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L’anthropologue, le tabou et les gros mots

L’anthropologue, le tabou et les gros mots
Bombay, en Inde, 19 décembre 2021. © Sanchit Khanna/Hindustan Times/S/SIPA. Numéro de reportage: 40918681_000009

Les inquiétudes de Claude Lévi-Strauss qui, jadis, alertait sur les dangers de la surpopulation démographique, devraient être aujourd’hui les inquiétudes de tous. Le progrès technique, souvent perçu comme inarrêtable, nous sauvera-t-il de la surcharge démographique, ou bien celle-ci nous fera-t-elle perdre justement l’illusion d’un progrès infini ?


En 2003, Wiktor Stoczkowski rencontrait Claude Lévi-Strauss dans son bureau au Laboratoire d’Anthropologie sociale. À la fin de l’entretien, Lévi-Strauss demanda à son interlocuteur s’il devinait quelle avait été la plus grande catastrophe dont il avait été témoin durant sa vie. Stoczkowski écrit : « J’avoue que le premier événement qui me soit spontanément venu à l’esprit était la Shoah, mais cette réponse m’a semblé trop évidente pour oser l’exprimer. Dans le doute, j’ai préféré attendre la réponse au lieu d’essayer de la donner, d’autant que la question était manifestement rhétorique. Lévi-Strauss eut cette réponse : « À ma naissance, la population mondiale comptait un milliard et demi d’habitants. Quand je suis entré dans la vie active, vers 1930, ce nombre atteignait déjà deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies, à croire les prévisions des démographes. Cette croissance a exercé d’énormes ravages sur le monde. Ce fut la plus grande catastrophe dont j’ai eu la malchance d’être témoin. »[1]

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En 2017, l’archéologue Jean-Paul Demoule élargissait l’angle de vue : « Pendant 99% de l’histoire de l’humanité, l’homme a été chasseur, pêcheur, cueilleur. Il y a douze mille ans seulement, les humains, au nombre de quelques centaines de milliers nomadisaient par petits groupes. Aujourd’hui, sept et bientôt neuf milliards d’humains, presque tous sédentaires peuplent la terre. Leurs sociétés sont très inégalitaires, puisque 1% d’entre eux possèdent la moitié de la richesse mondiale »[2].

Pendant ces 99% d’histoire de l’humanité, tout allait bien, au sens où les Homo n’eurent pas à s’occuper de « sauver la planète », elle s’en occupait elle-même. Le monde avait commencé sans l’homme, il s’achèverait sans lui avait expliqué Lévi-Strauss en 1955 dans Tristes tropiques. Mais penser sa propre fin est inconcevable à l’homme (ceuzécelles) d’aujourd’hui dont l’ego surdimensionné culmine dans ce slogan : « Sauvons la planète !».

Quand, devenu centenaire, l’anthropologue disparaît en 2009, nous sommes 7 milliards d’êtres humains, soit une multiplication par 5 depuis sa naissance. Chacun peut faire ce même constat à la mesure de sa propre vie. Ainsi, l’auteur de ces lignes se reportant aux chiffres de l’OMS, sait que depuis sa naissance, la population du globe a été multipliée par 3. passant de 2,5 à 7,7 milliards!

Les anciennes puissances coloniales étaient de longue date conscientes de la faible croissance de leur population et voyaient bien que celle des peuples colonisés croissait incomparablement plus vite que la leur. Des pays accédant à l’indépendance, comme l’Inde, prenaient conscience du problème. C’est après avoir eu connaissance des données alarmantes de l’Indian Census en 1951[3], que le Premier ministre de l’Inde Jawaharlal Nehru avait déclaré : «Nous produisons de plus en plus de nourriture, mais nous produisons aussi de plus en plus d’enfants. Je souhaite que nous fassions moins d’enfants ». Le programme de contrôle des naissances engagé en 1952 ne répondra pas au problème.

Gros mots

La réflexion sur la démographie amorcée dès le début du XXe siècle s’intensifia après la seconde guerre mondiale. Mais dés 1798, Thomas R.Malthus avait publié L’Essai sur le principe de la population. Ah Malthus ! Le nom de ce prêtre et économiste anglais allait être popularisé et générer les gros mots de « malthusien » et « malthusianisme ». Ces mots rejoindront chez les « progressistes » la cohorte des notions frappées d’indignité. Plus près de nous, on se souvient de l’accueil du Choc des civilisations, de Samuel Huntington, paru aux USA en 1996, dont la simple citation dans un article signait chez son auteur un dangereux tropisme réactionnaire.

L’inquiétude propagée par les données de population qui s’accumulaient n’était alors pas partagée par tous les démographes. Certains dénoncèrent alors une « psychose occidentale : « ils trouvèrent leur principal allié dans la propagande soviétique qui voyait dans le malthusianisme l’instrument du capitalisme incapable de trouver une autre solution aux problèmes du chômage et de la malnutrition, prétendument consubstantiels à l’économie de marché » écrit Stoczkowski. La propagande soviétique, relayée par les partis communistes de ce temps, parvint ainsi à conférer au mot « malthusianisme » une connotation négative qu’il conserve de nos jours dans « la pensée de gauche ». Le démographe Alfred Sauvy disait en 1949 son impression « bien déplaisante de voir les Blancs, européens (ou d’origine européenne), semer le germe de la stérilité dans des populations dont la domination leur échappe désormais »[4].

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Mais qu’en est-il aujourd’hui en 2021 de ce catastrophisme Lévi-Straussien ? J’extrais les propos qui suivent d’une vidéo disponible ce jour sur youtube :

« Je suis né en 1955. Quand je suis né, il y avait 2,5 milliard d’habitants sur la planète. Sur la durée de la vie d’un homme, la population mondiale a été multipliée par trois ». L’homme qui s’exprimait sur la vidéo continuait son propos devant une l‘assistance attentive :« Un choc démographique comme nous sommes en train de le vivre, le monde n’en a jamais connu. Dans 30 ans, le Nigéria aura plus d’habitants que les Etats Unis d’Amérique […]. Dans 30 ans, nous serons 9 milliards, à la fin du siècle, nous serons 11 milliards. C’est fait. Le plus grand choc mondial c’est le choc démographique ». L’orateur insistait : « La crise migratoire n’a pas commencé. Elle est devant nous ».

Mais qui était donc l’homme qui, dans cette vidéo, renouvelait l’inquiétude de Lévi-Strauss  ?

L’homme se nomme… Nicolas Sarkozy !! Il s’exprimait ainsi dans une réunion… du MEDEF le 29 août 2019 ! Mais… Sarko…. ce n’est pas un homme de gauche me susurrait ma conscience de gauche ! Et le MEDEF en plus… le patronat ! ! Comment avouer à mes amis qu’il m’arrive, le soir, tous rideaux tirés, de visionner la vidéo d’une réunion du MEDEF ! Et est-ce vraiment moins risqué dans une réunion d’amis, de citer Lévi-Strauss ?

J’avais là une occasion de soutenir – comme Michel Onfray – que je pouvais partager le propos d’un homme de droite, si l’homme de gauche que j’étais approuvait ces propos.

Tabou

Au-delà de sa signification d’interdit religieux, un tabou est plus généralement « ce sur quoi on fait silence, par crainte, par pudeur », un sujet  « qu’il serait malséant d’évoquer, en vertu des convenances sociales ou morales » nous disent les dictionnaires. Transformer ainsi en « gros mot » le mot « malthusianisme » permet de renvoyer dans les cordes ceux qui s’interrogent sur l’adéquation des ressources de la planète avec la démographie qui prélève sur ce stock.

Les quelques dizaines de milliers d’humains qui, il y a quatre à cinq millions d’années gambadaient dans une partie de l’Afrique ont répondu à la demande de leur dieu : «multipliez, remplissez la terre » (Génèse, I-28). De 200 millions d’individus au temps de l’Empire romain la population de la planète atteint 700 millions en 1700, puis un milliard en 1800, et 1,7 milliard en 1900. L’Afrique ? La population de 275 millions en 1960 est de 640 millions en 1990 et 1,3 milliard en 2019.

On connaît la suite rappelée par un ex-président de la république de droite et un anthropologue pessimiste, ainsi que la prévision de 8,5 milliards en 2030 et 11 milliards en 2100. Ces chiffres sont fastidieux ? Bien évidemment. En matière de démographie, les chiffres ne sont pas l’environnement du sujet ou une opinion sur le sujet. Ils sont le sujet. Je suggère qu’à partir de ces données, on demande dans les collèges aux élèves d’établir sur leurs tablettes les graphiques figurant cette croissance.[5] 

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Certains auteurs gardent une solide confiance dans la possibilité de « gérer » le progrès qui permettra à leurs yeux « d’atténuer le changement climatique, d’épargner la nature et de réduire la pauvreté mondiale ». Cet effet Gagnant-Gagnant-Gagnant est, selon un de ses défenseurs Michael Shellenberger, rendu crédible à condition de « découpler le développement humain des impacts énergétiques »[6]. Cette approche conduit ses défenseurs à plaider pour « une logique d’intensification de l’urbanisation mondiale ». Ainsi Luc Ferry : « pourvu que la ville soit pensée de façon plus intelligente, nous pourrions laisser de plus en plus de place à une immense réserve de nature sauvage, de biomasse et de biodiversité ». À l’appui de cette conception de la défense de l’environnement, Shellenberger indique que 4 milliards d’individus vivent dans des villes qui ne représentent que 3% de la surface du globe.

Reprise par le philosophe Luc Ferry cette idée conduit à attribuer à la planète une capacité illimitée d’accueil d’individus. Le biotope possible pour les humains serait donc ce tout-urbain qui permettrait de s’affranchir de la question de la surcharge démographique. L’humain serait cet animal exceptionnel qui grâce au « progrès technique » pourrait s’affranchir des lois du vivant, auxquelles n’échappent pas les autres espèces ? 

Au seuil du grand âge, Claude Lévi-Strauss déclarait : « Je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime »[7].  

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[1] – Wiktor Stoczkowski, « Une humanité inconcevable à venir : Lévi-Strauss démographe ». Diogène, N°238, 2012 Pages106 à 126.

[2]– Jean-Paul Demoule, Les dix millénaires qui ont fait l’histoire. Fayard, 2017

[3] – W.Stoczkowski, op cit p 109.

[4] – W.Stoczkowski, op cit.

[5] – On imagine « le lâchage par sa hiérarchie » du prof de math qui oserait donner à ses élèves un exercice sur ce sujet !

[6] – Luc Ferry, « Pour une alternative catastrophique », Revue Front Populaire, N°5, 2021. Le philosophe reprend les points de vues de M.Shellenberger dans son exposé sur l’Ecomodernisme qu’il défend.

[7] – Emission « Campus » de Laurent Lemire, France 2 du17/02/2005.


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Jean-Paul Loubes est anthropologue, architecte et écrivain. Il a enseigné à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Bordeaux et à l’EHESS-Paris. Chercheur au Laboratoire Architecture Anthropologie (L.A.A) de l’Ecole d’Architecture de Paris La Villette, Conseiller scientifique jusqu’en 2020 pour l’Observatoire Urbain de l’Institut Français d’Etudes de l’Asie Centrale (IFEAC) basé à Bichkek au Kirghizstan.

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