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Un Goncourt nommé Miomandre

Un Goncourt nommé Miomandre

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On va décerner bientôt le prix Goncourt 2013. Le lauréat sera content, il aura bien raison ; il pourra pendant quelques heures faire mine d’oublier que cette gloire est éphémère, et qu’on aura du mal dans dix ou quinze ans à se rappeler qu’il l’obtint. La preuve : qui fut couronné en 2003, ou en 1998 ? (Jacques-Pierre Amette et Paule Constant). Certains lauréats plus anciens sont même complètement oubliés, sauf chez quelques amoureux d’histoire littéraire. Le Goncourt 1908, par exemple : Francis de Miomandre, avec Écrit sur de l’eau. Déjà à l’époque, sa victoire était à peine vraisemblable.

Paru chez Sicard, à Marseille, ce roman sans prétentions était en compétition avec Henri Barbusse. Surtout, il était presque épuisé au moment du prix, et l’imprimeur ratera le coche en sortant trop tard le nouveau tirage. Résultat, tout le monde s’en désintéressa avant même qu’il soit de nouveau disponible, ce qui poussera l’auteur à dire : « Mon Goncourt ne fut un événement pour personne, même pas pour moi ». N’empêche : Miomandre, ainsi lancé, fera une belle carrière jusque dans les années 1920, son heure de gloire. Dandy noceur, amuseur pétillant, il est de toutes les parties des années folles, où il consacre ses journées à écrire et ses nuits à faire la fête. Son œuvre est abondante : près de 80 romans et des centaines d’articles dans d’innombrables revues, notamment Les Nouvelles littéraires, qu’il fonde en 1922 et qui paraîtront jusqu’en 1985. En outre, ce lecteur infatigable possède une incroyable facilité à se couler dans les mentalités étrangères (il écrit à 22 ans un Essai sur la poésie arabe et compose ensuite une Histoire de la littérature française à l’usage des Japonais, jamais publiée) ; c’est pourquoi il fut un traducteur forcené, en particulier dans le domaine espagnol et latino-américain. On lui doit la découverte de livres d’Unamuno, Quirogua, Lascano-Tegui ou Lydia Cabrera, sans oublier une traduction du Quichotte (1935) qui fit référence durant plusieurs décennies. Fantasque et attachant, ce personnage méritait qu’on le tire de l’oubli. Remi Rousselot s’y emploie en exploitant une mine d’or, elle-même oubliée : le fonds Miomandre, endormi depuis des années à la Bibliothèque d’Espagne. De là cette belle biographie, sobre et informée, dotée d’un copieux cahier photos. On se serait passé, peut-être, de quelques expressions un peu rustiques, du genre : Miomandre était un gros bosseur, il avait l’amour des bouquins, il dévorait la vie (sans parler de ce mot sur Toulet : « Béarnais camé ») ; mais quel plaisir de voir ressuscités les livres de notre auteur ! S’il fallait établir une liste de rééditions prioritaires, on citerait, en se fiant à Rousselot : Voyages d’un sédentaire (1918), recueil de textes apparemment très dandys, mélange de rêves et d’évocations ; Dancings (1932), l’un de ses nombreux livres sur les boîtes de nuit ; Éloge de la laideur (1925), à cause du titre ; et Le Casino (1928), paru dans une série où s’illustrèrent aussi Eugène Marsan et Pierre de Régnier. Sans oublier le petit roman qui lui valut le Goncourt, donc : Ecrit sur de l’eau. La Différence, qui fait bien les choses, le republie justement dans sa collection de poche. Que le Goncourt 2013 se rassure ! On le relira peut-être aussi, dans 105 ans.

Rémi Rousselot, Francis de Miomande, un Goncourt oublié La Différence,  2013.

Francis de Miomandre, Écrit sur de l’eau La Différence, 2013.

 


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