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Un bond dans l’azur

"Un Saut dans le bleu", de Carolyn Carlson, actuellement à l'Opéra national du Capitole à Toulouse, puis en tournée


Un bond dans l’azur
© David Herrero

Toujours vaillante, jamais à court d’inventions et d’images oniriques, Carolyn Carlson crée une nouvelle chorégraphie avec une trentaine de danseurs du Ballet du Capitole de Toulouse.


Mais où est-il donc, cet azur qu’évoque le titre de la nouvelle chorégraphie de Carolyn Carlson imaginée pour le Ballet du Capitole de Toulouse Un Saut dans le bleu ? Ce bleu que l’on voit sur les affiches qui annoncent le spectacle au-dessus de la couronne comtale ornant les balcons du splendide palais municipal et vers lequel s’élance la silhouette séraphique d’une danseuse. Où est-il, ce bleu d’un ciel légèrement voilé, sinon dans l’âme de la chorégraphe, dans ces brumes informelles qui nourrissent la poésie dont elle aime à baigner ses ouvrages ?

Un bleu métaphysique

Car on attend vainement de le découvrir sur la scène de la Halle aux grains de la cité comtale où il n’apparaîtra en définitive qu’avec les costumes de ville d’un bleu claquant que portent trois interprètes. Mais ce n’est pas là le bleu carlsonnien. Le sien est métaphysique, il est celui de l’eau des océans, du ciel, des horizons lointains, de l’ineffable. Il est le bleu des pensées d’une âme rêveuse qui divaguent à l’infini.

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Le propos de Carolyn Carlson n’est pas d’une clarté éblouissante, il s’en faut de beaucoup. « Un Saut dans le bleu est un poème visuel en neuf séquences, une plongée artistique dans l’ironie et la folie de la condition humaine » écrit-elle. « L’art de bondir hors de soi-même dans l’âme du monde… Le titre est déjà une action, à voir et à explorer avec un esprit ouvert. Chacune des séances qui le composent sera créée afin d’offrir à l’imagination du public des visions poétiques des mystères de l’âme ». On y court donc à l’aventure, parmi des séquences qu’elle a baptisées : Fleurs d’amour ou de perte, Rêves et cauchemars, Oser sauter avec courage. Ou encore : Parcourir l’horizon de l’âge dans les temps futurs et Colère, compassion, joie et larmes dans un même souffle.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Comme court l’eau d’un torrent

Fort sibyllines, parfois très théâtrales, soigneusement élaborées et mises en scène avec un savoir-faire achevé, les séquences suscitent un flot d’images fluides, immanquablement belles, qui s’écoulent comme court l’eau d’un torrent, toujours différentes, mais d’un style reconnaissable entre tous. On y relève au passage les traces fugitives des univers qui ont le plus marqué la chorégraphe, ceux d’Alwin Nikolaïs, de Pina Bausch, de Robert Wilson. Les chorégraphies de Carlson se déclinent comme un rêve perpétuel, révélant la quête insatiable et les interrogations d’une âme sans doute plus tourmentée qu’il n’y paraît. Pour baigner un Saut dans le bleu, quelques belles notes de l’accordéon de Michel Glasko et surtout des compositions agréablement envoûtantes écrites par Pierre Le Bourgeois pour un ensemble de 16 instruments à cordes et qui s’accordent bien à l’esprit d’un ouvrage qu’irisent les belles lumières de Guillaume Bonneau.  

L’un des plus beaux solos de l’histoire

Depuis plus d’un demi-siècle, depuis son apparition irréelle en 1973 sur la scène de l’Opéra, à Paris, dans l’un des plus beaux solos de toute l’histoire de la Danse,  Density 21,5, conçu sur une partition de Varèse, et surtout depuis sa nomination d’étoile-chorégraphe dans ce même Opéra de Paris où elle demeurera de 1974 à 1980, composant des spectacles à l’esthétique profondément novatrice au cœur d’une institution jusque-là très académique, Carlson aura exercé une influence qui irriguera l’ensemble de la danse contemporaine en France. Elle y fait depuis figure d’héroïne de la modernité. Une modernité qui paraît fort sage aujourd’hui, mais qui, en son temps, contribua fortement à bouleverser le paysage chorégraphique et les mentalités, et qui a fait d’elle la chorégraphe la plus populaire sans doute de ce pays.

Une douloureuse éviction

Après la douloureuse éviction du danseur étoile Kader Belarbi qui était à la tête du Ballet du Capitole de Toulouse, une éviction aux motifs obscurs et très suspects, laquelle fera bientôt l’objet d’un procès, le Ballet du Capitole a été placé entre les mains d’une artiste allemande, Beate Vollack. 

Née à Berlin, dans la zone écrasée par le totalitarisme, jamais, dans sa jeunesse, elle n’aurait pu imaginer qu’il lui serait un jour permis de diriger une compagnie de ballet dans une France que le pouvoir communiste décrivait aux Allemands de l’Est comme rongée par la pauvreté et la délinquance. Elle fait ses premiers pas de danseuse au sein du ballet de la Komische Oper, passe au Ballet de l’Opéra d’Etat de Bavière, à Munich, durant dix années au cours desquelles elle reprend avec grand succès le rôle de l’héroïne du ballet Giselle, le chef d’œuvre de Mats Ek. Puis elle est nommée chorégraphe attachée à ce même Opéra pour concevoir les parties dansées des ouvrages lyriques du répertoire. Elle dirige ensuite la Tanzkompanie du Théâtre de Saint-Gall, en Suisse alémanique, prend la tête du Ballet de l’Opéra de Graz, en Autriche orientale, avant de débarquer en septembre 2023 à Toulouse sans savoir alors un mot de français. C’est elle qui a convié Carolyn Carlson pour ce Saut dans le bleu qui sera repris lors de tournées futures.

Une politique artistique consensuelle

Avec un budget des plus modestes, mais doté tout de même de 35 danseurs hélas tributaires de salaires regrettablement médiocres, le Ballet du Capitole ne peut déployer que des ambitions limitées. Et dans cette ville magnifique à la municipalité très conservatrice, il ne saurait être question de manifester des velléités follement novatrices. Cela tombe bien. La directrice de ce Ballet du Capitole légitimement attaché à son identité de ballet classique, entend ne pas oublier un patrimoine chorégraphique français qui a été balayé à l’excès par la vague de danse contemporaine qui a submergé le pays sans trop de discernement et mettre à l’honneur l’environnement culturel de la troupe.

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Equilibre voulu entre danse académique et prudente ouverture vers une sage création contemporaine : la politique artistique du Ballet du Capitole se veut raisonnable et respectueuse. Cela donnera naissance, lors de la saison prochaine, à un spectacle inspiré par le roman d’Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires, où se conjugueront références au patrimoine littéraire français, danse néo-classique, roman de cape et d’épée, divertissement familial… De quoi enchanter sans doute la municipalité et préfigurer peut-être ce qui attend la culture en France avec la montée irrépressible de la droite.

Un saut dans le bleu – Opéra national du Capitole. Photo: David Herrero.

Le Ballet du Capitole de Toulouse se produira dans les mois qui viennent avec le ballet Coppélia au Grand Théâtre de Provence d’Aix en Provence du 15 au 17 janvier 2027 ; à l’Opéra de Massy les 23 et 24 janvier ; au Théâtre André Malraux de Rueil-Malmaison les 28 et 29 janvier ; au Théâtre impérial de Compiègne les 4 et 5 février.

Mais aussi au Grand Théâtre de Brescia, en Lombardie, les 7 et 8 novembre 2026 et au Teatro Lirico de Cagliari, en Sardaigne, du 13 au 17 février 2027.



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