Confronté à des revirements géopolitiques perçus comme une trahison, le peuple israélien traverse aujourd’hui le sentiment poignant d’être abandonné à son propre sort, au point de ressentir le vertige de la fin d’un monde.
Ce matin, je suis sortie en vélo. La tête rêveuse, les pensées éparses, j’ai roulé en direction de la mer lorsqu’une voiture m’a longée. Ce n’était pas vraiment une voiture, c’était un buggy, un de ces véhicules faits pour les chemins caillouteux, sans portes ni fenêtres.
La chanson qui en sortait était du chanteur israélien Aviv Geffen et de Berry Sakharof, elle s’appelle « La fin du monde ». C’est un morceau connu en Israël, l’histoire d’un amour où la fin du monde survient à l’instant où les deux amoureux cessent de croire, d’espérer et surtout de rêver.
Je ne l’ai pas vraiment écoutée sur le moment. C’est plus loin, et bien plus tard pendant ma balade, que la mélodie et les paroles se sont mêlées à mes pensées. Sof HaOlam, ce n’est pas seulement la fin du monde. C’est l’endroit où l’on est allé si loin que l’on a touché une limite. Là où la route semble s’arrêter.
La mélodie ne s’est pas seulement mêlée à ma pensée, à ce mot d’ordre de ne jamais cesser de rêver. Elle s’est posée, soudain, sur la question qui agite le peuple israélien depuis mercredi : l’accord signé par Trump avec l’Iran est-il pour nous « une fin du monde », ou du moins « la fin d’un monde » ?
Cet accord, conclu par l’entremise du Qatar et du Pakistan, légitime et finance le programme balistique du régime iranien ainsi que ses proxys, tout en prétendant restreindre notre souveraineté et notre sécurité.
Ici, sur les visages, dans les conversations, on cherche à comprendre quelle mouche a piqué Trump, sans parvenir à donner un sens à ce retournement.
Le mot qui est sur toutes les lèvres, c’est celui de « trahison ».
Les roues du vélo m’ont entraînée plus loin, jusqu’à la côte sauvage, celle qui surplombe la mer et ses criques mais qui nous interdit d’avancer, pour ne pas tomber dans le ravin.
Sur cette montagne rocheuse, nous ne sommes pas dans le Sof HaOlam, au bout du monde. Nous sommes ailleurs, dans un concept bien connu en Israël que l’on appelle le Ein Sof, ce lieu qui nous met face à l’infini. Le Ein Sof, c’est, dans la pensée juive, le lieu de tous les possibles, celui qui précède les formes, les limites et les définitions.
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J’ai réalisé que la langue hébraïque semble fascinée par les expressions qui parlent de fins. Il en est une que tout le monde emploie ici, presque sans y penser : Sof HaOlam smola, « au bout du monde, à gauche ». On la dit d’un lieu perdu, introuvable, si reculé qu’il faut donner une direction pour l’atteindre. Et c’est là que la formule me saisit : même parvenue au bout du monde, la langue ne s’arrête pas. Elle indique encore un chemin, elle dit « prends à gauche », comme s’il y avait toujours, au-delà de la dernière limite, un endroit où aller.
J’ai réalisé aussi que, depuis un an, le peuple israélien vit quelque part entre ces deux extrémités : entre cette sensation de « fin du monde » et l’autre, le sentiment qu’un nouveau commencement peut se dessiner, que nous pouvons créer quelque chose dans ce Ein Sof qui s’ouvre face à nous, en contrebas. Quitter l’impression d’être acculés, trahis, pris au piège d’une puissance que nous pensions notre alliée, pour apprendre par nous-mêmes à nous déplacer dans ce Ein Sof, ce champ des possibles qu’il nous faut créer, rêver, espérer.
Comme si nous étions arrivés à la fin d’un cycle ancien, au bout d’un système qui nous aura épuisés et déçus, pour ouvrir un nouveau chapitre dont nous serions les seuls auteurs.
Face au bleu de la mer, j’ai compris que ce n’était sans doute pas un hasard si cette chanson s’était invitée dans ma balade. Car dans le refrain d’Aviv Geffen et de Berry Sakharof, la fin du monde ne commence ni par une guerre, ni par une trahison, ni même par une catastrophe. Elle commence lorsque nous cessons de rêver et d’espérer. Peut-être est-ce précisément le choix qui se présente à nous aujourd’hui.
Nous pouvons regarder cet accord comme la preuve que nous sommes seuls, abandonnés à notre sort, entourés d’ennemis plus puissants que nous. Nous pouvons considérer que nous sommes arrivés au bout de la route, dans ce Sof HaOlam où tout se referme.
Ou bien nous pouvons regarder autrement.
Nous pouvons voir dans cette secousse la fin d’une illusion. L’illusion que quelqu’un d’autre porterait notre destin à notre place. L’illusion qu’une puissance étrangère garantirait notre avenir mieux que nous-mêmes. L’illusion qu’il suffirait d’attendre la protection du grand frère pour être en sécurité.
Depuis le 7 octobre, Israël découvre chaque jour quelque chose qu’il savait déjà, mais qu’il avait peut-être oublié : sa force ne vient pas seulement de ses armes, de son économie ou de ses alliances. Elle vient de sa capacité à créer lorsque tout semble détruit, à reconstruire lorsque tout paraît perdu, à croire lorsqu’il n’existe plus aucune raison rationnelle d’espérer.
C’est peut-être cela, finalement, vivre entre le Sof HaOlam et le Ein Sof.
Avoir parfois le sentiment que tout s’arrête, alors même que tout commence.
Sentir le sol se dérober sous nos pieds, mais découvrir au même instant un horizon plus vaste que celui que nous avions imaginé.
Comprendre que la fin d’un monde n’est pas forcément la fin du monde.
Et qu’au moment même où certaines portes se ferment, l’infini nous oblige à redevenir les auteurs de notre propre histoire.
Sur cette falaise, face à la mer, j’ai regardé longtemps la ligne d’horizon. Ce que nous prenons pour une catastrophe est parfois la disparition d’une illusion.
Et c’est précisément parce que nous sommes arrivés à une limite que l’infini se dévoile devant nous.
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