Zero Dark Thirty est un film dont la perfection formelle sert une réflexion politique et morale à travers un thriller impitoyable. Sa réalisatrice Kathryn Bigelow prouve une nouvelle fois qu’elle fait partie du panthéon des grands cinéastes contemporains américains (Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Brian de Palma, Clint Eastwood, Abel Ferrara, James Gray, Michael Mann…). Auteur des très musclés Blue Steel, Point Break, Strange Days, Démineurs, elle confirme avec ce nouvel opus son talent de metteur en scène, son sens du récit et de la direction d’acteurs.

Kathryn Bigelow a pris l’habitude de nous raconter avec une précision et une acuité particulièrement maîtrisées des récits traitant de l’Histoire récente des Etats-Unis (la guerre en Irak dans Démineurs) et, aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaïda dans Zero Dark Thirty. Le film nous raconte les dix années d’enquête et de traque d’Oussama Ben Laden. Nous suivons pas à pas le travail d’une équipe de la CIA, localisée au Pakistan, et surtout le travail entêté de Maya, un agent spécial, jouée par Jessica Chastain, actrice qui s’impose de plus en plus dans le paysage hollywoodien.

Dès la séquence d’ouverture, une longue scène de torture d’un terroriste islamiste interprété par l’acteur français Reda Kateb, filmée avec une froideur clinique, nous met mal à l’aise mais c’est ainsi que nous entrons dans le vif du sujet, sans ménagement : jusqu’où peut-on aller pour trouver où se cache le terroriste des terroristes : Ben Laden ? Le personnage de Maya, lui, incarne toute l’ambiguïté de cette situation en cachant sous une impassibilité glacée la difficulté et  l’horreur que comportent sa mission.

Le film de Kathryn Bigelow est certes un brillantissime  thriller. Mais son sujet central se révèle l’abnégation d’une femme pour qui la traque de Ben Laden est un sacerdoce, au sens premier du terme : Maya est une femme sans amis, sans mari, ni amant. Maya accepte le risque de perdre son âme dans l’utilisation de la torture. D’une certaine manière, c’est une sainte paradoxale : elle accepte de combattre par le mal un mal plus grand encore.

Ces scènes de torture ont évidemment provoqué des polémiques dans la presse américaine et aussi chez les hommes politiques. Certains ont nié l’existence même de la torture tandis que d’autres ont expliqué que la fin justifiait les moyens. Les critiques les plus injustes sont celles qui font de Zero Dark Thirty une apologie de cette même torture. Le film est loin de cautionner la cruauté mais aussi l’horrible banalité, presque administrative des méthodes employées. Les agents de la CIA, dont aucun ne nous semble particulièrement antipathique ni monstrueux au départ, se décomposent pourtant au fil du film, subissant une sorte de processus de déshumanisation. En contrepoint, nous assistons dans des séquences d’une sécheresse et d’une grande maestria formelle aux nombreux actes commis par la nébuleuse Al-Qaïda, à Londres, au Pakistan, l’attentat de l’hôtel Marriott, en Arabie Saoudite. Et bien sûr en prologue – dans une scène noire et sans image où l’on entend la terrible détresse des personnes qui vont mourir – celui du 11 septembre 2001 à New-York.

Les quarante dernières minutes du film relatent en temps réel, l’expédition des Navy Seals, commando chargé de mener l’assaut sur la villa fortifiée de Ben Laden à Abbottabad. Kathryn Bigelow, experte en scènes d’action, raconte ce moment historique avec une efficacité redoutable et un regard froid.

Cette vision d’entomologiste accompagne tout le film, très documenté. La cinéaste et son scénariste Mark Boal ont reçu la coopération du Pentagone et de la CIA; ils ont visionné et lu de nombreux documents, rencontré d’anciens militaires. Ce travail ajoute beaucoup au côté documentaire du film et fait toute la réussite d’une œuvre qui est à la fois un film historique et une célébration de l’héroïsme calme de Maya, une femme qui ne déviera pas.

Zero Dark Thirty, un film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Kyle Chandler, James Gandolfini, Jennifer Ehle, etc.

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