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Ces langues mortes qu’on assassine

Ces langues mortes qu’on assassine
"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960
"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960

« Quand la parole s’appauvrit, que la complexité s’estompe, alors une voie royale s’ouvre pour le populisme. » On peut dire que Najat Vallaud-Belkacem excelle dans l’art de la double pensée tant ce type d’affirmation, dont elle est coutumière, relève autant du déni que de la prophétie auto-réalisatrice.

Les promesses n’engagent …

La ministre de l’Éducation a réussi à créer toutes les conditions de la disparition de la « langue mère » du français, qui se trouve justement être à l’origine de toute sa complexité. Ainsi la réforme du collège, dont elle jurait qu’elle ne pénaliserait nullement l’enseignement du latin et du grec, a-t-elle suscité une véritable « chasse au latin », qui se manifeste par la diminution des heures de cours, la réduction du nombre de collèges proposant cet apprentissage et, à terme, par la mise à l’écart des profs de lettres classiques qui en assuraient la charge.

Le latin a d’ores et déjà perdu son statut de « discipline » – du latin disciplina, dérivé de discere : « apprendre ». Tout est dit… L’enseignement du latin et du grec prend dorénavant place dans le cadre du nouveau « bidule » tout en sigle que sont les « enseignements pratiques interdisciplinaires », prononcez « EPI ». Najat Vallaud-Belkacem avait bien sûr promis que ce changement ne changerait rien : « La langue sera évidemment préservée. Donc les élèves n’y perdent rien. » On voit aujourd’hui ce qu’il en est.

L’application bricolée de la réforme révèle une tout autre réalité car, comme l’explique Robert Delord, professeur de latin-grec et responsable du site Arrête ton char, « dans les faits, l’EPI Langues et cultures de l’Antiquité est impossible à mettre en œuvre ». À en croire l’enquête menée par Arrête ton char auprès de 556 collèges, le bilan est encore plus désastreux que prévu.

Pour l’association, les promesses de la ministre sont loin d’avoir été tenues. « Contrairement à ce qui a été annoncé, l’EPI LCA [qui dans la novlangue de l’Éducation nationale désigne le latin et le grec…] ne bénéficiera pas à tous les collégiens », écrit-elle en commentaire : 11,3 % des collèges sondés n’ont pas organisé cet EPI. De plus, 20 %, parmi ceux qui proposent l’EPI, « ne l’offrent pas à tous les élèves d’un même niveau ».

En pratique, l’enseignement des langues et cultures anciennes est un peu le cours des miracles. Certains enseignants lancent leurs élèves sur « la chevalerie », « la tapisserie de Bayeux », ou encore « sur les traces de Guillaume le Conquérant », thèmes qui ont, on en conviendra, fort peu à voir avec le latin ou l’Antiquité. Peut-être est-ce préférable, d’ailleurs, dès lors que dans 55 % des EPI LCA, « l’enseignant de lettres classiques n’intervient pas du tout, ou seulement devant une partie des élèves ».

Vae victis !

Alors bien sûr, puisque le thème LCA est massivement choisi en 5e, l’enseignement du latin n’a pas à proprement disparu, mais c’est son démantèlement qui est mis en œuvre de l’intérieur, en quelque sorte. Pour Robert Delord, la logique est implacable : « En 5e, l’impact est bien pire que la seule réduction d’une heure d’enseignement. À partir du moment où on n’impose aucun programme, le niveau des élèves va baisser et il faudra s’adapter au lycée au faible niveau des élèves dans ces matières. »[access capability=”lire_inedits”]

Surtout, le nouveau mantra de l’interdisciplinarité se révèle si difficile à mettre en musique que chacun fait sa part d’EPI de son côté : selon l’enquête, « dans près de 70 % des cas, ces enseignements s’effectuent chacun dans sa classe ». Autrement dit, ils n’ont rien d’interdisciplinaire. Au bout du compte, le seul effet de la réforme est d’avoir fait diminuer de 40 % le temps dévolu à l’enseignement des langues anciennes au collège.

Professeur dans un établissement classé en réseau d’éducation prioritaire, Laurent, confirme que l’EPI langues anciennes est une véritable usine à gaz : « Toutes les ambitions sont revues à la baisse et, en fait d’interdisciplinarité, on arrive au mieux à établir des parallèles plus ou moins artificiels entre des projets menés dans chaque discipline. Tout le monde peine à donner du sens à ces EPI bricolés dans l’urgence. Au final, c’est du temps grignoté sur des heures déjà réduites. On sent que ça ne sert à rien et personne n’est content. »

Au-delà du latin, on est frappé par le niveau d’impréparation de l’ensemble de la réforme du collège, pourtant présentée comme l’une des plus importantes du quinquennat : formations fantômes, évaluations par compétences auxquelles de nombreux collèges ont déjà renoncé pour cette rentrée, création du « collège numérique », panacée supposée à tous les problèmes, sans les tablettes promises (c’est original…).

Une enquête réalisée en ligne par le site webpédago, plutôt favorable à la réforme, donne une idée encore plus large du scepticisme des enseignants quant à son application : sur près d’un millier de professeurs interrogés, 6 % trouvent la réforme « super », 43 % « s’en sortent bien », 31 % « n’en voient toujours pas l’intérêt » et 20 % « estiment qu’elle est une catastrophe ». Le site ne cache pas que beaucoup de profs ont déclaré attendre « que la réforme soit abrogée ». Cette désorganisation qui, de surcroît, fait passer les enseignants pour incompétents devant les parents, suscite un mal-être enseignant que le collectif Arrête ton char qualifie de « souffrance éthique » : « De plus en plus  d’enseignants s’enferment dans une résignation qui les conduit soit à faire leur métier sans passion, soit à envisager démission et reconversion. »

Cette humeur morose est palpable dans la salle des profs en ligne que constitue désormais Twitter où, après la classe, les enseignants n’hésitent plus à s’épancher sur leurs difficultés, et à échanger leurs expériences, entre épuisement et désillusion. « L’opposition entre les “anonymes consternants” et les “pédagogos” me faisait bien sourire au départ, avoue Laurent, mais la caricature cache en fait des visions très différentes de notre métier et de ce qu’il est en train de devenir. Les enseignants sont d’incorrigibles râleurs, c’est une évidence, mais cette année, c’est différent. Il y a un véritable malaise qui met pour la première fois tout le monde d’accord en salle des profs. La fatigue n’est pas feinte et les arrêts-maladies n’ont rien d’abusif. Il nous devient de plus en plus difficile de trouver du sens à ce que nous faisons au quotidien, comment alors transmettre à nos élèves l’envie d’apprendre et de s’ouvrir au monde ? » Bref, plus en haut lieu on répète en boucle qu’il faut « donner du sens aux apprentissages », plus ceux qui sont chargés de les dispenser semblent douter du sens de leur mission. Comme le dit madame le ministre, quand la parole s’appauvrit…[/access]


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