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Une entreprise-Empire en habit de comptable

Une entreprise-Empire en habit de comptable
"Robert Clive and Mir Jafar after the Battle of Plassey", 1757 © Wikimedia Commons

Anarchie, de William Dalrymple (Edition Noir Blanc, 2021) raconte l’histoire passionnante et méconnue en France, de la privatisation de l’Inde par le colon britannique via la East Indian Company (Compagnie des Indes Orientales)…


On connait mal la conquête britannique des Indes, en France. Même si l’on sent instinctivement que cet impérialisme-là fut (à la louche) plus malin que le nôtre, mieux organisé, avec une fin autrement moins calamiteuse pour Londres que l’Algérie ne l’a été pour Paris… Il est courant pour un Français de se demander comment une île si proche, une virgule si froide et si étroite (allez, un point-virgule avec l’Irlande du Nord), a pu « tenir » un sous-continent à moiteur tropicale sur une durée de cent cinquante ans.

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C’est là tout l’objet de William Dalrymple, historien écossais célèbre outre-Manche, qui va nous dire comment une petite équipée a su favoriser la mondialisation anglo-saxonne dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Une absurdité, selon Adam Smith

D’entrée, une statistique frappe comme une équation résolue trop vite : deux-cent cinquante comptables, banquiers et ex-officiers de la Couronne ont suffi à abattre une dynastie asiatique vieille de deux siècles. 1757, la bataille de Plassey. Peu après ce tournant, on arrive à un pic de seulement six-cent « clerks » de la East Indian Company (EIC) – six-cent employés régissant deux-cent millions d’habitants ! Un comparatif hardi avec l’Algérie de 1870 peut être tenté : on retrouve le même chiffre de six-cent administrateurs[1] français dans les débuts mais pour une population musulmane frôlant, elle, les trois millions d’habitants. Ratios particulièrement asymétriques dont on devine la cause : la progression des pieds-noirs européens empêchera la formation d’alliances locales et d’un fonctionnariat algérien comme en Inde.

Mais retour au livre, qui progresse vers quelque chose de plus porteur : cet empire immense a été le fait d’une société privée, d’actionnaires opérant depuis une modeste bâtisse, sans décorum aucun, perdue dans l’est londonien. « Dans les faits, une entreprise-Etat, une absurdité étrange… » avançait le dix-huitièmiste Adam Smith. Une absurdité sans états d’âme aussi puisque ces mêmes comptables continuent de prélever toujours plus d’impôts au pic de la famine ravageant leurs nouvelles parcelles bengalies en 1770. Deux, cinq, dix millions de morts. On ne saura jamais le chiffre exact.

La moitié du commerce de la Couronne britannique début XIXe

Le Parlement britannique et la Couronne mettront près d’un siècle à réguler le monstre, une réalité empêchant longtemps le rêve libéral d’un bannissement définitif : la moitié du commerce britannique passe entre les mains de la EIC au début du 19e siècle. L’aristocratie londonienne n’a plus le choix que de négocier avec ces Nabab-comptables d’un genre inédit. Benjamin Disraeli (1804-1881) et sa sagesse de vieux Premier ministre reviennent alors en mémoire : plusieurs mois de marches affectueuses pour convaincre la Reine Victoria de devenir (enfin) impératrice des Indes en 1877 et ramener cette aventure boursière dans les ordres.

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C’est au dernier chapitre, une fois retombée la peur anglo-indienne d’une attaque de Napoléon à partir de l’Égypte conquise, qu’on comprend l’avertissement qui nous est livré : voilà comment une entreprise de très petite dimension, une start-up dirait-on aujourd’hui, a réussi à s’emparer de la politique étrangère d’un pays marchand pour y exporter son propre empire. « La East Indian Company a été Walmart ou Google avec des régiments d’infanterie en plus ; une bête nettement moins domptable que ses répliques actuelles… » épilogue l’auteur, comme pour se rassurer d’une analogie avec les GAFAM[2] pas si aboutie que ça finalement.

Sauf que 2021 abonde justement de dépêches sur les contrats d’Amazon en matière d’armes autonomes nourries par l’Intelligence Artificielle. « AI-powered Killer Robots », lit-on avec étonnement dans la presse américaine[3].

Voilà une concordance des temps récemment traduite en français qui mérite quelques heures de lecture.

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[1] « Les bureaux arabes au Magreb (1833-1961) », Vincent Monteil, Revue Esprit, Novembre 1961

[2] Il s’agit de l’acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

[3] Dave Gershgorn, “Amazon’s New CEO is Shaping How the Military Uses Killer Robots”, OneZero, 5 février 2021


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Directeur affaires publiques dans le secteur privé. Ancien conseiller politique des Armées françaises et de l’OTAN. Twitter : @michaelbenha

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