Longtemps, la frénésie de panthéonisation du président de la République m’est apparue comme le culte d’une solennité par compensation, par défaut.
Puisque les vivants ne pouvaient pas être fiers de la France, on allait flatter cette dernière avec ses morts illustres et, d’une certaine manière, par contagion, Emmanuel Macron ne pourrait-il pas recueillir le bénéfice de ces cérémonies à répétition ? Il n’était pas illégitime que leur organisateur prétendît percevoir une part de ces majestueuses commémorations…
Si mon sentiment n’était pas dominant, combien de fois, cependant, ici ou là, des propos similaires étaient tenus, exprimant une lassitude devant l’instrumentalisation de certaines gloires de notre passé… Le président de la République, il est vrai, n’a pas lésiné : Simone Veil en compagnie de son époux ; Maurice Genevoix ; Joséphine Baker ; Missak Manouchian avec son épouse Mélinée, elle-même résistante ; Robert Badinter ; Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal.
Pourquoi la panthéonisation de Marc Bloch, dans la soirée du 23 juin, m’a-t-elle particulièrement touché ? Parce qu’à l’exception d’une double interrogation, l’hommage rendu à Marc Bloch ne prêtait à aucune discussion ni réserve et, s’il ne fallait que deux justifications fortes, son amour absolu de la France, avec les cinq citations l’ayant honoré durant les deux guerres, et son admirable héroïsme face à la torture, suivi de son assassinat, suffiraient déjà largement. Pour avoir été un très grand historien, une sorte de surenchère admirative pour toute son œuvre était-elle nécessaire ?
La petite-fille de Marc Bloch, développant l’ostracisme historique habituel à l’encontre du RN, a refusé sa présence lors de la cérémonie, LFI y étant en majesté ! Comme s’il était impossible pour Marine Le Pen, et interdit à celle-ci, d’ajouter sa voix à celle de la France légitimement émue et fière de cet homme hors du commun. Un parti, à cause de son passé, doit-il être condamné à perpétuité à la stigmatisation quand ses responsables ont sincèrement abandonné les délires d’antan ?
La totale adhésion apportée à la panthéonisation de Marc Bloch, comme une évidence irréfutable, historique et humaine, a été évidemment de nature à projeter un autre regard sur la démarche présidentielle. Si on veut bien présumer son entière bonne foi, on pourrait l’inscrire, à la fin de son dernier mandat, dans une séquence importante qu’il a lui-même évoquée.
Le récit de ses deux quinquennats, son rapport à l’Histoire et la trace qu’il laissera : il paraît qu’il a sollicité plusieurs historiens pour tenter de dégager avec eux les contours d’une relation non seulement acceptable mais fondamentale avec son action. De quoi celle-ci sera-t-elle le nom ?
À partir de cette obsession, ses panthéonisations, les choix opérés, la symbolique qui s’en dégage ne constituent-ils pas aussi, non plus une illustration consolatrice de lui-même, mais une part fondamentale de ce qu’il va nous léguer ? Non plus des grands travaux, mais de magnifiques et sublimes mémoires ?
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