Ensauvagement de la jeunesse. A Narbonne, Louis, 17 ans, adolescent confié à l’aide sociale à l’enfance, est mort de ses blessures après avoir été passé à tabac par des jeunes vendredi dernier. Cinq ont été interpellés et incarcérés. Les voyous ont filmé avec leurs téléphones leur agression criminelle. La violence collective possède une logique qui lui est propre, rappelle Charles Rojzman – elle n’est pas la simple addition de violences individuelles, et elle produit un homme nouveau dont les actes sont modelés par le regard du groupe davantage que par sa propre conscience. Analyse.
Louis n’était pas seulement un adolescent. Il était un enfant confié à l’Aide sociale à l’enfance, c’est-à-dire un enfant dont l’État avait officiellement accepté la responsabilité après que sa propre famille n’avait plus été en mesure de le protéger. Peu importe ici les dysfonctionnements désormais bien connus de cette institution, le découragement de nombreux éducateurs, les scandales autour de la prostitution, les décisions parfois incompréhensibles ou les insuffisances chroniques qu’aucun rapport ne parvient plus à dissimuler. Une chose demeure: lorsqu’un enfant entre à l’ASE, la puissance publique affirme qu’elle prend le relais. Elle promet qu’aucun enfant ne sera abandonné à la seule loi du destin. C’est cette promesse qui a achevé de se fracasser avec la mort de Louis.
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On expliquera sans doute qu’il s’agit d’un fait divers particulièrement atroce, d’une violence parmi d’autres, d’une jeunesse en perte de repères ou d’un contexte social dégradé. Les mots changent à peine d’un drame à l’autre, comme si leur répétition devait tenir lieu d’analyse. Pourtant, ce qui s’est joué autour du corps de Louis dépasse infiniment le registre du fait divers. Ce qui apparaît ici n’est pas seulement une violence extrême; c’est un mode de fabrication du groupe que les sociétés connaissent depuis toujours et qui ressurgit chaque fois que l’appartenance devient plus importante que la conscience.
La fabrique de la meute
Le terme de meurtre, si exact soit-il du point de vue du droit, demeure insuffisant parce qu’il laisse croire à l’affrontement tragique d’un agresseur et d’une victime. Or ce qui s’est produit relève d’une autre logique: celle du lynchage. Le lynchage ne consiste jamais seulement à tuer un homme. Il consiste à fabriquer une meute. La victime cesse d’être un individu, elle devient le support autour duquel le groupe se construit, se reconnaît et affirme sa puissance. Chaque coup porté n’écrase pas seulement celui qui est à terre, il renforce ceux qui le frappent. Celui qui participe prouve sa fidélité. Celui qui encourage affirme sa place. Celui qui filme ne demeure pas extérieur au crime: il en prolonge la portée en transformant le supplice en spectacle et la violence en signe de reconnaissance.
Depuis plus de quarante années passées à travailler avec des jeunes violents, des policiers, des éducateurs, des enseignants, des habitants de quartiers profondément divisés, mais aussi avec des survivants du génocide des Tutsi au Rwanda et d’anciens génocidaires engagés dans un travail de reconstruction, je n’ai cessé de retrouver cette constante: la violence collective possède une logique qui lui est propre. Elle n’est pas la simple addition de violences individuelles, elle produit un homme nouveau, dont les actes sont modelés par le regard du groupe davantage que par sa propre conscience.
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Je n’ai pas seulement rencontré ces mécanismes au Rwanda. Mon travail m’a également conduit dans plusieurs régions du Caucase russe, au Moyen-Orient et en Amérique latine, où j’ai pu observer, dans des contextes historiques, politiques et culturels profondément différents, des situations où l’autorité de l’État se trouvait concurrencée par celle du clan, de la communauté, de milices, d’organisations armées ou de réseaux criminels. Les réalités n’y sont évidemment pas comparables et il serait intellectuellement malhonnête de les confondre. Pourtant, un même phénomène anthropologique s’y retrouve avec une remarquable constance: lorsque le groupe devient la première source de protection, d’identité et de reconnaissance, il exige des preuves de fidélité, désigne des ennemis, définit lui-même ce qui est honorable ou honteux et peut transformer la violence en rite d’appartenance. Les histoires diffèrent, le mécanisme demeure.
La violence comme démonstration de prestige
L’individu isolé hésite presque toujours davantage que le groupe. Le groupe distribue les rôles, redéfinit les limites du permis et de l’interdit, récompense le plus brutal, ridiculise celui qui doute et finit par fabriquer une morale qui lui est propre. Ce qui apparaissait hier comme une monstruosité devient une démonstration de courage. Ce qui relevait de la honte devient une source de prestige. Ce qui aurait suscité le remords devient une preuve de loyauté. La conscience personnelle ne disparaît pas, elle est remplacée par une conscience empruntée au groupe. Le téléphone portable n’a pas créé cette mécanique. Il lui a offert un théâtre. Filmer n’est pas un geste secondaire. C’est proclamer que la violence mérite d’être montrée, que la domination mérite d’être admirée et que l’humiliation d’un autre peut devenir un capital symbolique. Le meurtre ne s’achève plus avec la mort de la victime, il continue dans sa circulation, dans les regards qu’il attire et dans le prestige qu’il procure.
Face à un tel drame, le débat public reproduit pourtant le même rituel. Les responsables politiques expriment leur émotion. Les experts convoquent les déterminismes sociaux. Les psychologues parlent de traumatismes. Les spécialistes des réseaux sociaux dénoncent les écrans. Toutes ces analyses contiennent une part de vérité. Aucune ne répond à la question décisive: comment un groupe en vient-il à considérer que l’écrasement d’un adolescent constitue une démonstration de prestige? Cette question oblige à parler de transmission. Une civilisation ne tient pas seulement par ses lois, elle tient parce qu’elle inscrit dans les consciences des interdits qui finissent par devenir des évidences. On n’achève pas un homme à terre. On ne fait pas d’un plus faible un trophée. On ne transforme pas la souffrance en spectacle. Ces interdits ne sont pas naturels, ils sont le produit d’une longue histoire, d’une culture, d’une éducation et d’institutions qui apprennent à chacun que la force ne fonde pas le droit.
La meute comble le vide des institutions
Depuis plusieurs décennies, une partie des élites politiques, administratives, universitaires et médiatiques a soumis à une critique permanente les institutions chargées de cette transmission. L’autorité fut assimilée à la domination, la discipline à l’humiliation, la culture commune à l’exclusion, la sanction à une violence symbolique. Cette critique a parfois permis de corriger de véritables abus. Mais en délégitimant sans relâche les médiations qui faisaient tenir ensemble une société sans reconstruire une autorité légitime capable de leur succéder, elle a contribué à créer un vide que d’autres appartenances ont progressivement occupé. Or le vide n’existe pas dans les sociétés humaines. Lorsque les institutions cessent de produire une appartenance suffisamment forte, d’autres groupes offrent une identité immédiate, des règles simples, une hiérarchie lisible et la promesse d’une reconnaissance fondée non sur le mérite mais sur la capacité d’inspirer la peur. La bande, la meute ou le clan ne remplacent pas seulement une institution défaillante, ils proposent une manière d’exister.
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La mort de Louis prend alors une signification qui dépasse de loin celle d’un homicide particulièrement atroce. Elle met face à face deux conceptions de la vie collective. D’un côté, une République qui affirme prendre sous sa protection un enfant devenu vulnérable. De l’autre, un groupe qui ne reconnaît d’autre autorité que la sienne et qui trouve sa cohésion dans l’humiliation d’une victime. Ce n’est pas seulement un adolescent qui est mort, c’est une promesse politique qui a été publiquement démentie. Le nom de Louis ne devrait pas disparaître avec le prochain cycle médiatique. Il devrait nous obliger à regarder en face une question dont dépend l’avenir même de notre vie commune: qu’advient-il d’une démocratie lorsque certains groupes produisent, pour une partie de la jeunesse, une appartenance plus forte que celle des institutions, au point que la fidélité à la meute l’emporte sur le respect dû à la personne humaine? C’est cette question qu’il faut enfin avoir le courage de poser, car c’est à cet endroit précis que commence ou que s’achève une civilisation.
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