Caricature de Donald Trump dans les rues de Mexico, novembre 2016. SIPA. AP21974720_000001

Donald Trump vient d’être officiellement désigné comme président des Etats-Unis par le collège des grands électeurs des 50 Etats de l’Union. Les pressions insensées exercées sur ces derniers, par le dernier carré des partisans d’Hillary Clinton, pour qu’ils transgressent le mandat confié, en novembre, par les électeurs pour barrer la route au président élu, a tourné à leur confusion. Deux grands électeurs de Trump, sur les 306 qu’il avait conquis lui ont fait défaut, alors que cinq délégués, sur les 232 en principe acquis à la candidate démocrate, n’ont pas voté pour elle. L’argument massue des anti-Trump, la large avance d’Hillary Clinton (2 800 000 voix) dans le suffrage populaire a fait long feu : comme l’explique le Wall Street Journal, la règle du jeu était bien connue, et acceptée par les deux candidats : seule la conquête d’une majorité de grands électeurs désignés dans chaque état décide de la victoire, à chacun d’adapter sa stratégie à cet ordre des choses. L’erreur des démocrates à été de négliger des Etats supposés acquis à Hillary, notamment le Wisconsin et le Michigan, et de déverser en pure perte des millions de dollars dans des Etats très peuplés largement dominés par les démocrates, de peur de perdre la majorité des votes populaires à l’échelle fédérale… La stratégie de Trump s’est donc révélée payante, et rien ne permet d’affirmer qu’il n’aurait pas su s’adapter à un mode de scrutin direct, où le dernier mot revient à l’électorat populaire…

Au pays de l’argent « président »

Cela n’empêche pas la campagne visant à contester la légitimité du président élu de se poursuivre, aux Etats-Unis et en Europe occidentale, avec deux thèmes principaux : Donald Trump l’aurait emporté grâce aux manœuvres informatiques sournoises utilisées contre Hillary Clinton par les sbires de Vladimir Poutine aidés par les « héros » de Wikileaks Assange et Snowden, et le danger que fait courir à la plus puissante démocratie du monde la présence massive, dans l’équipe gouvernementale désignée par Trump de milliardaires totalement novices en matière politique. Le secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) désigné, Rex Tillerson, PDG de Exxon, cumule les deux tares supposées : sa fortune, acquise par son travail dans la première entreprise pétrolière mondiale, est considérable, et il passe pour un familier de Vladimir Poutine, qu’il fréquente depuis trois décennies dans le cadre de ses activités de magnat des hydrocarbures. Des anciens de la sulfureuse banque Goldman-Sachs, qualifiée par mon excellente consœur du « Monde » Sylvie Kaufmann « d’ENA des Etats-Unis », se voient également offrir des postes clés dans la prochaine administration, ce qui permet de diaboliser davantage encore le prochain locataire de la Maison Blanche.

Restons calme, et constatons simplement que les Etats-Unis viennent de procéder à un renouvellement radical du sommet de la pyramide politique du pays, avec la prise en commande directe des leviers du pouvoir par ceux qui se contentaient jusque-là d’en influencer l’action par de généreux financement des campagnes électorales d’hommes et de femmes politiques (des deux camps principaux) et de puissants lobbies défendant leurs intérêts au Congrès. L’oligarchie élitaire démocratique (le pouvoir d’un petit nombre de « sachants »), englobant le monde politique, les principaux médias, des hautes sphères de l’administration vient d’être dépossédée par une bande de richards se constituant en ploutocratie (le pouvoir des plus riches), et cela grâce aux plus pauvres, qui ont préféré le ploutocrate Trump à l’oligarque Clinton… Ce genre de révolution se produit en général lors de la crise des grands partis conservateurs, comme lorsqu’au début des années 80, Margaret Thatcher, fille d’épicier avait balayé la vieille élite aristocratique tory au profit des « marginaux » du système des castes britanniques, les Juifs et les entrepreneurs enrichis par leur travail et leur talent. L’accès au pouvoir du ploutocrate Silvio Berlusconi en Italie n’a pu se réaliser que grâce à la décomposition politique et morale de partis politiques italiens comme la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti et le PSI de Bettino Craxi. La plèbe, lassée des turpitudes des élites politiques, se jette alors dans les bras d’un ploutocrate, si ce dernier se montre un tant soit peu doué en rhétorique : lui au moins n’aura pas besoin de voler l’Etat pour s’enrichir, puisqu’il est déjà plein aux as, et puis, après tout, ce sont les patrons, et non les politiciens ou les bonzes syndicaux qui sont capables de créer des richesses et de l’emploi, sinon cela se saurait !

Vies des « tycoons » illustres

Trois décennies après la chute du communisme dans les pays d’Europe centrale et orientale, les peuples de ces nations, après avoir essayé la droite libérale et la gauche sociale-démocrate et constaté que les politiciens de tous bords n’échappaient ni à l’incompétence, ni à la corruption se tournent vers des « tycoons » pour prendre en main le destin de leurs pays : Petro Porochenko en Ukraine, Andrej Babis en République Tchèque, Andrej Kiska en Slovaquie ont été choisis par leurs peuples en vertu de ces critères, et le nombre des ploutocrates au pouvoir devrait s’accroître dans les années à venir, car eux seuls semblent en mesure de contrer les démagogues nationalistes radicaux prospérant sur l’échec des élites politiques traditionnelles.

Si l’enseignement des humanités gréco-latines n’avait pas été torpillé, victime des idéologues naufrageurs de notre système éducatif, on aurait évité des contresens majeurs, tel celui consistant à faire croire au bon peuple que les ploutocrates sont les fossoyeurs des libertés et de la démocratie, voire les fourriers du fascisme. Ainsi, à deux millénaires de distance,  il est frappant de voir les analogies pouvant être établies entre Donald Trump  et Marcus Licinius Crassus (115-53 av.JC), le troisième homme, et le moins connu, du Triumvirat César-Pompée-Crassus, qui mit fin à la République romaine après la victoire de César sur Pompée. Les institutions républicaines furent maintenues, tant que Crassus, l’homme le plus riche de toute l’histoire de la Rome républicaine, put neutraliser les ambitions dictatoriales de ses deux collègues, mais elle succombèrent au profit de Jules César après la mort de Crassus à la tête de ses légions, lors de la bataille de Carrhes contre les Parthes, ancêtres des actuels iraniens. Risquons vaillamment l’anachronisme et la simplification outrancière: traduit en catégories politiques actuelles, César représenterait la gauche, les populares, Pompée la bourgeoisie bobo et les intellos (Cicéron était de son parti), et Crassus le grand capital romain et les privilégiés, les optimates, dont il était le patron incontesté. Comme Trump, il bâtit sa fortune colossale, estimée à 7100 talents d’or (plusieurs milliards d’euro d’aujourd’hui, selon les calculs des spécialistes) sur la spéculation immobilière à Rome, alors en pleine croissance, avec des méthodes plutôt musclées. Il profita des proscriptions décrétées par Sylla contre les partisans de son rival Marius pour s’emparer à vil prix des biens des proscrits. Il reçut des édiles romains une délégation de service public pour organiser des brigades de pompiers, qui laissaient, sur ses ordres, les bâtiments brûler suffisamment pour que leurs propriétaires les bradent ensuite au promoteur Crassus.  Il pilla sans vergogne le Temple de Jérusalem lors de son proconsulat en Syrie.[1. A la place des dirigeants d’Israël, je regarderais avec circonspection le projet « trumpien » de déplacement de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, à la lumière de ce précédent…] Il révolutionna le commerce des esclaves, en les formant aux métiers à haute valeur ajoutée, architectes, scribes, musiciens, enseignants etc., pour les louer au prix fort aux riches Romains, pour édifier et animer leurs somptueuses demeures, inventant ainsi le business de l’intérim. C’est lui qui vint à bout de la révolte de Spartacus et de son armée de gladiateurs, ce qui donna un film culte de Stanley Kubrick, où le rôle de Crassus était interprété par Laurence Olivier. Pourtant, ce n’est pas Crassus, mais César, l’homme de gauche, qui étrangla la République. Crassus préférait l’argent au pouvoir, et considérait que la dictature était nuisible aux bonnes affaires.

Tout cela peut être facilement découvert en détail dans le chapitre qui lui est consacré dans « Vies des hommes illustres » de Plutarque, un beau texte accessible en version bilingue grec-français sur la Toile… Donald Trump devrait y jeter un coup d’œil avant sa prise de fonction, le 20 janvier 2017, et tirer les leçons de la fin tragique de Crassus, victime des ruses des fourbes Parthes, alors maîtres de la Perse, qui leur ont permis de défaire l’hyperpuissance militaire romaine.

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