Sous des atours chatoyants – « nouvelle France », « créolisation » – la langue mélenchonienne propose purement et simplement d’acter la mort du pays. Fin de l’assimilation, fin de la transmission, fin de la République. Cet idiome permet d’éviter de nommer la brutale réalité: la substitution d’une population par une autre.
Le terme de « nouvelle France », désormais promu par Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise et son école de rééducation doctrinale qu’est l’Institut La Boétie, pourrait apparaître séduisant. Il fait instinctivement penser à nos chers cousins français du Canada, au vieux Québec, aux airs et aux accents de tous ces chanteurs francophones d’outre-Atlantique… Hélas, il n’y a évidemment rien de commun entre les liens de fidélité que nous conservons avec ce premier empire colonial perdu et le projet politique porté par les Insoumis.
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La nouvelle France ici promue est un projet politique à part entière, qui ne s’oppose pas seulement, comme le revendique sans détour Jean-Luc Mélenchon, à la « France éternelle », mais à la France tout court.
Assigné à ses origines
L’Insoumis en chef propose une nouvelle vision de notre pays, ses débats et son avenir, qui légitime l’appel aux « nouvelles luttes », dans lesquelles chacun est appelé à se raccrocher à une identité victimaire. La société française serait divisée entre « Français de souche » – ou prétendus tels – profitant d’un racisme d’État et « fils de l’immigration » opprimés ; entre « femmes précarisées » et « monde du travail machiste » ; entre jeunes, devenus « chair à précarisation » et « aînés accapareurs » ; entre « travailleurs ubérisés » et représentants du « capitalisme oligarchique »… Dans cette société fragmentée, la seule identité dans laquelle tous peuvent communier, c’est l’opposition « au commun ». Chacun est ainsi assigné à sa condition particulière, ses origines, sa couleur de peau, sa religion, son âge, son sexe, son ressentiment. Tous victimes et tous révoltés !
Pour autant, cette nouvelle France porte en elle sa propre identité, une identité que Mélenchon qualifie de « créolisée ». Là encore, quel mirage sémantique ! Ne cherchez pas les Antilles, le punch ou le son du bèlè. Derrière ce terme – qui fait une fois encore référence aux vestiges de ce qui fut le premier empire colonial français ! – se cache l’une des plus formidables théories politiques d’inversion des rapports jamais élaborées.
Que l’on mesure bien ce que le glissement des mots a de redoutable.
De l’assimilation à la désintégration
À l’idée républicaine d’assimilation, sur laquelle s’est toujours fondé le modèle français, certains prétendent depuis quelques décennies substituer un projet d’intégration. La France, puissance assimilatrice par excellence, qui selon les mots d’Alain Finkielkraut « avait pour mission de transformer des héritiers en citoyens », s’est progressivement convertie à la mode communautaire venue des pays anglo-saxons. Ainsi nous est-il demandé de renoncer à cette ambition exigeante mais valorisante, dans laquelle le nouvel arrivant se trouve invité à faire siennes la culture, la mémoire, la langue et la tradition françaises, au profit d’une quête d’équilibre hypothétique, d’une coexistence espérée pacifique, d’un voisinage de bon aloi encouragé, du fameux « melting pot » à l’américaine… Les Français – tant ceux d’origine que les immigrés ayant fait le choix de l’assimilation – sont alors priés de laisser un peu de place aux nouveaux arrivants, de ne pas les étouffer avec leur propre mode de vie et de cesser de penser que leur culture a vocation à être hégémonique sur le sol de France. Nos modernes l’affirment désormais, la diversité serait la véritable richesse de la société à venir.
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Adieu donc le fameux « Si tu vis à Rome, vis comme les Romains. Si tu vis ailleurs, vis comme on y vit », cher à saint Ambroise de Milan, bonjour le « vivre-ensemble » !
Mais le projet de créolisation, et donc de nouvelle France, va plus loin que cette volonté proclamée d’intégration, il affirme la désintégration de la culture française. Il est en effet la promesse d’une culture radicalement nouvelle en construction.
Lorsqu’il assène « cessez d’imaginer la France du passé qui n’existe plus. Acceptez celle qui est là. C’est notre Patrie ! », quand il affirme « il y a une nouvelle France, c’est la nôtre, la créolisation est l’avenir de l’Humanité », Jean-Luc Mélenchon prétend dresser un simple constat sur l’évolution de la société, alors qu’il formule un choix politique – la créolisation de la nouvelle France.
Un projet irréel
Ainsi, s’abritant derrière le fait évident que toute identité est évolutive, se construit et se transforme au fil des époques, autrement dit qu’il n’y a pas de culture figée – sinon peut-être celles des civilisations défuntes – , les Insoumis prononcent fièrement l’acte de décès de la culture française. Car si nul ne prétend ici affirmer qu’une identité puisse être immuable, une civilisation est d’abord une question de transmission. L’identité s’affirme par le fait que chaque génération en est non seulement l’héritière, mais surtout la dépositaire, c’est-à-dire qu’elle en assure l’adaptation qui permet sa continuation.
À rebours de cette lecture, la promesse de créolisation prétend bâtir une culture nouvelle, culture de synthèse dans laquelle la culture française est priée de se dissoudre dans celles des nouveaux arrivants, au gré des vagues de migration successives. Un changement de tous au contact des autres puisque, dans cette vision du monde, les Français ont vocation à s’approprier cette identité créolisée, en rupture permanente avec elle-même, on est tenté de dire à s’assimiler à elle. Par un retournement formidable, il est donc fait injonction à la culture française, à sa philosophie, à son histoire, à sa langue, à sa gastronomie (…), à tout ce qui finalement fait notre civilisation millénaire, de se soumettre à un projet culturel désincarné, déraciné, irréel pour ne pas dire irréaliste.
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La créolisation ne se contente pas de nous dire que l’immigration est un fait. Elle ne se résume pas à affirmer qu’elle est une chance pour la France. Elle est une injonction pour tous de se déraciner pour s’enraciner dans un ailleurs qui n’est pas nous. La nouvelle France n’est pas la France au contact de réalités nouvelles, elle est l’appellation polie d’une assimilation à l’envers, la promesse d’une autre chose sur le sol de France : une substitution forcée et assumée. En cela, il n’y a pas de créolisation heureuse.





