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Best-sellers et happy few

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livres critique best-seller

En 1947, a la disparition de Marie Petitjean, France-Soir annonce à la une : «  L’auteur le plus lu du monde est morte. » Stupeur des lecteurs, qui n’avaient jamais vu ce nom dans leur journal favori, pas plus qu’ils n’y avaient lu le pseudonyme sous lequel Mlle Petitjean publiait ses romans a l’eau de rose : Delly. Comme si les quotidiens qu’ils parcouraient le matin et les romans qu’ils dévoraient le soir appartenaient a deux mondes étanches. Car c’est dans le silence le plus total que Delly publiait depuis prés d’un demi-siècle deux ou trois titres chaque année. Et quarante ans qu’elle suscitait l’engouement des foules. Au total, Delly vendra, sans que la presse ait daigné s’en émouvoir, quelques dizaines de millions d’exemplaires de ses œuvres.[access capability=”lire_inedits”]

Nettement plus que Gide, Mauriac et Malraux réunis. Et elle fera des émules : Barbara Cartland écrira 724 romans et vendra un milliard d’exemplaires en dépit d’une presse dérisoire – sauf pour évoquer son statut de grand-mère de Lady Di, sa passion pour le rose et ses toutous favoris. Ou pour parler de sa mort, comme pour Marie Petitjean, occasion rêvée de s’intéresser enfin au (passionnant) « phénomène sociologique » en laissant de coté le (méprisable) «  objet littéraire ».

Si le silence n’empêche pas le succès, la faveur de la critique n’interdit pas le bouillon. Et la chose ne date pas d’hier, comme Stendhal l’éprouva tout au long de sa carrière, y compris pour des chefs-d’œuvre dont on comprend mal l’insuccès : publiée a 1 200 exemplaires en 1839 La Chartreuse de Parme ne sera «  presque épuisée » que dix-huit mois plus tard, malgré le retentissant article que Balzac a consacre a ce « chef-d’œuvre de la littérature d’idées ». Sur ce plan, rien n’a changé – et on cité à mots couverts tel ou tel livre, célèbre pour avoir eu plus de papiers que de lecteurs.

En définitive, ce n’est que par exception que la critique engendre le succes. Et l’on compte sur les doigts d’une main les vrais faiseurs de triomphes, à l’instar de Léon Daudet dans l’entre-deux-guerres qui imposa La Recherche du temps perdu, Sous le soleil de Satan ou le Voyage au bout de la nuit, qu’il va sortir de l’ombre en décembre 1932 d’un seul coup de baguette magique.

En 1839, dans un célèbre article sur la « Littérature Industrielle », Sainte-Beuve expliquait déjà le discrédit de la critique en dénonçant la confusion croissante entre celle-ci et la « réclame » : sa tendance à «  la complaisance pour les livres annoncés ». En 1995, aux Etats-Unis, un sondage indiquait que 60 % des personnes interrogées reconnaissaient que les émissions télévisées avaient un impact décisif sur leurs « achats culturels ». Si, en 2013, on ajoute a tout cela l’influence d’Internet et des « réseaux sociaux », on devine qu’il ne reste plus beaucoup d’espace a la bonne vieille critique, décidément ramenée au rôle de (toute petite) cerise sur le gâteau.[/access]

Frédéric Rouvillois, Une histoire des Best-sellers, Flammarion, 2011.

*Photo: ginnerobot.

Septembre 2013 #5

Article extrait du Magazine Causeur


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est né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, 2010), il a publié une Histoire de la politesse (2006), une Histoire du snobisme (2008) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (élu par la rédaction du magazine Lire Meilleur livre d’histoire littéraire de l’année 2011).

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