément ce qui la rend précieuse à l’analyse. Personne ne se compromet pour 1800 euros. Ce qui se jouerait alors n’est pas l’argent, mais le sens de la décision : au nom de quoi une institution publique engage-t-elle ses moyens dans le procès d’une chercheuse contre une autre ?

Ce geste (financer) peut procéder de quatre mobiles opposés, sans qu’on puisse les départager de l’extérieur. Il peut relever du corporatisme : un corps qui ferme les rangs en parant le « clan » des couleurs de l’intérêt général. Il peut être lié à une certaine conception du bien public, c’est-à-dire l’idée, défendable, que protéger l’intégrité d’un chercheur attaqué relève d’un principe supérieur, même lorsque le statut ne le prévoit pas. Mais il peut tout aussi bien traduire autre chose : une forme de réflexe administratif : ni clan ni vertu, mais l’inertie d’un service qui applique un dispositif sans trop chercher à connaitre le bien-fondé des choses. Il peut enfin relever d’un réflexe défensif : non pas protéger la doctorante, mais se prémunir soi, anticiper la campagne (toujours les réseaux), payer pour ne pas avoir à affronter le récit qu’on redoute de voir s’écrire contre soi, celui d’une université qui aurait abandonné une doctorante parmi ses équipes de recherche.

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Quatre mobiles, un seul acte visible mais aucun moyen de trancher. L’État qui agit ainsi est-il la machine froide et neutre que décrivait Hobbes, planant au-dessus des factions ? Ou n’est-il qu’une coquille dont s’emparent ceux qui, à l’instant, en tiennent les leviers ? La vérité est sans doute qu’il est les deux à la fois, neutre dans son principe et capturable dans son fonctionnement, et que cet écart n’est pas une maladie à guérir mais l’espace même où vit tout État moderne.

Par ailleurs, cet État qui finance la recherche sur la radicalisation, ouvre à des chercheurs l’accès aux prisons, cherche à comprendre les milieux qu’il observe est le même qui surveille, légifère, ordonne des fermetures administratives et dissout. On ne prévient pas ce qu’on ne comprend pas, et l’on ne comprend qu’en s’appuyant sur ceux-là mêmes que l’on tient sous regard. Dès lors, le principe qui justifierait de protéger El Feki, chercheuse et agent de la recherche publique, justifierait tout autant de protéger Bergeaud-Blackler, chercheuse elle aussi, agent de l’État elle aussi. Voilà un État sommé de protéger des serviteurs qui s’affrontent, et dont chaque geste en faveur de l’un est perçu mécaniquement comme un geste contre l’autre.

Entre ciel et terre…

Au-delà, cette affaire, par un effet de loupe, en dit beaucoup d’un basculement plus profond qui s’opère à bas bruit. Si une doctorante peut, par une plainte et l’écho qu’elle rencontre, occuper à elle seule l’espace public et incarner une cause, c’est que l’autorité, dans l’islam de France, est en train de changer de mains. Pendant des décennies, c’est la mosquée qui produisait le sens : on s’y rendait pour prier, mais aussi pour comprendre, pour situer sa place dans la cité, pour entendre une parole qui dit, ordonne et pense le monde. Ce magistère-là s’effrite doucement mais sûrement.

Certes, on continue d’aller à la mosquée pour le rite, pour ce que la prière a d’irremplaçable, ce retrait du monde et cette présence intime à Dieu. Mais pour comprendre l’état du monde, pour savoir contre quoi s’indigner et au nom de quoi, on écoute désormais ailleurs. La mosquée a gardé le ciel, mais elle a cédé la terre !

Le déplacement se fait en douceur vers ce qu’on pourrait appeler l’entrepreneur de cause (le militant, l’influenceur, le porte-parole, le collectif) et ce déplacement tient à une asymétrie de coût qu’on ne mesure pas assez. Bâtir une mosquée peut prendre des décennies, exige une énergie quotidienne folle, expose à une responsabilité écrasante : qu’un imam dérape et c’est l’institution entière que l’État peut fermer. L’entrepreneur de cause, lui, n’a besoin que d’un smartphone. Il peut être partout sans être nulle part, il agit dans un espace peu codifié, peu contraignant, presque gratuit. S’il dérape, son avocat (commis d’office généralement ou militant du prétoire lui-même) invoquera la liberté d’expression, sinon un communiqué d’« excuses » suffira pour solder l’affaire. Si l’autorité héritée et institutionnalisée est lourde, visible et sanctionnable, l’autorité conquise, elle, est en revanche légère, liquide, mobile, presque irresponsable.

De l’imam au porte-parole, du mandat institué à la visibilité acquise, le centre de gravité se déplace. C’est une hypothèse de travail, non un verdict, car ce mouvement mérite mieux qu’un constat asséné : il appelle une enquête. Mais l’affaire El Feki contre Bergeaud-Blackler en est, vraisemblablement, l’un des symptômes les plus nets.

Que reste-t-il, au terme ? Une affaire qui n’a rien tranché et qui a tout exposé. Si l’université ne sait plus répondre à ses désaccords que par le tribunal et le réseau social, c’est sa fonction même qui s’efface : produire du savoir contradictoire, c’est-à-dire la confrontation des idées sans l’affrontement des personnes.

On peut s’opposer résolument à une thèse et défendre, dans le même mouvement, le droit de celui qui la soutient à entrer dans l’enceinte et à parler. C’est cela, l’université. En tant que champ de pouvoir, ce qui la menace n’est pas le conflit, qui lui est consubstantiel, mais la mutation du conflit : quand on cesse de débattre pour se battre, quand on ne réfute plus une idée mais on cherche à disqualifier celui qui la porte, simplement parce qu’il est l’adversaire.

Au fond, la question n’est peut-être même plus de savoir qui a gagné, mais de mesurer ce que perd une société qui demande à un juge de penser à sa place !

Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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Iran: l’obscène jubilation des anti-Trump

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Les présidents Donald Trump et Emmanuel Macron lors d'une réunion bilatérale en marge du sommet du G7, le lundi 15 juin 2026, à Évian-les-Bains © Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

Le deal, qui semble un peu bâclé, de Trump avec les Iraniens suscite la curieuse satisfaction de beaucoup en France. Ce soir, le président américain sera reçu en grande pompe sous les dorures de Versailles pour « un dîner de travail », selon l’Elysée…


La propagande iranienne a ses alliés naturels : les médias français se bousculent pour désigner Donald Trump en grand perdant dans la guerre lancée le 28 février et suspendue le 14 juin. Son échec est-il aussi évident ? La veille de l’accord, l’ex-ambassadeur Gérard Araud daubait mondainement à l’antenne de LCI sur l’idée saugrenue que les Iraniens puissent signer la paix le jour anniversaire du président américain. Pourtant, c’est bien ce « cadeau » qui a été fait à Trump. Le geste devrait être confirmé vendredi, à Genève. Le texte prévoit notamment, outre le cessez-le-feu, le rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et l’engagement des mollahs à renoncer à l’arme nucléaire. Soixante jours sont programmés pour consolider ces promesses. 

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Tout reste fragile. Néanmoins, Le Monde daté de ce mercredi rend compte de la protestation des conservateurs du régime face à ce rapprochement entre les Gardiens de la révolution et les Etats-Unis. Lors de sa poignée de mains avec Trump, lundi au G7 d’Evian, Emmanuel Macron a gardé avec désinvolture sa main gauche dans la poche tandis que l’Américain, visage fermé, ne lui accordait pas un regard. Le dîner de gala prévu ce mercredi à Versailles détendra-t-il l’atmosphère ? La diplomatie française n’est pas la dernière à avoir pris ses distances avec les Etats-Unis et à souligner non sans plaisir leur humiliation. Certains macroniens soutiennent, à l’instar de Valérie Hayer en mars : « Les Etats-Unis, sous Trump, ne sont plus nos alliés ». La France capitularde ne cache pas non plus son hostilité à l’égard d’Israël. Au salon mondial de la défense et de la sécurité Eurosatory, à Paris, une douzaine d’entreprises israéliennes ont été dissimulées par des palissades sur ordre des pouvoirs publics, dans la mise en scène obscène d’une hostilité à l’Etat juif.

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Une lâcheté poisseuse ressort des jubilations de la France et de l’Union européenne. Rien n’est plus convenu que de se désolidariser des Etats-Unis et d’Israël, à la satisfaction du régime apocalyptique de Téhéran et des islamofascistes qui pavanent sur les réseaux sociaux. Il est certes navrant que la dictature chiite tienne encore, en dépit des 24000 frappes de la guerre des 100 jours. L’histoire dira si Trump n’a pas fait l’erreur d’interrompre l’offensive et d’avoir pris ses distances in fine avec la radicalité de Benyamin Netanyahou. Cependant, le peuple iranien opprimé est le seul juge de cette intervention, pour l’instant décevante. « L’effet drapeau » qu’avancent des commentateurs paresseux pour suggérer une solidarité de la société civile avec ses dirigeants attaqués est une farce. Les Iraniens oubliés demeurent les premiers opposants à leurs bourreaux. Or ceux-ci ont été, malgré tout, sévèrement atteints. Pour sa part Israël, Etat paria s’il en est, a fait voir au monde ce qu’était la force d’une petite nation renaissante décidée à sauver sa peau. Le courage de l’Etat hébreu, qui veut briser le Hezbollah après le Hamas, fait ressortir la pétainisation de la France, prête aux compromissions avec l’islam totalitaire et conquérant. Il est reposant d’accabler en chœur les deux dirigeants occidentaux qui ont osé combattre l’islam obscurantiste et ses collaborateurs. Il serait plus responsable de les remercier d’avoir entamé, même maladroitement, le sale boulot.

La révolution des oubliés

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Game of Trônes outre-Manche: le «Roi du Nord» délogera-t-il Starmer du 10 Downing Street?

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Maire du Grand Manchester et ancien Secrétaire d'Etat à la Santé, le travailliste Andy Burnham pourrait prendre la place de Keir Starmer à Londres. Makerfield, 22 mai 2026 © Ian Hodgson/AP/SIPA

Au Royaume-Uni, tous les yeux sont rivés sur la circonscription de Makerfield, où l’on vote demain. Le résultat de ce scrutin local va sceller l’avenir politique de Keir Starmer. Jeremy Stubbs raconte.


Makerfield. Jusqu’à maintenant, le nom de cette circonscription (qui n’est pas le nom d’une ville) située dans le Grand Manchester, à l’ouest de la métropole dans la ville moyenne de Wigan, assez proche de Liverpool, était parfaitement inconnu de la plupart des Britanniques. Pourtant, l’élection intermédiaire qui y aura lieu, jeudi 18 juin, sera d’une importance historique. D’abord, parce que l’avenir politique du Premier ministre travailliste, sir Keir Starmer, dépend du résultat. Si le candidat travailliste (je dis bien travailliste) est élu, Starmer sera, en toute probabilité, obligé de quitter le 10 Downing Street quelques jours après.

Et son départ aura sans doute des conséquences pour le destin du pays. Deuxièmement, c’est un test pour le parti de Nigel Farage, Reform UK, au niveau national. Si son candidat gagne, ce sera un nouveau signe que le vieux système des deux partis – travailliste et conservateur – appartient au passé. En ce moment, Reform UK n’a que huit élus à la Chambre des Communes, mais se trouve largement en tête dans les sondages nationaux, avec 26% d’intentions de vote, contre 18% pour les Travaillistes et 18% pour les Conservateurs. Une victoire à Makerfield montrerait que la popularité actuelle de Reform auprès de l’électorat britannique n’est pas le résultat d’un mouvement d’humeur passager, et que les deux partis traditionnels ont tout à craindre des prochaines élections nationales, qui auront lieu au plus tard en 2029.

Andy versus Keir

La tenue d’une élection intermédiaire dans cette circonscription qui est un bastion travailliste depuis sa création en 1983, n’est pas la conséquence du décès de l’élu ou d’une démission provoquée par quelque scandale. Le député en question, Josh Simons, qui a gagné confortablement lors des élections en 2024, a démissionné exprès pour permettre à celui qui, jusqu’à présent, a été le maire de Manchester, Andy Burnham (notre photo), de se faire élire à la Chambre des Communes. Et ce, afin qu’il puisse évincer Keir Starmer à la tête du parti et du pays. Car M. Burnham, très populaire auprès des militants et des électeurs de gauche, a toutes les qualifications pour défier Starmer et lui ravir les clés du 10 Downing Street, mais, selon les règles du Parti travailliste, seul un élu parlementaire peut prétendre au statut de chef de gouvernement. Une élection intermédiaire a déjà eu lieu cette année, dans une autre circonscription du Grand Manchester, Gorton et Denton. Provoquée cette fois par la démission d’un élu travailliste après un scandale, beaucoup de militants espéraient que Burnham serait sélectionné comme candidat, mais Starmer, craignant les conséquences, avait bloqué la demande du maire de Manchester. A la fin, les Travaillistes ont perdu cet autre bastion, leur candidate n’arrivant qu’en troisième position derrière les Greens (le parti écologiste propalestinien), et Reform. Dans le cas de Makerfield, le pouvoir du Premier ministre au sein du parti est entretemps devenu si faible que cette fois il n’a pas pu empêcher la candidature de Burnham.

Si, pour une majorité des élus et militants travaillistes, il y a urgence à remplacer Starmer, c’est parce que sa côte de popularité auprès de l’électorat a atteint un nadir, entraînant tout le parti vers le bas. Les différents scrutins tenus au mois de mai en ont fait la démonstration. Lors des élections au parlement gallois, qui depuis sa création était dominé par les Travaillistes, ces derniers ont été laminés, perdant 35 sièges pour tomber à un total de neuf. Les nationalistes gallois sont arrivés en tête avec 43 sièges et Reform, qui n’avaient que deux élus, est arrivé en deuxième position avec 34. Au parlement écossais, toujours dominé par les nationalistes, les Travaillistes ont perdu quatre sièges, leur donnant un total de 17, mais Reform, qui contestait ces élections pour la première fois, est arrivé à 17 aussi. En Angleterre, où il y avait des élections locales, les Travaillistes ont perdu 1 498 sièges de conseiller municipal, et c’est encore Reform qui a profité de cette déroute, passant de deux sièges à 1 454. 

Partout les électeurs, quand on les interroge, citent leur désamour pour Starmer comme un des motifs principaux de leur désamour pour le « Labour ». Certes, tout n’est pas la faute de M. Starmer, mais ses actions ont terni son image et il reste responsable pour un programme économique qui produit très peu de résultats. Ayant promis de ne pas augmenter les impôts ou la TVA, le gouvernement travailliste a été obligé, pour financer ses dépenses, d’augmenter les charges sociales des employeurs, ce qui a eu un effet paralysant sur l’embauche, l’investissement privé et la croissance. Bien que M. Starmer et ses ministres aient compris combien le public est inquiet face à la porosité des frontières du pays, les Travaillistes ne sont pas arrivés à enrayer l’immigration clandestine à travers la Manche. Et au moment où la situation géopolitique oblige les démocraties européennes à se réarmer, Starmer a refusé d’allouer suffisamment de fonds au budget des forces militaires, provoquant la démission, la semaine dernière, de son ministre de la Défense et du ministre des Armées. Sur le plan du leadership, Starmer a acquis la réputation d’un homme qui fuit la responsabilité. Depuis l’automne 2025, il fait l’objet de vives critiques pour sa gestion de l’« affaire Mandelson ». La nomination hâtive au poste d’ambassadeur à Washington de cet ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown, qui avait déjà dû démissionner deux fois au cours de sa carrière, s’est transformée en scandale national quand les « archives Epstein » ont révélé non seulement qu’il existait des relations chaleureuses entre le millionnaire pédocriminel et Mandelson, mais aussi que ce dernier avait partagé des informations confidentielles avec son ami quand il était au gouvernement en 2009 et 2010. La réponse de Starmer a été de forcer une série de conseillers et de fonctionnaires à démissionner, plutôt que d’endosser lui-même la responsabilité, sapant ainsi son autorité dans « Whitehall », le surnom qu’on donne au milieu des hauts fonctionnaires.

Quoique de plus en plus fragilisé, et malgré des appels à démissionner en provenance de certains de ses propres députés et ministres, Starmer a toujours refusé de partir. L’exemple du désastre électoral des Conservateurs en 2024, qui a suivi les démissions forcées de Boris Johnson et de Liz Truss, a découragé les mouvements de révolte au sein du Parti travailliste, mais un consensus général a fini par s’installer autour du maire de Manchester, considéré comme plus charismatique, compétent et populaire que Starmer. La personnalité insipide et sans relief de ce dernier, sa rigidité de juriste-bureaucrate, étaient suffisantes quand il s’agissait de mater l’extrême-gauche corbyniste qui avait perdu les élections de 2019 ou d’exploiter l’impopularité des Conservateurs lors des élections de 2024. Mais pour conduire le pays à travers les écueils économiques et géopolitiques actuels, Starmer s’est révélé – à part quelques petits succès au début de ses relations avec Trump – en-dessous de tout. Depuis un mois, son mandat de Premier ministre est en sursis. L’opération travailliste à Makerfield a pour seul objectif d’y mettre fin.

« Andy pour nous »

Qui est l’homme censé remplacer Starmer après une victoire putative le 18 juin ? Originaire de Liverpool, catholique, aujourd’hui âgé de 56 ans, Andy Burnham a étudié à Cambridge avant de commencer une ascension accélérée au sein du New Labour, l’avatar du Parti travailliste mis au point par Tony Blair et Gordon Brown qui a gouverné le Royaume Uni entre 1997 et 2010. M. Burnham a été le député de la circonscription de Leigh, tout près de Makerfield, entre 2001 et 2017. Les gouvernements Blair et Brown lui ont confié successivement plusieurs rôles ministériels. Il est monté jusqu’au rang de secrétaire d’État à la Santé entre 2009 et 2010. Il a fait deux tentatives pour devenir lui-même leader du parti, en 2010 et surtout 2015, quand il est arrivé en deuxième position derrière Jeremy Corbyn. Figure de la gauche modérée, Burnham n’avait pas d’atomes crochus avec les « corbynistas ». C’est à ce moment qu’il décide que la vie politique à Londres (on dit à « Westminster ») n’offre pas suffisamment de perspectives pour un homme comme lui, et en 2017 il se présente à l’élection pour la mairie de Manchester, remporte une victoire notable et ne se représente pas aux élections parlementaires de cette année-là. Les commentateurs attribuent ce changement de direction à son instinct sûr et à l’acuité de son jugement politique. Il fait grand cas de son choix de relever les défis du nord de l’Angleterre, considéré comme désavantagé par rapport au sud où se concentrent les richesses et le pouvoir. Grâce à son prédécesseur à la mairie, Manchester est en pleine expansion. M. Burnham continue le travail, en remportant un grand succès par sa réorganisation du système de transports publics, fondée sur un partenariat public/privé. Lors du Covid, il mène campagne pour attirer plus de fonds publics dans sa région. Sa réussite, partielle mais réelle, le fait surnommer « le Roi du Nord ». A la différence d’autres Travaillistes, Burnham a ordonné, dès son élection en 2017, une commission d’enquête régionale au sujet du phénomène des « grooming gangs », et en janvier 2025 il a appelé à la création d’une commission nationale. Réélu maire en 2021 et 2024, sa cote de popularité est telle que, lorsque l’étoile de Starmer commence à vaciller à l’automne 2025, son nom commence à être cité partout en tant que remplaçant potentiel. Le premier obstacle à surmonter, c’était la recherche d’un siège de député. Le suivant, ce sera de remporter la victoire à Makerfield. Le troisième, et peut-être le plus facile, sera de récolter assez de signatures de députés travaillistes pour destituer Starmer et ensuite se faire élire à sa place, en battant son seul rival, Wes Streeting, ministre démissionnaire du gouvernement de Starmer. Mais le quatrième, et la plus difficile, ce sera de prendre les rênes du pouvoir au niveau de l’État à un moment de crise interne et internationale.

Le « Roi du Nord » saura-t-il faire la transition du niveau régional au niveau national ? A Makerfield, sa campagne – dont le slogan est « Andy for us » (« Andy pour nous ») – est axée sur des questions locales, comme s’il ne cherchait pas à être élu à la tête du pays. En même temps, il y a comme un clin d’œil portant un message à peine subliminal : « Ce que je peux faire pour la circonscription, je peux le faire aussi pour la nation ». Car Andy prétend que sa manière de gérer sa ville est guidée par une philosophie qu’il appelle « Manchesterism ». Ce terme existait déjà : il désignait un mouvement intellectuel au XIXe siècle qui militait en faveur du libre-échange. M. Burnham ne se veut pas aussi libéral, mais il se réclame d’une forme de socialisme parfaitement compatible avec le commerce et l’entrepreneuriat – ce qu’il appelle en anglais un « business-friendly socialism ». Le programme évoqué reste assez flou. Les Britanniques ont de grands problèmes avec les services d’utilité publique comme l’eau et l’électricité, privatisés il y a longtemps par les Conservateurs. Andy se dit en faveur d’un plus grand contrôle public sans spécifier ce qu’il veut dire. Sa réussite avec les transports publics de Manchester est fondée sur une coopération très particulière entre le gouvernement local et des entreprises privées, mais cette solution ne serait pas tout simplement transposable dans un autre contexte. Sur les grandes questions qui ont divisé les élus nationaux, M. Burnham a la réputation d’être une girouette (on dit en anglais, « he flip-flops », du mot pour « tongs »). D’abord opposé à toute distinction juridique entre femmes biologiques et femmes trans, il embrasse le jugement de la Cour suprême en 2025 qui définit une femme sur le plan légal selon la biologie. Il était en faveur de prestations sociales pour tous les immigrés ayant un visa ; il est maintenant contre. Autrefois, il était pressé de voir le Royaume Uni revenir au giron de l’UE ; maintenant, il l’est beaucoup moins. Il était enthousiaste à l’égard du mouvement BLM ; il a cessé de l’être depuis. Il a fait preuve de dédain à l’égard du marché des obligations gouvernementales ; aujourd’hui, il proclame son respect pour une gestion prudente de l’emprunt public. Selon les critiques d’Andy, s’il était Premier ministre, le résultat ne serait que du Starmer avec une couche de charisme en plus…

Rupert versus Nigel

Si Reform est loin devant les autres partis dans les sondages nationaux, son candidat ne devrait-il pouvoir gagner à Makerfield, en répétant le succès des élections de mai ? Il n’en est rien, car cette fois le parti de Farage doit compter avec un rival encore plus à droite, encore plus populiste que lui, Restore Britain. Ce parti a été fondé officiellement en mars cette année par le député parlementaire, Rupert Lowe, après une querelle acharnée entre M. Farage et cet ancien membre de Reform UK. Leur dispute a couvé en 2024, avant d’exploser publiquement au début de 2025. Lowe a critiqué Farage violemment, le trouvant trop mou face à l’immigration incontrôlée et la criminalité. Farage est allé jusqu’à dénoncer Lowe à la police, en l’accusant d’avoir proféré des menaces à l’égard du président de Reform, Zia Yusuf. Lowe, qui a reçu le soutien public d’Elon Musk, utilise les mêmes méthodes que Farage, postant des vidéos provocatrices sur les réseaux sociaux. Il a 780 000 suiveurs sur X et 1,3 million sur Facebook. Le parti, qui n’a pas encore percé au niveau national – Lowe est pour le moment son seul député – semble avoir connu un développement rapide, ayant déjà acquis 125 000 adhérents selon ses propres chiffres. Au moment où Farage a tendance à se dédiaboliser, qualifiant Reform de « parti de centre-droite », Lowe s’adonne à une surenchère en matière de mesures sévères. Il se dit en faveur d’une interdiction du port de la burqa en public et d’expulsions en masse d’immigrés clandestins. Après la tentative de décapitation par un Soudanais sur un citoyen de Belfast, M. Lowe a annoncé que Restore légaliserait la peine de mort pour les migrants assassins. Si Farage accuse les Conservateurs de n’avoir rien fait contre l’immigration de masse quand ils étaient au pouvoir, Lowe accuse Farage d’avoir accueilli d’anciens ministres conservateurs dans son équipe. Celle de Lowe est composée largement d’anciens membres de Reform. Lowe a remplacé Farage comme coqueluche britannique de la droite populiste américaine. En plus de la bénédiction de Musk, il a été interviewé par Tucker Carlson.

Pourtant, M. Lowe finira par devoir faire face au même dilemme que M. Farage : parmi les militants du parti, il y a ceux qui, inspirés par la surenchère générale, postent des commentaires ouvertement racistes – commentaires que M. Lowe sera tôt ou tard obligé de répudier avec leurs auteurs. Entretemps, Restore montre qu’il peut, dans certaines circonstances, gêner Reform. Lors des élections locales en mai, les candidats affiliés à Restore dans le fief politique de Lowe, la ville de Great Yarmouth, ont battu les candidats de Reform. A Makerfield, Restore est en train de diviser le vote de la droite populiste en rendant une victoire de Reform peu probable. Selon les derniers sondages, Burnham est à 46%, le candidat de Reform à 41% et celle de Restore à 7%. Le candidat de Reform, Rob Kenyon, est un plombier local. Ses adversaires politiques et les médias se sont focalisés sur d’anciens posts qu’on accuse d’être sexistes ou complotistes. Kenyon aurait bien besoin des 7% d’intentions de vote accaparés par Restore. Pour Reform, un échec à Makerfield, qui s’ajouterait à celui de Gorton en février, pourrait briser l’élan du parti. Certains analystes définissent Restore comme une opération de revanche contre Farage plutôt qu’un véritable parti politique. Si c’est le cas, cette opération connait pour le moment un certain succès.

C’est ainsi qu’au Royaume Uni tous les yeux sont rivés sur Makerfield, malgré le fait que deux autres élections intermédiaires ont lieu en même temps en Écosse. En faisant un mauvais jeu de mots en anglais, on pourrait dire que cette élection pourrait « make or unmake » – « faire ou défaire » – des carrières politiques. Mais lesquelles ? Causeur vous donnera la réponse vendredi !