Photo : biatch0r

L’émoi s’est emparé de twitter ce dimanche. De #statelogs en #cablegate, pendant plusieurs heures, ils ont guetté ce qu’ils ont appelé avec gourmandise « la plus grande catastrophe diplomatique de l’Histoire » : la mise en ligne de documents dont « le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur ».

L’« intelligence collective » a assailli ma timeline de ses cris d’impatience. Sans même se questionner sur les intentions réelles d’Assange, sa mégalo qui affleure, les jeux d’influence dont il peut être l’objet, la pré-sélection à laquelle il a pu se livrer et, c’est déterminant, sans rien connaître du contenu des documents qui seraient révélés, elle jouissait de l’instant, célébrait le moment. Comme une jacquerie internetique. La revanche du web sur les Etats.

Avec un peu de sens commun, chacun aurait pourtant dû être terrifié par l’hypothèse d’une « catastrophe diplomatique » ou, selon le mot du ministre italien des affaires étrangères, d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale ». Voyons un peu : à quoi opposez-vous spontanément la diplomatie, pour résoudre les conflits entre Etats ? Les blogs ? Twitter ? Si on met à mal la diplomatie, on fait quoi ? Lequel de nos gentils webeux nous créera le Grand-Wiki-des-Gens-qui-s’Aiment, celui sur lequel l’Intelligence Collective pourra travailler conjointement et en toute transparence à un accord israélo-palestinien et poser les bases du traité qui reconnaitra le droit légitime de l’Iran à se doter du nucléaire mais à condition qu’ils ne tuent pas des gens ?

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Spontanément, à la diplomatie, on oppose le conflit armé. Oh, je ne dis pas que les révélations auxquelles nous assistons vont y conduire mais, lorsque l’on ignore ce que les documents renferment, cette jouissance malsaine de voir mettre à mal la diplomatie occidentale est sidérante.

Et ne nous y trompons pas : si la diplomatie américaine est dans la ligne de mire, nos intérêts sont étroitement imbriqués. Pas toujours convergents, mais imbriqués. Par la guerre en Irak, les Etats-Unis ont certes probablement autant contribué à mettre en danger les démocraties occidentales que les terroristes du 11/9. Il reste que, sans partager toutes les décisions, nous sommes plutôt dans le même bateau, eux et nous, même si ça nous agace parce que par définition, ils sont largement plus couillons que nous. Et puis, les câbles divulgués nous impliquent. Or, que gagnons-nous sur la scène internationale? Que gagnons-nous dans les négociations avec la Corée du Nord, l’Iran ou en Afghanistan, à mettre ainsi à mal notre fiabilité, à ridiculiser nos diplomates, nos dirigeants ? Face à cela, est-il bien à propos de triquer sur la révolte des geeks ?

Il semble parfois que les peuples des démocraties prennent un malin plaisir à employer leurs valeurs contre eux-mêmes.

Les relations internationales en rose bonbon

On frémit devant la naïveté affichée, les discours lénifiants pour ne pas dire puérils des uns et des autres et notamment de Wikileaks qui affirme benoîtement, sur son site : « cette divulgation de documents révèle les contradictions entre la personne publique des Etats-Unis et ce qu’elle dit derrière les portes closes – et montre que si les citoyens dans une démocratie veulent que les gouvernements reflètent leurs volontés, ils doivent demander à voir ce qui se passe en coulisses. Chaque écolier américain apprend que George Washington – le premier président du pays – ne pouvait pas mentir. Si l’administration de ses successeurs avait suivi ce principe, la communication de documents actuelle ne serait qu’un simple embarras »[1. Traduction libre de : « This document release reveals the contradictions between the US’s public persona and what it says behind closed doors – and shows that if citizens in a democracy want their governments to reflect their wishes, they should ask to see what’s going on behind the scenes. Every American schoolchild is taught that George Washington – the country’s first President – could not tell a lie. If the administrations of his successors lived up to the same principle, today’s document flood would be a mere embarrassment. »]. Et c’est donc au nom de cette conception rose bonbon des relations internationales et de la démocratie que Wikileaks et ses affidés diffusent des documents au « pouvoir de nuisance dévastateur » ?

Tenez, juste comme ça : avant de prendre leur pied à imaginer mettre les diplomaties occidentales – exclusivement occidentales – dans l’embarras, se sont-ils posés la question de savoir si les pouvoirs arabes (Emirats, Arabie, Jordanie) n’allaient pas être amenés à durcir leur position à l’égard d’Israël pour se faire pardonner par leurs opinions publiques d’avoir tant insisté pour que les Etats-Unis attaquent l’Iran ? Les mêmes qui défendaient la Révolution Verte avec des trémolos dans la voix se sont-ils préoccupés de fournir des arguments supplémentaires à Mahmoud Ahmadinejad pour alimenter ses discours sur la culture occidentale en déliquescence et la duplicité américaine, et renforcer la cohésion nationale ? Non, parce que « c’est pas beau de mentir » et si on disait tous ce qu’on pense vraiment, le monde serait plus joli. D’ailleurs, les Etats ne sont pas dignes de confiance : fiez-vous donc à Julian Assange. Affligeant.

La transparence n’est pas une vertu absolue

Notez que la Révolution Verte et Wikileaks ont ceci en commun qu’elles ont mis, et mettent encore, Internet dans la boucle. On a parlé de « révolution twittée » pour l’une, et le lien est évident pour l’autre. C’est que voilà : leur vision du monde procède de leur vision de l’informatique. Leurs schémas d’analyse partent du web pour s’appliquer ensuite au monde. L’industrie du libre, c’est chouette. Le savoir doit être partagé. On ne doit rien cacher. Tout doit pouvoir circuler, tout partout tout gratuitement. C’est le grand partage, des câbles diplomatiques comme du dernier single de Justin Bieber. C’est transparent, c’est si jouli. En prime, pour certains, ça se passe sur le Net, ça élargit leur champ d’action, voire leur chiffre d’affaires, ce qui se concilie si opportunément avec le discours acidulé qui nous est servi[2. Tiens, là-dessus aussi, d’ailleurs, on attend la transparence : que se passe-t-il behind the scenes ? Quel accroissement de trafic ? Quelle valorisation de l’espace publicitaire ? Quelles retombées pour les sites d’info impliqués ? A quel prix, l’exclusivité ? Faisons donc grand partage informations vous et nous…].

Et non, la transparence n’est pas une vertu absolue. Le secret peut être utile, nécessaire, fructueux. Au demeurant, ce 11 septembre de la diplomatie n’arrangera rien à la transparence de la diplomatie dans le monde. Les diplomates devront trouver d’autres moyens de communiquer, ce qui va singulièrement et très bêtement compliquer leur tâche. Les peuples n’en tireront aucun profit. Non, ils ne seront jamais informés en temps réel – sur twitter ? – des négociations de paix ni de l’imminence d’une frappe militaire surprise.

A l’instar de la capote, Internet n’est ni bon ni mauvais. Internet est un outil. Amis webeux, ôtez les lunettes qui font voir rose, et cessez de flagorner le bon peuple…

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